vignette|Photographie de Martin Heidegger. Détail d'une photographie intitulée : "W 134 Nr. 060678a - Hausen: Ceremony, in the row, Minister of Education Storz, Prof. Heidegger, Dichtel". Référence complémentaire : Sous-collection W 134 (Neg. BaWü), part 1 - Willy Pragher photo collection: film negatives Baden-Württemberg, part 1. Le philosophe allemand Martin Heidegger a été membre du Parti nazi dans les années 1930 et 1940. Cette affiliation au parti et sa participation au régime sont une source de vives controverses.

Certains y voient le signe de problèmes inhérents à sa philosophie : cette dernière, en particulier l'accent mis sur l'importance de l'enracinement, l'a conduit à soutenir une idéologie raciste et nationaliste ayant finalement conduit à la Shoah. D'autres soutiennent que les idées et actions politiques de Heidegger doivent être comprises séparément de ses idées philosophiques et qu'il est possible de séparer les deux : dans cette perspective, la philosophie de Heidegger est une critique valable de la technique moderne et de ses effets déshumanisants, et ses idées sur l'authenticité, l'enracinement et la terre ne sont pas intrinsèquement racistes ou nationalistes.

Heidegger n'a ni pris publiquement ses distances par rapport à son affiliation au parti nazi ni offert d'explication à sa participation. Cet article propose un exposé des faits et des interprétations sur ces questions.

Les faits Heidegger est considéré comme ayant appartenu à la mouvance de la « révolution conservatrice » anti-libérale.

Adhérent du parti nazi (NSDAP) de 1933 à 1945, il écrit, en 1933, une profession de foi envers Hitler et l'État national-socialiste. Il écrit à son frère qu'il a adhéré au parti nazi « non seulement en raison d’une conviction intérieure, mais aussi conscient que c’est la seule voie pour rendre possible une purification et un éclaircissement du mouvement [nazi]. »

Le parti nazi ne considérait de toute façon pas Heidegger comme un militant fiable, il suspectait son œuvre et ses cours qu’il ne comprenait pas, jusqu'à l'empêcher d'enseigner en 1944. Les Français en 1945 ne feront que reconduire cette mesure en lui interdisant d'enseigner jusqu'en 1951. Il est classé en 1949 comme (« suiveur » ou compagnon de route) par la Commission de dénazification. Hannah Arendt, philosophe d’origine juive, avec laquelle il a eu une liaison alors qu’elle était son étudiante, a toujours témoigné son admiration et son affection pour luiCf. notamment « Heidegger a 80 ans », in Hannah Arendt, Vies politiques, Tel Gallimard, pp. 306-320..

Heidegger a affirmé que le nazisme était « un principe barbare », ce qui « constitue son essence et sa possible grandeur », qu'il avait commis (die größte Dummheit seines Lebens)Propos rapportés par Heinrich Wiegand Petzet, Auf einen Stern zugehen. Begegnungen und Gespräche mit Martin Heidegger 1929-1976, 1983 , et par . en s'inscrivant au parti nazi. D'un autre côté, il remet en question l'idée que la démocratie serait « le meilleur système politique ». Les premiers volumes des carnets privés de Heidegger, publiés en 2014 sous le titre Cahiers noirs, contiennent des passages antisémites, diffusés dès la fin 2013François Doyon, « Quatre fragments antisémites des "Cahiers noirs " de Heidegger » [traduits en français], . Il est élu recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau par ses collègues en 1933, Heidegger a démissionné de son poste en , tout en restant membre de l'université, du point de vue administratif, jusqu'à la fin de la guerre.

François Rastier et Sidonie Kellerer. affirment que Heidegger a participé en à la séance inaugurale de la Commission pour la philosophie du droit de l'Académie du droit allemand, ouverte par un discours d’Alfred Rosenberg et placée sous la présidence de Hans Frank, et qu'il y aurait siégé jusqu'en 1942Juillet selon Kellerer et décembre selon Rastier.. Ces analyses ont été rejetées par comme ne reposant sur aucune preuve. et ne prouvant que le de leurs auteurs... Selon Werner Schubert, auteur de l'édition en une vingtaine de volumes des comptes-rendus de l'Académie du droit., il n'est pas clair que la Commission pour la philosophie du droit se soit réunie après 1934, aucun compte-rendu de réunion n'ayant été trouvé et des réunions secrètes étant peu vraisemblables.. Au demeurant, précise Schubert, la Commission pour la philosophie du droit, qui a été dissoute en 1938, avait pour objet le concept de droit et non la préparation des lois raciales..

En 1931, Heidegger offre à son frère un exemplaire de Mein Kampf et lui écrit :

Position et engagement national-socialiste Heidegger se rallie au Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), pour lequel il vote dès 1932, symboliquement le , jour de la fête du travail (il dira après la guerre s'être engagé avant tout pour le socialSpiegel-Interview in Reden und andere Zeugnisse GA 16 ). Il sera jugé en 1949 comme Mitläufer ou « suiveur » du nazisme, après plusieurs années d'instruction de son dossier. La catégorie ambiguë des (« suiveurs »), située entre celle des "peu incriminés" et celle des « exonérés » qui ont pratiqué des actes de résistance ou ont été persécutés, équivalait en pratique à une relaxe., sans pour autant être une déculpabilisation. Le terme désigne en allemand une personne qui subit la pression d'un groupe sans participer à ses activités mais sans résister non plus, par faiblesse de caractère ou opportunisme (le terme Mitläufer en allemand peut servir à désigner un adolescent qui fume pour faire comme ses amis), et surtout sans conviction idéologique à la différence d'un sympathisant ou d'un compagnon de route du communisme par exempleC'est pourquoi le chancelier Helmut Schmidt déclara un jour à propos de la carte d'adhérent au NSDAP du chef d'orchestre Herbert von Karajan : . Source : Die Welt 26 janvier 2008. Cette catégorie controversée a souvent été dénoncée, à tort ou à raison, comme un moyen de dédouaner de nombreux Allemands de leur collaboration avec le nazismeCf. Marie-Bénédicte Vincent La dénazification, et 31. (la cinéaste de Hitler Leni Riefenstahl sera relaxée comme « suiveuse »), ou au contraire comme un moyen d'entretenir une certaine culpabilité allemande.

L'implication de Heidegger sous le troisième Reich et l'influence des théories nazies sur sa pensée font l'objet d'interrogations et de débats nombreux et polémiques, particulièrement en France. On peut distinguer globalement trois mouvements : les défenseurs de Heidegger : Jean Beaufret, François Fédier. ceux qui estiment que la pensée de Heidegger ne se réduit pas au nazisme mais a bien convergé avec lui sur un fond d'antisémitisme, et que comprendre comment et pourquoi est indispensable à toute philosophie contemporaine : Hannah Arendt, Theodor Adorno, Hans Jonas, Günther Anders, Karl Löwith, Walter Biemel, Otto Pöggeler, Jan Patočka, Jürgen Habermas, Maurice Blanchot, Emmanuel Levinas,Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe, Richard Rorty, Jean-Michel Palmier, Marcel Conche, Julian Young, Silvio Vietta, Pascal David. les détracteurs : Víctor Farías, Luc Ferry, Alain Renaut, Emmanuel Faye. Sans vouloir attaquer ou défendre Heidegger, des historiens se sont aussi intéressés à son nazisme : Raul Hilberg, et surtout Hugo Ott, Bernd Martin, Gottfried Schramm, Domenico Losurdo, Guillaume Payen, et dans une moindre mesure, Johann Chapoutot. Pour Guilaume Payen, n'est « pas tant de savoir si Heidegger fut nazi mais plutôt ce que ce nazisme de philosophe permet de comprendre sur le nazisme en général. Heidegger est intéressant en particulier pour étudier la force d'adhésion du NSDAP et ses ressorts, à partir d'un apparent paradoxe : pourquoi un philosophe si subtil et exigeant fut-il subjugué par un mouvement populiste et anti-intellectualiste qui ne s'adressait pas à ses semblables mais à la plèbe intellectuelle ? »

La controverse fut notamment lancée par Karl Löwith en 1946, dans la revue les Temps modernes, mais surtout en 1987 en France par Victor Farias avec le livre Heidegger et le nazisme., auquel répondit point par point le livre de François Fédier Heidegger - Anatomie d'un scandale, et se poursuit encore aujourd'hui.

En 1945, Heidegger proposa une explication de son attitude :

« Je croyais que Hitler, après avoir pris en 1933 la responsabilité de l’ensemble du peuple, oserait se dégager du Parti et de sa doctrine, et que le tout se rencontrerait sur le terrain d’une rénovation et d’un rassemblement en vue d’une responsabilité de l’Occident. Cette conviction fut une erreur que je reconnus à partir des événements du . J’étais bien intervenu en 1933 pour dire oui au national et au social (et non pas au nationalisme) et non aux fondements intellectuels et métaphysiques sur lesquels reposait le biologisme de la doctrine du Parti, parce que le social et le national, tels que je les voyais, n’étaient pas essentiellement liés à une idéologie biologiste et raciste. »1945: lettre adressée en novembre 1945 au rectorat académique de l’université Albert-Ludwig; citée par Jacques Derrida dans "La Main de Heidegger" (en ligne), conférence prononcée en mars 1985 à Chicago (Université de Loyola); actes dans "Deconstruction and Philosophy", The University of Chicago Press, 1987.

Paru en , l'essai d'Emmanuel Faye intitulé Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, (biblio essais, 2005) prétend néanmoins ouvrir de nouvelles perspectives de recherche permettant de mettre en doute les explications fournies par Heidegger concernant son implication politique. Selon E. Faye, Heidegger aurait menti sur sa réelle adhésion à l'idéologie du parti nazi, pour des raisons évidentes de protection de sa personne, jugée dissimulatrice et falsificatrice. De nombreux extraits de séminaires de Hedeigger inédits, de 1933 à 1935, cités et commentés par E. Faye tout au long de son essai, tendraient à démontrer l'hitlérisme de Heidegger. Cet essai a fait l'objet d'une violente polémique et de nombreux articles en France et à l'étranger de à , année de sa seconde édition, articles tous référencés dans cette dernière. Un débat avec François Fédier fut organisé à la télévision sur la chaîne Public Sénat. E. Faye pense que le regard existentialiste humaniste sur Heidegger aurait contribué à masquer l'idéologie politique (national socialiste) de Heidegger, qui de manière cryptée imprègnerait toute sa philosophie. Pour leur part, les défenseurs de Heidegger, dans l'ouvrage collectif Heidegger, à plus forte raisonFrançois Fédier (ed.), Heidegger, à plus forte raison, Paris : Fayard, 2007 (Philippe Arjakovsky, Henri Crétella, Pascal David, François Fédier, Hadrien France-Lanord, Matthieu Gallou, Gérard Guest, Jean-Pierre Labrousse, François Meyronnis, Jean-Luc Nancy, François Nebout, Étienne Pinat, Nicolas Plagne, Alexandre Schild, Bernard Sichère, Éric Solot, Pierre Teitgen, Stéphane Zagdanski), dénoncèrent ces analyses comme des contresens sur sa philosophie (laquelle serait sans rapport avec quelque idéologie que ce soit), allant même jusqu'à accorder à Heidegger une forme de "résistance spirituelle" au nazisme. Les journaux intimes de Heidegger, publiés en 2014 sous le titre Cahiers noirs, semblent contenir des passages antisémites qui ont filtré dès la fin 2013, ce qui a provoqué une nouvelle querelle par médias interposés.