vignette|296x296px|Femmes françaises accusées de collaboration tondues lors de l'épuration à la Libération en France, Paris, été 1944.

Les femmes tondues sont les femmes qui ont subi, à l'issue ou lors d'un conflit majeur, diverses humiliations, dont la tonte de leur chevelure. Les tontes de femmes ont lieu entre les années 1920 et la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Précédents

Le châtiment de tonte de la chevelure d'une femme est ancien et présent dans plusieurs cultures : on en trouve des exemples dans la Bible., en Germanie antique, chez les Wisigoths, dans un capitulaire carolingien de 805. et il était déjà utilisé au Moyen Âge contre les femmes adultères. Les brus du roi Philippe Le Bel, convaincues d'adultère, ont été tondues.

Par l’ordonnance contre les Roms du (), Colbert condamne, en-dehors de tout délit, les hommes aux galères à perpétuité et les femmes à être tondues. Le reproche qui leur est fait est de servir de troupes facilement levées aux nobles qui se révoltent contre l’autorité royale. Les femmes qui reprennent leur vie de bohème sont fouettées et banniesHenriette Asséo, Jean-Noël Jeanneney, « Les Tsiganes », Concordance des temps, France Culture, émission du 18 septembre 2010, 17-..

Quel que soit le contexte d'application, ce châtiment a une connotation sexuelle marquée et vise à faire honte à la coupable.. Outre l'humiliation, cette violence faite aux femmes correspondrait à une réappropriation de leur personne par la communauté nationale, en leur infligeant une marque publique en même temps qu'une forme de purification. La tonte est ressentie comme d'autant plus punitive à une époque où l'apparence prend plus d'importance. ; symboliquement, elle frappe également là par où la tondue a fauté, par son pouvoir de séduction., et reste visible pendant plusieurs mois.

Premières tontes de femmes en Europe au

À la fin de la Première Guerre mondiale, un soldat français, Ephraïm Grenadou, témoigne dans ses mémoires de tontes effectuées dans les départements du Nord, récemment libérés. , raconte-t-il.. Ce témoignage unique reste sujet à confirmation, mais des tontes sont attestées en Belgique..

Les premiers cas de femmes tondues en public sont relevés dans l'Allemagne de Weimar, au début des années 1920. Une portion du territoire allemand est occupée par les armées française et belge, et des relations se nouent entre ces soldats et des Allemandes. Parmi celles-ci, plusieurs sont tondues, en punition. Ces tontes se poursuivent jusqu'aux années 1930. Elles ont aussi pu être accompagnées d'affiches désignant les femmes ayant des relations avec l'ennemi.

Les tontes nazies Dès l'arrivée au pouvoir du Parti national-socialiste, se pose la question de la « souillure raciale » que représentent les mariages entre des « Allemands de race pure » et des femmes dites « étrangères ».

Le , les lois de Nuremberg « pour la protection du sang allemand et de l'honneur allemand » interdisent les mariages entre Juifs et « ressortissants de sang allemand ou apparenté ». De même, le mariage des « bons Allemands » avec des Noirs ou des Tsiganes est prohibé. La violation de ces interdictions est passible de la prison et/ou de la tonte des cheveux de la femme, voire de la peine de mort.

Les tontes phalangistes Cette pratique est reprise (ou réinventée) par les phalangistes espagnols dès le début de la guerre d'Espagne (1936-1939). Il existait au une pratique similaire, consistant à raser les femmes entrant en prison (considérées, quel que soit le motif de leur condamnation, comme des filles perdues), leur signifiant ainsi une rupture avec leur passé et le début d'une nouvelle vie..

Dès le début du soulèvement, au Maroc espagnol, des femmes républicaines ou proches de Républicains (épouses, mères, sœurs, filles) sont tondues. Cet acte de terreur volontaire et réfléchi est perpétré dans toute l'Espagne conquise, afin de maintenir calme l'arrière. C'est un acte exclusivement commis par les nationalistes, de manière rituelle et stable durant toute la guerre, comme une purification..

La tonte concerne toutes les femmes qui se rattachent au camp républicain : on compte ainsi facilement des dizaines de femmes tondues dans un village, le plus souvent des célibataires. Le rituel est pensé et similaire dans tous les cas : on va chercher les femmes du camp républicain chez elles, on les tond sur la place publique, en public, en leur laissant parfois quelques mèches qui servent à accrocher des rubans ; une pancarte passée autour du cou indique Rojo (rouge, au masculin). On les mène en cortège dans les rues, plus ou moins dénudées. Les phalangistes leur font boire de l'huile de ricin, puissant purgatif, afin de . La tonte du crâne s'accompagne parfois de la tonte de la toison pubienne. La tonte, torture morale, est parfois précédée ou accompagnée de tortures physiques.

L'un des épisodes les plus connus et documentés de la guerre d'Espagne concerne les 17 Roses de Guillena, âgées de 24 à , en Andalousie. Le , les nationalistes organisent une humiliation publique devant les habitants. Ils forcent les prisonnières au supplice de l'huile de ricin, les tondent et les font défiler dans les rues de Guillena. Ils les emmènent de force jusqu'à la localité voisine de Gerena, où elles sont torturées. L'une est enceinte. Malgré les sévices, aucune ne parle.. Elles sont fusillées par les franquistes entre le 6 et le .

Les reproches faits à ces femmes, souvent engagées politiquement, leur dénient toute conscience politique autonome. D'une part, il leur est reproché d'avoir engendré des Républicains, d'avoir laissé le « virus » marxiste s'insinuer à travers elle dans leur progéniture, de n'avoir pas tenu leur rôle traditionnel d'éducatrice selon les normes catholiques. À cet égard, le reproche le plus fréquent est celui d'avoir donné une éducation . Leur sexualité est jugée extrêmement négativement et largement fantasmée : assimilées à des prostituées, on les accuse d'infidélité, de pornographie, de bestialité. Une étude psychiatrique du , nationaliste, théorise ces a priori : les Républicaines, souvent jugées débiles, ne s'engagent aux côtés des Républicains que pour assouvir leurs instincts sexuels latents.

Ces femmes, qui étaient sorties de l'enfermement traditionnel au foyer, ainsi assimilées à des hérétiques et des filles publiques (promenade dans la rue, insultes, description qui en est faite), constituaient une menace pour l'ordre machiste. Dépourvues de leur chevelure, elles perdent leur pouvoir de séduction, et retournent à l'ordre masculin. Il semble d'ailleurs que les phalangistes aient été plus assurés de la soumission obtenue par la tonte que de celle obtenue par le viol.

La tonte est vue comme une opération de purification qui permet une renaissance. Le corps des tondues, qui a porté la pourriture marxiste (selon la terminologie phalangiste), devient ainsi porteur du projet de régénération phalangiste de la société. La relève est ensuite prise par la Section féminine de la Phalange, qui entreprend de rééduquer les femmes.

À la fin de la guerre, quelques tontes masculines ont eu lieu. Après la guerre, les tondues ont été assignées à résidence, avec visite obligatoire et régulière au commissariat, où on les retondait régulièrement, ce qui les désignait comme les éléments indésirables au sein de la société fasciste espagnole. Mais les solidarités républicaines subsistèrent après la fin de la guerre, et poussèrent les franquistes à déporter les tondues des Asturies dans des bastions conservateurs. Durant toute l'époque franquiste, les voleuses et les prostituées ont également été tondues.

Le fait a marqué Ernest Hemingway ; son roman Pour qui sonne le glas commence de cette façon : Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas, éditions Heineman, livre de poche, 1963..

L'ordonnance nazie du qui interdit les relations sexuelles entre femmes aryennes et non-aryens prévoit la tonte comme moyen de répression. Par une circulaire du , Martin Bormann interdit ce genre de punition publique. Craignant sa mauvaise influence dans les pays alliés ou amis qui envoyaient des travailleurs en Allemagne, on voulait éviter toute impression de mise au pilori de compatriotes qui se comportaient mal avec les étrangers. Il n’était plus permis de les calomnier dans la presse, de tondre leurs cheveux, de les mettre au pilori ou de les mener dans les ruesNS-Zwangsarbeit in ‚Groß-Wien‘ 1939-1945 96..

Les tondues de la Libération Les tondues les plus connues sont celles des pays d'Europe occidentale, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dès avant la période de la Libération et jusqu'à la fin de la guerre. Il est estimé que à femmes accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand auraient été tondues en France entre le milieu de l’année 1944 et la fin de 1945.

Contexte

Les relations sexuelles, amicales ou professionnelles avec l’occupant sont loin d’avoir été les seuls motifs de l’épuration des femmes, judiciaire comme extrajudiciaire (pour ce dernier cas, les exécutions ont pu être commises après des cours martiales « improvisées » ou des Tribunaux militaires d'urgence). Ainsi pour le département de la Seine d’alors, près de ont été poursuivies, dont 76 % pour dénonciation. 609 sont poursuivies pour dénonciation dans la sphère publique (le reste pour dénonciation dans la sphère privée : 502 sont condamnées, 107 acquittées. Parmi les condamnées, 94 le sont pour avoir fait partie des services allemands (à des titres et des fonctions diverses). À Paris, la Chambre civique poursuit pour relations sexuelles avec des officiers ou des soldats de l'armée allemande, et acquittera 95 d’entre elles.

La tonte est la sanction la plus courante contre les femmes ayant eu des relations sexuelles, amicales ou professionnelles avec l’occupant, mais pas la seule. Outre qu’elles sont traînées parfois nues dans les rues, nombre de femmes, tondues ou pas, sont exécutées. Dans le seul Morbihan, sont exécutées de manière extrajudiciaire, dont 27 pour relations intimes avec des Allemands, soit plus d’un tiers. La star de l’entre-deux-guerres Mireille Balin, alors qu’elle cherche à passer en Italie avec son amant autrichien, est arrêtée par un groupe de FFI qui la violent..

Dans ce contexte où des femmes sont souvent poursuivies pour les mêmes raisons que les hommes, et où elles encourent souvent les mêmes peines que les hommes, les tondues tiennent bien une place à part : c’est en tant que femmes qu’elles sont châtiées. C’est pour punir leur relation de femme avec l’homme ennemi qu’elles sont tondues, et c’est dans leur féminité qu’elles sont visées et atteintes. Bien sûr, ce « crime » et sa sanction ne sont prévus par aucune loi : « l’épuration horizontale » est menée hors de toute légalité. Là est bien la question historique, anthropologique et éthique soulevée par les tontes, et en particulier celles des tondues de la Libération.

Ampleur Ce sont d'abord les femmes accusées de « collaboration horizontale » (relations sexuelles ou viols) avec l'occupant allemand qui sont tondues.. Accusées à tort ou à raison d'avoir fraternisé avec l'ennemi (ce fait n'existe pas dans le code pénal français), elles sont tondues en public dans des cérémonies expiatoires que l'on retrouve à l'identique en France, en Belgique, en Italie., en Norvège, et, dans une moindre mesure, aux Pays-Bas, au DanemarkMartin Monestier, Les Poils, histoires et bizarreries, 172.. Que les relations entre ces femmes et les Allemands soient de nature sexuelle ou pas, la tonte sert souvent d'exutoire pour une population asservie durant quatre ans.