thumb|Un feuillet du codex d'Alep, comprenant de nombreuses notes massorétiques marginales. La Massore ou Massorah (hébreu : מסורה, chaîne ou tradition) est un procédé technique, consistant en un système de signes et de notes critiques dans et sur le texte biblique, visant à son écriture exacte, non seulement pour préserver l'orthographe des mots, mais aussi, grâce à sa vocalisation et son accentuation, pour sa lecture publique ou pour son étude privée. La version du texte ainsi produite et reconnue comme faisant autorité au sein du judaïsme est appelée le texte massorétique. Elle est également largement utilisée comme base de la traduction de l'Ancien Testament des Bibles protestantes et, plus récemment, catholiques.

La massore est le produit d'un travail de fixation du texte ayant été initié probablement avant la période macchabéenne, par des sages juifs, les Soferim, principalement évoqués dans le Talmud. Ce travail aurait pu commencer avec EsdrasVoir Neh 8:8 & Ezra 7:6, 11. Elle est ensuite transmise dans ses moindres détails par d'autres sages, les Massorètes, dont les différentes écoles, possédant chacune son système d'annotation particulier et sa version « standard » particulière du texte, ont œuvré entre le et le Après la « canonisation » du texte selon l'école de Ben Asher, les différentes versions sont compilées et critiquées, menant à l'aboutissement du processus aux alentours de 1425.

Le texte massorétique est traditionnellement considéré comme une réplique la plus proche de la Bible hébraïque originelle. Cependant, il comporte des différences, dont certaines significatives, avec d'autres versions comme la Bible samaritaine, et les manuscrits de Qumrân, ou des traductions anciennes de la Bible comme la Septante, lesquelles versions peuvent posséder entre elles des similitudes à des endroits où elles divergent du texte massorétique ; cela a conduit certains milieux académiques à considérer le texte massorétique comme une variante parmi d'autres, imposée comme norme à partir de la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70Lane Fox, Robin, The Unauthorized Version, 1991, éditions Alfred A. Knopf, pp. 99-106, ; Tov, Emanuel, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 1992, Fortress Press, p. 115, ..

Les plus vieux manuscrits connus contenant des extraits substantiels du texte massorétique remontent approximativement au apr. J-CUn fragment du contenant le Cantique de la Mer (Exode 13:19-16:1) est l'un des rares textes survivants de la « période silencieuse » de textes bibliques hébraïques entre les manuscrits de Qumrân et le codex d'Alep — voir Rare scroll fragment to be unveiled, Jerusalem Post, 21 mai 2007., et le Codex d'Alep (peut-être la toute première copie complète du texte massorétique dans un manuscrit) date du apr. J-C.

Étymologie du terme L'emploi du terme « massorah » (מסורה) est tiré du Livre d'Ezéchiel 20:37, où il a le sens de « liens ». La fixation du texte était considérée comme étant de même nature que le fait d'indiquer un lien lors de la mise en texte. Quand, avec le temps, la massore est devenue une discipline traditionnelle, le terme a été relié au verbe « transmettre » et a reçu le sens de « traditionBacher in J. Q. R., iii. 785 ; C. Levias, in « Hebrew Union College Annual » de 1904. Voir aussi CNRTL ».

Langage et formes de la massore thumb|right|180px|Le papyrus de Nash ( av. l'ère commune) contient une portion du texte pré-massorétique, en particulier le Shema Israël et les Dix Commandements. Le langage des notes massorétiques est composé d'hébreu et de judéo-araméenL'entièreté du corpus de la Massore dont nous disposons actuellement provient de cette région. Toutefois, Paul Kahle avait découvert un fragment de massore babylonienne, qui diffère considérablement du texte reçu dans sa terminologie — P. Kahle, « Der Masoretische Text des Alten Testaments nach der Ueberlieferung der Babylonischen Juden, » Leipzig, 1902. Chronologiquement parlant, l'araméen est placé entre deux périodes de l'hébreu, la plus ancienne étant pré-amoraïque (antérieur au apr. J-C), la seconde étant typique de la période arabe (vers 800 apr. J-C), et comportant des termes comme « lettre, » « section, » « verset, » « plein, » « défectif, » « ponctuer, » « Miqra, » etc. Les éléments araméens peuvent donc être datés approximativement entre 200 et 800 apr. J-C.

Les notes massorétiques sont trouvées sous diverses formes : elles peuvent, rarement, faire l'objet d'ouvrages séparés, par exemple le Oklah Ve-Oklah ; elles se trouvent plus fréquemment en marges du texte ou, dans certains cas, entre les lignes du texte. parmi ces notes marginales, les notes massorétiques entourant le premier mot de chaque Livre de la Bible, sont appelées massore initiale ; les notes sur les marges latérales ou entre les colonnes sont appelées massora parva (« petite massore ») ou massore" interne ; la massora parva contient : des notes relatives à l'écriture pleine ou défective d'un mot, c'est-à-dire la présence ou l'absence de matres lectionis dans celui-ci (souccot, par exemple, peut s'écrire סוכות, qui est la forme pleine ou סכות, la forme défective) à des lettres écrites d'une manière particulière (plus grandes ou plus petites que le corps du texte, inversées, brisées, etc.). à des mots dont la prononciation lors d'une lecture publique diffère de ce qui est écrit, et réciproquement ; ces notes sont respectivement appelées qeré et ketiv les notes des marges supérieures et inférieures constituent la massore externe ou massora magna (« grande massore »), dont les notes sont plus longues. La massora magna n'est pas imprimée dans la BHS.Le terme est parfois appliqué aux notes arrangées par ordre lexical en fin des ouvrages imprimés ; on les appelle cependant plus souvent massore finale ou, dans la littérature rabbinique, concordance de la Massore. La massore finale comprend toutes les rubriques plus longues pour lesquelles l'espace des marges serait insuffisant ; sa taille est donc inversement proportionnelle à l'espace alloué aux marges des feuilles. Dans les manuscrits, elle varie également en fonction des ornementations données par le copiste à ses notes, et au prix qu'il était payé pour produire ses notes.

Histoire de la Massore L'histoire de la Massore peut être divisée en trois périodes : une période de création, depuis ses débuts jusqu'à l'introduction des signes de vocalisation. On trouve des allusions à cette période dispersées dans le Talmud et le Midrash, ainsi que dans deux traités mineurs (traités post-mishnaïques, non développés mais néanmoins conservés dans le Talmud), Massekhet Sefer Torah et Massekhet Soferim ; le Diḳdouḳe HaṬe'amim (§ 69) de Ben Asher fait également mention d'une chaine de tradition de la Massore ; une période de reproduction, depuis l'introduction de ces signes jusqu'à l'impression de la Massore, en (1525 apr. J-C) ; une période de critique textuelle en utilisant la massore, de 1525 à nos jours.

Fixation du texte massorétique thumb|Les cinq lettres en hébreu et en araméen, dont la forme finale (en rouge) est sans équivalent dans l'alphabet paléo-hébraïque. Le texte hébreu ancien était écrit en continu, sans voyelles, espace entre les mots, ponctuation ni autre interruption. Les premiers Massorètes eurent pour tâche : la division en mots, phrases, sections (grandes ou petites), paragraphes, versets et clauses (probablement dans l'ordre chronologique énuméré ci-avant) ; la fixation de l'orthographe, de la prononciation et de la cantillation ; l'introduction ou l'adoption définitive du ktav ashouri (l'écriture hébraïque carrée), dont quelques lettres contiennent, contrairement au ktav ivri (l'alphabet paléo-hébraïque), une variante contextuelle en fin de mot pour cinq lettres (mem, noun, tsade, pe, kaf)Sous la direction de Geoffrey Wygoder, Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, article « Masorah et accents massorétiques », page 714, 1993, Editions du Cerf, ;

Les Soferim introduisirent en outre certains changements textuels pour prémunir du blasphème et apparentés, appelés les Tiḳḳoune Soferim (amendements des scribes). De même, la notation en marges indiquant la substitution de certains mots par d'autres lors des lectures publiques, et réciproquement, est parfois considérée comme une prévenance des Soferim à l'égard du texte, dont ils ne se seraient pas permis de modifier la moindre lettre, mais nécessitant un « commentaire » ou une correction pour des raisons esthétiques, grammaticales, théologiques, etcPratico & Van Pelt, , Zondervan. 2001. p. 406 ff.. Comme aucune addition au texte officiel de la Bible n'aurait été permise, les Massorètes ont dû adopter d'autres expédients, comme marquer les diverses divisions par divers espacements, les parashiot. Ils ont aussi donné des indications donnant matière à un enseignement halakhique (déduction d'une loi) ou aggadique (déduction d'une parabole) avec l'épellation pleine ou défective des mots, la forme particulière de lettres (plus grandes, plus petites, brisées, inversées, etc.), des points et d'autres signes.

Les notes marginales ne furent permises que dans les copies privées. La première mention de telles notes est trouvé dans le cas de Rabbi Meïr. Le texte traditionnellement fixé était appelé, particulièrement par rapport à son orthographe, Massoret ; la prononciation traditionnelle, Miqra (littéralement, « lecture ») ; la division en clauses et versets, nécessaire à la bonne récitation ou cantillation, pissouq te'amim ou hekhra.Il est difficile de déterminer quelle massore possède la plus grande ancienneté. Il est d'une part connu que les notes marginales étaient en usage au début du ; cependant, il y a toutes les raisons de penser que les baraïtot massorétiques (traditions exégétiques se fondant sur les notes massorétiques, qui n'ont pas été incluses dans la Mishna mais dont certaines se retrouvent dans la Guemara) n'ont pu se développer que beaucoup plus tard.

De plusieurs textes et auteurs juifs de l'époque antique, on peut conclure que le texte massorétique avait été fixé ou était considéré comme tel, dès le , voire un siècle plus tôt, et qu'il était perçu comme l'exacte transcription du Textus Receptus : selon le Talmud, le rouleau de la Torah originel était exposé dans la cour du Temple à disposition des copistes ; parmi les dignitaires du Temple se trouvaient en outre des correcteurs payés des textes bibliquesT.B. Ketoubot 106a ; une telle copie est mentionnée dans la Lettre d'AristéeLettre, § 30; voir Blau, "Studien zum Althebr. Buchwesen," p. 100 ; Philon d'AlexandriePréambule à l'« Analyse de la Constitution Politique des Juifs » et Flavius JosèpheContre Apion i. 8 affirment que le texte de la Torah n'a jamais été altéré. Toutefois, une autre tradition orale, peut-être antérieure à la première, rapporte que trois Livres furent trouvés dans la cour du Temple, et que chacun possédait des variations par rapport à l'autre; l'on choisit de suivre pour ces passages controversés la version de deux rouleaux sur troisSoferim 6:4.

La période rabbinique

En supposant cependant le texte fixé à l'époque du Second Temple, il fallut tout de même des siècles pour atteindre une certaine uniformité parmi les copies en circulation. Le texte standard, s'il a existé, se trouvait à Jérusalem, et n'était d'usage que pour ceux qui pouvaient s'y rendre, ce qui n'était le cas que d'une minorité de Juifs, les autres vivant en diaspora. Les fautes de copiste semblent avoir été si fréquentes, que les Sages du apr. J-C ont jugé nécessaire de mettre en garde contre les mauvaises copies.