Dorugu ou Dyrregu ou James Henry Dorugu, né vers 1839-1840 dans le village de Dambanas dans la région de Kantché (actuellement au Niger) et mort le à Nassarawa (au Nigeria actuel), est un voyageur haoussa en Afrique et en Europe et l'un des auteurs du premier ouvrage de littérature haoussa publié en Europe.

Capturé lors d'un raid esclavagiste du sultanat du Damagaram, il est un jeune esclave quand il entre au service des explorateurs européens Adolf Overweg puis Heinrich Barth. Il accompagne ce dernier lors de son exploration de l'Afrique sahélienne, soudanienne et saharienne.

Quand Heinrich Barth rentre en Europe en 1855, Dorugu et son compagnon Abbega l'accompagnent. Plusieurs gravures les représentent. Lors de son séjour, Dorugu se convertit au christianisme. Au cours de sa collaboration avec James Frederick Schön, qui mène des recherches sur la langue et la culture haoussa, il participe à la rédaction de l'ouvrage Magana hausa, qui contient notamment son autobiographie. Celle-ci est le premier texte imprimé en langue haoussa et constitue une source d'un grand intérêt linguistique et sociologique.

Dorugu revient en Afrique en 1864 et s'installe comme interprète dans le nord du Nigeria actuel, à Kano puis à Nassarawa. Jusqu'à sa mort en 1912, il sert à plusieurs reprises d'intermédiaire entre des Européens et des souverains africains.

Biographie Enfant haoussa capturé Dorugu, né vers 1839 ou 1840, est un Haoussa originaire du village de Dambanas, dans la région de Kantché, actuellement au Niger. Il est né dans une famille paysanne pauvre. Il a un frère et une sœur. Son père cultive du blé et du coton et joue du tambour traditionnel.

Malgré plusieurs épisodes où la famille se cache pour éviter les raids esclavagistes djihadistes, notamment juste après la mort de sa sœur cadette, sa mère est capturée à la fin des années 1840, alors qu'elle va aux champs porter le repas à son mari, et réduite en esclavage. Ses ravisseurs sont des guerriers du Kanem-Bornou. Dorugu et son père sont capturés par les troupes du sultan du Damagaram.

Dorugu est victime d'un affrontement géopolitique régional. Son village, Dambanas, dépend de Kantché, région qui tente de rester indépendante face à la pression des deux sultanats voisins du Kanem-Bornou et du Damagaram. Les autorités de Kantché abandonnent finalement le village de Dambanas au sultanat de Damagaram. Peu après, ce sacrifice se révèle vain, puisque Kantché est obligé de se livrer au sultanat de Damagaram.

vignette|gauche|Place publique à Kukawa dans les années 1850.|alt=Dessin sépia d'un grand espace rectangulaire limité par des constructions avec dessus des hommes habillés à l'orientale, des chevaux, des arbres et un puits.

Arraché aux siens, Dorugu est ensuite emmené jusqu'à Zinder, capitale du sultanat du Damagaram, où il est enfermé et asservi. Sa réduction en servitude n'est pas du tout exceptionnelle : à cette époque, les esclaves sont nombreux dans le Soudan central, employés dans le commerce et dans l'agriculture.. Son maître lui donne le nom de Barka Gan. Il devient ensuite esclave d'un marchand arabe de Kukawa, au Nigeria actuel. Il y jouit d'abord d'une relative liberté de mouvement, parce que l'espace urbain est fermé par une enceinte contrôlée par des gardes, avant d'être brusquement enchaîné et vendu parce que ses maîtres craignent sa fuite.

Compagnon d'explorateurs vignette|Carte des voyages de Richardson, Overweg et Barth en 1851-1852, Paris, 1854. BNF. On y retrouve notamment les villes de Zinder et Kukawa (orthographié Koukaoua).|alt=carte en français de l'Afrique centrale autour du lac Tchad, avec des territoires limités par des lignes de couleur, sur fond orange clair

C'est à Kukawa, en 1851, alors qu'il est âgé d'une douzaine d'années, qu'il est loué à la journée par son maître à Adolf Overweg pour s'occuper de chameaux. Adolf Overweg est, avec James Richardson et Heinrich Barth, l'un des trois explorateurs européens qui dirigent l’African Mission, mission d'exploration composée d'une soixantaine d’hommes armés recrutés en Libye. Dorugu raconte plus tard que, n'ayant jamais vu de Blanc auparavant, il a peur qu'Overweg le mange. C'est un étonnant retournement du fantasme répandu parmi les Européens, qui accusent alors certains Africains de cannibalisme.

vignette|gauche|Trajet de l'exploration de Barth.|alt=Carte de l'Afrique en anglais sur fond orange, avec un itinéraire tracé en rouge dans sa moitié nord.

Adolf Overweg rachète Dorugu à son maître et l'affranchit, en le gardant comme serviteur libre. Il lui donne un nouveau nom, Adam. À la mort d'Overweg en , Heinrich Barth garde à son service Dorugu et un autre serviteur d'Overweg, nommé Abbega. Heinrich Barth souhaite apprendre grâce à eux la langue haoussa. Ils voyagent avec lui pendant trois ans en Afrique avant de l'accompagner en Europe en 1855. La liberté dont jouit Dorugu semble être toute relative : jeune garçon sans réseau familial , il n'a guère d'autre choix que de rester au service de Barth, qu'il appelle son maître.

Au service de Barth, Dorugu parcourt donc le Kanem-Bornou, longe le lac Tchad, va à Tombouctou, et traverse le Sahara. Barth, Abbega et Dorugu naviguent ensuite sur la mer Méditerranée de Tripoli à Marseille en passant par Malte. Ils traversent la France en train en passant par Paris et arrivent à Londres en . À Tripoli, Heinrich Barth leur achète des vêtements ottomans, que Dorugu décrit dans son autobiographie et pour lesquels il exprime sa gratitude envers Barth. Dorugu est impressionné par sa première expérience de la mer, des bateaux et des trains.

Voyageur africain en Europe Dans son autobiographie, Dorugu décrit la société dans laquelle il évolue en Angleterre, s'étonnant notamment de la longueur des dîners et des manières de table de la classe moyenne ou supérieure :

Jeune Africain en Europe, il observe et apprend les coutumes européennes en jouant différents rôles pour répondre aux attentes de ses hôtes. Sa position est ambivalente. En , il accompagne Heinrich Barth dans la famille de ce dernier à Hambourg où, sans être un domestique, il est traité comme une sorte de serviteur. La relation de Dorugu et d'Heinrich Barth n'est pas sur un pied d'égalité. Ils voyagent ensuite dans différentes villes d'Allemagne. Barth présente Dorugu aux élites sociales, notamment le roi de Prusse et futur empereur Guillaume .

À Berlin, Barth fait dessiner un double portrait d'Abbega et de Dorugu, en costume qui se veut ethnique, conforme à l'idée qu'on se fait de l'identité africaine. La légende de ce dessin utilise une transcription particulière de leurs noms, A’bbega et Dyrregu. Un portrait photographique, d'une rare intensité, réalisé à Berlin en 1856 par le jeune photographe et peintre silésien Wilhelm Fechner est censé représenter Dorugu, habillé en costume trois pièces, plus comme un jeune homme qu'un garçon. Cependant, le spécialiste de la langue haoussa Paul Newman a exprimé des doutes sur cette identification, à cause du jeune âge du modèle. Abbega et Dorugu sont parfois l'objet d'une curiosité malsaine, dévisagés ou suivis par des groupes d'enfants qu'ils doivent faire fuir.

En , Barth s'installe à Londres avec Abbega et Dorugu. Barth est accusé par l'Anti-Slavery Society d'avoir amené avec lui Abbega et Dorugu comme esclaves et de s'être livré à la traite en Afrique. Ces accusations, même réfutées, le blessent.. En 1856, Abbega et Dorugu demandent à Heinrich Barth de les faire rentrer en Afrique parce qu'ils ont le mal du pays, mais ils décident au dernier moment de rester en Angleterre, auprès de James Frederick Schön, ancien explorateur et missionnaire en Afrique revenu en Europe en 1847 et linguiste passionné par la langue haoussa. Ce dernier souhaite bénéficier des compétences linguistiques de Dorugu, ce que n'apprécie pas Heinrich Barth, qui se fâche avec Schön.

Dorugu reste huit ans en Europe, où il apprend l'anglais ainsi qu'à lire et à écrire. En 1857, Abbega et Dorugu, qui étaient musulmans, sont baptisés : Abbega reçoit les nom et prénom du militant antiesclavagiste chez qui il vit, Frederick Buxton, et devient donc Frederick Buxton Abbega. Dorugu reçoit les versions anglaises des prénoms de Schön et de Barth et devient donc James Henry Dorugu. La même année, Abbega repart en Afrique avec un groupe de missionnaires. Il devient chef du village de Lokoja (au Nigeria actuel).

En 1868, Thomas Frederick Ball publie dans ses Anecdotes of aborigines un dessin représentant Abbega et Dorugu en costume européen. Dans la posture des deux personnages, on voit que ce dessin est manifestement inspiré par les précédents les représentant en costumes ottomans et africains. Mais contrairement à ceux-ci, ce sont leurs noms européens qui sont indiqués et ils sont représentés comme de jeunes étudiants en train d'écrire.

Autobiographie et littérature haoussa Grâce à la collaboration entre Dorugu et James Frederick Schön qui dure sept ans et pour laquelle Dorugu n'est pas rémunéré, Schön publie quatre ouvrages : une traduction de la Bible, une grammaire, un dictionnaire et un recueil de récits, qui contient l'autobiographie de Dorugu, dictée par ce dernier à Schön.

L'autobiographie de Dorugu comporte une centaine de pages. Elle est publiée en 1885 par James Frederick Schön sous le titre de Magána Hausa (Paroles haoussas), dans un volume qui comprend également cinquante-deux récits haoussa dictés par Dorugu, qui impressionne Schön par toutes les histoires qu'il connaît, alors qu'il est très jeune. C'est ce que Schön écrit dans la préface de la Grammar of the Hausa Language qu'il publie en 1862 :

Ce recueil de récits constitue une des plus anciennes traces de la culture orale haoussa, qui nous est parvenue grâce au croisement de la curiosité géographique et de la curiosité linguistique. C'est le premier texte haoussa imprimé et le premier qui rende compte des pratiques de littérature orale en langue haoussa. La langue de Dorugu est marquée par les formes dialectales de la ville de Zinder appelées Damagaranci. Malgré l'intérêt de James Frederick Schön pour la langue haoussa, le texte qu'il rédige pour introduire le récit de Dorugu montre ses préjugés coloniaux et eurocentrés. Dorugu se plaint parfois de l'insatiable curiosité de Schön pour ses récits, dans un passage qui montre aussi une relation inégale entre les deux hommes :

Pour Schön comme pour Barth, Dorugu est d'abord un objet de curiosité linguistique et culturelle qui garde un statut de serviteur ou de collaborateur non rémunéré. Ils s'intéressent plus au savoir de Dorugu qu'à son individualité ou à son africanité et les connaissances de Dorugu sont une aubaine pour Schön.

alt=Page avec un titre en anglais et un texte en haoussa imprimé en caractères latins.|vignette|redresse|Première page de l'autobiographie de Dorugu, en haoussa.

C'est essentiellement à travers son autobiographie que la vie de Dorugu nous est connue. Alternant les descriptions et les impressions personnelles, il y raconte son asservissement puis les voyages qu'il a accomplis avec Barth, offrant ainsi un contrepoint du récit de l'explorateur, et enfin son séjour en Europe. Apparaissant comme un serviteur qui accomplit les tâches qu'on lui donne, il ne fait pas de commentaire sur les événements de sa vie qu'il raconte et ne cherche pas à se mettre en scène, même s'il note ses surprises devant la neige en Allemagne ou la taille fine des Anglaises.