vignette|upright|Michel Rocard (ici en 1994), figure-clé de la deuxième gauche. La deuxième gauche est une culture politique caractéristique de la gauche française à la fin du siècle.
Elle est évoquée par Michel Rocard lors du congrès socialiste de Nantes en 1977, en opposition avec la première gauche fondée exclusivement sur un « marxisme » à la française et l'héritage jacobin de la Révolution française. Elle vise à décrire un ensemble d'idées et de pratiques apparues entre 1956 et 1964 et ayant pris leur essor principalement dans les années 1960. La plupart des livres et travaux universitaires y faisant référence évoquent le Parti socialiste unifié (PSU) et le syndicat CFTC, lequel donne naissance en 1964 à la CFDT via une déconfessionnalisation menée par son secrétaire général Eugène Descamps.
La deuxième gauche se distingue, dans la théorie, par une prise de distance avec les revendications purement idéologiques et les structurations bureaucratiques trop exacerbées et, dans la pratique, par des moyens d'action qui ne se limitent pas au simple champ de l'action politique mais s'appuyant aussi sur le milieu associatif et syndical.
Ce courant présente l'originalité d'avoir des composantes (qui se retrouvent historiquement au sein du PSU) allant des catholiques sociaux réformistes aux sociaux-démocrates cherchant à dépasser le modèle productiviste, en passant par certaines formes de radicalité incluant jusqu'à des trotskistes.
La deuxième gauche est née en réaction au « totalitarisme » partiellement cautionné par le PCF lors de la crise hongroise de 1956, et aux persistances du colonialisme aux débuts de la guerre d'Algérie lorsque la SFIO de Guy Mollet, principale composante socialiste de la « vieille gauche », au pouvoir en 1956, s'enlise dans une guerre qu'avait voulu éviter Pierre Mendès France, écarté du gouvernement en 1955 par une partie du Parti radical. La deuxième gauche trouve aussi ses fondements dans une contestation soutenue de la Constitution de la République de 1958.
Les personnages-clés de la deuxième gauche sont Michel Rocard, Alain Savary, Édouard Depreux et Pierre Mendès France (pour les radicaux ou le PSA, puis le PSU), Claude Bourdet, Jean Poperen et Gilles Martinet (pour les communistes et anciens résistants), Eugène Descamps et son successeur Edmond Maire pour la CFDT, ainsi que des intellectuels comme François Furet, Serge Mallet, Jean Daniel, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon.
Histoire Débuts (1956-1964) En tant que telle, la deuxième gauche ne gagnera son nom que vers la fin des années 1970, mais c'est véritablement entre 1954 et 1956 qu'elle prend naissance.
La naissance de la deuxième gauche résulte d’abord d’un refus de tout ce qui se rapproche des courants « totalitaires ». Précisément, depuis la mort de Staline, de nombreux groupes dissidents des grands partis sont nés afin de se détacher des anciennes bureaucraties accusées d’être trop proches du passé colonial (SFIO) ou de soutenir encore trop fortement les régimes totalitaires (PCF). Ces groupes dissidents se retrouvent en majorité dans l’opposition à la guerre d’Algérie.
Le PSA (Parti socialiste autonome), qui comporte les socialistes qui ont quitté la SFIO en 1956 du fait de leur désaccord avec la politique algérienne de Guy Mollet, prend le nom de PSU (Parti socialiste unifié) en 1959 en rassemblant les sociaux-démocrates du PSA (notamment Rocard, Mendès France, Savary, Martinet), les marxistes dissidents du PCF autour de Jean Poperen et François Furet du groupe Tribune du communisme, les chrétiens de gauche de l’Union de la gauche socialiste. De nombreux membres du PSU sont alors porteurs de valises pour le FLN et le PSU fournit des analyses sur la guerre d’Algérie qui attirent les progressistes de la gauche antitotalitaire (même si d'autres groupes existent, comme Socialisme ou barbarie). Michel Rocard a notamment été l’auteur, sous un pseudonyme lorsqu’il est administrateur sortant de l'ENA dans les bureaux de l’Armée française pendant son service militaire en Algérie, du Rapport sur les camps de regroupement en Algérie. Le PSU est le seul parti politique à clairement demander l’indépendance de l’Algérie tandis que le PCF reste sur des positions ambiguës et que la SFIO se referme sur elle-même. En 1962, le PSU fédère, à gauche, réformistes et révolutionnaires qui ne trouvent pas leur place dans une SFIO et un PCF jugés archaïques ni dans des formations telles que la FGDS de Mitterrand jugée trop électoraliste, voire jacobine selon Michel Rocard. Le PSU représente donc la deuxième gauche politique en pleine expansion au milieu des années 1960.
Au niveau du mouvement ouvrier, la deuxième gauche syndicale va apparaître lors de la déconfessionnalisation de la CFTC. Ce sont des chrétiens de gauche autour du courant Reconstruction représenté notamment par Eugène Descamps qui, dans leur rejet du monopole de la CGT sur le syndicalisme et dans leur volonté de faire un nouveau syndicat laïc, donnent naissance à la CFDT en 1964.
Actions (1964-1974)
Le PSU, la deuxième gauche politique donc, va se rapprocher de la CFDT puisque le parti, lui aussi, adopte l’autogestion comme principe économique. En outre, les syndicalistes de la CFDT se trouvent dans l’analyse sociologique de Serge Mallet dans son ouvrage La nouvelle classe ouvrière. Néanmoins, le PSU, qui a une base ouvrière réunissant 19 % des adhérents, a, certes en majorité des travailleurs cédétistes, mais aussi des travailleurs adhérents à FO et certains à la CGT.
Le PSU qui, au milieu des années 1960, est un laboratoire d'idées pour la gauche politique française et est alors à la pointe du progressisme sur de nombreux sujets qui seront repris plus tard par le futur PS de François Mitterrand (la décentralisation, par exemple). Le PSU refuse le gaullisme, et décide de rester un parti contestataire qui participera toutefois aux élections législatives et présidentielles. Le PSU a la particularité de réunir en son sein des sensibilités de toutes sortes. Ainsi à la veille de Mai 68 le PSU comprend 53 % d’adhérents se réclamant du marxisme dont 3 % se réclame du marxisme-léninisme (maoïsme), 1 % du trotskisme, 1 % du luxemburgisme (conseillisme), 1 % du marxisme libertaire ; 20 % des adhérents se réclament de l’humanisme laïque ; 18 % du socialisme démocratique ; 7 % du christianisme et 2 % ne se rattachent à aucune idéologie. La droite du parti est représentée par les communistes traditionnels, le centre par les sociaux-démocrates, les modernistes et les catholiques sociaux (Michel Rocard) et la gauche par les groupes d’obédience trotskistes ou marxistes-léninistes (Marc Heurgon). Pierre Mendès France est la figure médiatique du PSU qui joue le rôle de tampon entre le parti et la Cinquième République.
L’avènement de la deuxième gauche commence bien avant Mai 68 mais s'accélère dans les années qui le précèdent, en particulier lors du Mouvement de 1967 contre les ordonnances sur la sécurité sociale, marqué par une prééminence du syndical et de l'associatif, avec lequel une demi-douzaine de lycées déclenchent une grève de solidarité""L'explosion de mai, 11 mai 1968" par René Backmann, Lucien Rioux - 1968 . Les principales manifestations en province ont lieu à Lyon (8 000), Le Mans, Lille (3 000 à 5 000), Saint-Étienne (2 500), Bordeaux, Grenoble, Rouen (2 000), Marseille, Le Havre, Dijon, Toulon (1 000 à 1 500)Le Monde du 15 décembre 1967 à . À Paris, Michel Perraud, président de l'UNEF et des représentants de la FEN prennent la parole. Des politiques comme Waldeck Rochet, Jacques Duclos et Claude Estier s’abstiennent de monter sur l’estrade à la suite de protestations attribuées à des militants CFDT.
La deuxième gauche concentre de nombreux atouts entre ces mains : la tolérance idéologique en son sein ; une centrale syndicale en pleine croissance, la CFDT ; la sympathie de nombreux clubs de réflexion proche de ses idées (club Jean Moulin) ; des journaux qui la soutienne comme L'Express et France Observateur (ancêtre de l'Observateur et du Nouvel Observateur) ; le contrôle de l’UNEF, donc de la principale centrale syndicale étudiante (Jacques Sauvageot, vice-président de l’UNEF, est membre des ESU - Étudiants Socialistes Unifiés - et du PSU). De Mai 68 au milieu des années 1970 c’est donc l’âge d’or de la deuxième gauche. Ainsi, lors des évènements de Mai 68, la deuxième gauche participe à plein à l’extraordinaire mouvement social que connaît la France pendant quelques mois.
Le rôle joué par la deuxième gauche pendant Mai 68 n’a pas été étudié dans des publications historiques sérieuses selon Jean-Pierre Le Goff (dans son ouvrage Mai 68, l’héritage impossible). Néanmoins, à côté du courant libertaire et des courants d'extrême gauche qui sont les acteurs principaux des évènements de Mai 68, le courant de la deuxième gauche contribue pleinement au mouvement. En Mai 68, le service d’ordre des manifestations est tenu à côté de la JCR par l’UNEF et le PSU ; les grèves sont en partie amorcée dans des usines tenues par la CFDT où des tentatives d’autogestion aboutiront partiellement ; la deuxième gauche politique et syndicale est celle qui porte le plus loin la revendication en soutenant toutes les initiatives du courant libertaire (l’UNEF soutient Daniel Cohn-Bendit et exige sa présence aux manifestations en dépit des protestations du PCF) ; la CFDT réussit à arracher, lors de la négociation des Accords de Grenelle, la création des sections syndicales d’entreprise tout en constatant que les Accords de Grenelle sont modestes et qu’ils signent la mort de la contestation de Mai ; enfin la deuxième gauche organise un meeting gigantesque regroupant tous les progressistes de Mai 68 au stade Charléty, sont notamment présent Edmond Maire, Jacques Chérèque, Pierre Mendès France, Marc Heurgon et Michel Rocard. La tentative de la deuxième gauche de propulser Mendès France au pouvoir n’aboutira pas du fait du maintien en poste du Général de Gaulle.
Après Mai 68, la deuxième gauche est à l’heure du bilan. Même si elle rallie à elle des penseurs brillants (Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, François Furet et Pierre Rosanvallon) et des sociologues reconnus (Serge Mallet, Alain Touraine). Il est clair qu’à présent il y a deux courants opposés dans la deuxième gauche politique, un courant réformiste modernisateur et un courant révolutionnaire proche de l’extrême-gauche. Avant la perte de puissance du PSU, deux évènements qui marquent l’histoire de la deuxième gauche ont lieu. En 1971, les manifestations sur le Larzac sont menées et organisées par le PSU contre l’extension du camp militaire. Cette mobilisation rassemble pendant quelques jours toute la gauche progressiste. En 1973, l’usine Lip où la CFDT est majoritaire se met en grève et signe en pratiquant une autogestion complète.
Avec la montée en puissance du Nouveau Parti Socialiste puis du Parti socialiste et après la défaite de Savary (celui-ci a quitté le PSU au début des années 1960) face à Mitterrand, le PSU s'effrite et même si les courants d’extrême-gauche sont marginalisés au congrès de Toulouse de 1972, le parti est conduit petit à petit vers une impasse politique. Michel Rocard quitte le PSU et rejoint le PS aux Assises pour le Socialisme en . Des syndicalistes de la CFDT, notamment Jacques Chérèque et Jacques Delors, mais aussi les clubs et les associations (Témoignage chrétien) proches de la deuxième gauche sont aussi présents.
La deuxième gauche politique a disparu en tant que telle et existe alors au sein du Parti socialiste de François Mitterrand où Michel Rocard anime un courant social-démocrate réformiste avec les chrétiens de gauche dans la majorité mitterrandienne. L’histoire du PSU qui avait été une part de l’histoire de la deuxième gauche se poursuit, Huguette Bouchardeau est candidate du PSU à la présidentielle de 1981. La CFDT envisage son recentrage à partir de cette même époque, recentrage qu’elle appliquera réellement dès 1978.