Dans la mythologie grecque, Cassandre (en grec ancien ) est la fille de Priam (roi de Troie) et d'Hécube. Certaines sources en font également la sœur jumelle du devin Hélénos. Elle porte parfois le nom dAlexandra en tant que déesse, dont le nom signifie « celle qui repousse les hommes ».
Apollon, « haletant de désir », offre à Cassandre le don de la divination. Celle-ci accepte le cadeau, mais refuse de s'offrir au dieu.
Selon le récit d'Eschyle, Cassandre avait initialement accepté puis brisé sa promesse ; Apollon se venge en la maudissant : personne ne croira en ses prédictions, pas même sa propre famille.
Selon d'autres sources, comme chez Hyginus et Apollodore, Cassandre n'a brisé aucune promesse ; les pouvoirs lui ont été offerts comme tentative de séduction et c'est quand ceux-ci échouent à la faire l'aimer qu'Apollon maudit Cassandre.
Chez l'historien Anticlide, Cassandre et son jumeau Hélénos reçoivent tous deux le don de la divination par des serpents sacrés qui ont purifié avec leurs langues les organes des sens des jumeaux.
Étymologie L'étymologie de Κασσάνδρα (Kassándra) est très débattue.
Pour Hjalmar Frisk (Griechisches Etymologisches Wörterbuch, Heidelberg, 1960–1970), l'étymologie du nom Cassandre est « inexpliquée », le chercheur citant « plusieurs hypothèses » trouvées chez Wilhelm Schulze Wilhelm Schulze, Kleine Schriften (1966), 698, J. B. Hoffmann, Glotta 28, 52, Edgar Howard Sturtevant Edgar Howard Sturtevant, Class. Phil. 21, 248ff, J. DavreuxJ. Davreux, La légende de la prophétesse Cassandre (Paris, 1942) 90ff., et Albert CarnoyAlbert Carnoy, Les ét. class. 22, 344. Quant à R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary of Greek, Brill, 2009, p. 654, il cite García Ramón, qui fait dériver le nom de la racine proto-indo-européenne *(s)kend- « lever ». Watkins suggère la racine protoindoeuropéenne *(s)kand- « briller » comme racine pour le second élément. Le nom est aussi rapproché de kekasmai, qui signifie « surpasser, exceller ».
Le Online Etymology Dictionary commente lui que . Paul Wathelet analyse le premier élément comme apparenté à un verbe signifiant « exceller, se distinguer » ou à une ancienne racine exprimant la séparation ou le rejet, ce qui conduit à une interprétation du type « celle qui repousse les hommes »Paul Wathelet, Les Troyens de l'Iliade. Mythe et Histoire, Paris : les Belles lettres, 1989., p.127-130. Jean Haudry rapproche également le second élément de ἀνήρ (anḗr, génitif ἀνδρός) « homme ». Pour le premier élément, il propose une valeur liée au blâme ou à une parole efficace et destructriceJean Haudry, La Triade pensée, parole, action, dans la tradition indo-européenne, Archè, Milan, 2009, ..
Sources Dans l'Iliade comme dans l'Odyssée, Homère n'attribue pas explicitement à Cassandre un don de divination et il ne mentionne aucune malédiction P. G. Mason, « Kassandra », The Journal of Hellenic Studies 79 (1959), p. 80-93.Véronique Léonard-Roques, « Essai d’approche sociopoétique de la figure de Cassandre : L’exemple du motif des prophéties de l’Antiquité à nos jours », Sociopoétiques (2017), doi: : 10.52497/sociopoetiques.611..
La première version complète du mythe apparaît dans l'Agamemnon (458 av. J.-C.) d'Eschyle. Cassandre y raconte qu'Apollon qui la désirait lui a promis le don prophétique. Cependant, elle refuse ensuite de coucher avec lui et le dieu ajoute une punition : personne ne croira désormais ses prophéties.
Ce mythe étiologique devient par la suite la tradition « canonique ».
Mythe alt=Cassandre se met sous la protection de Pallas, Aimé Millet (1819-1891), Jardin des Tuileries, Paris|vignette|Cassandre se met sous la protection de Pallas, Aimé Millet (1819-1891), jardin des Tuileries, Paris. Cassandre était connue pour sa très grande beauté, nous dit HomèreFrançois Gauvin, Les Prophéties de Cassandre, dans le magazine Le Point références, , juillet-août 2012, page 56. Apollon souhaitant qu'elle se donne à lui, tente de la convaincre en lui offrant le don de prophétie. Cassandre accepte le don mais ne veut toujours pas subir les assauts sexuels du dieu. Apollon frustré lui crache à la bouche, ce qui l'empêcherait à jamais de se faire comprendre ou d'être crue, même par sa propre famille.
Alors que sa mère était à nouveau enceinte, Cassandre lui prédit que le fruit de sa chair causerait la perte de Troie. Sa mère écarta donc son frère Pâris de la ville si chère à ses yeux. Cassandre prévint Pâris, à son retour, que son voyage à Sparte l'amènerait à enlever Hélène et causerait ainsi la perte de Troie. Lorsque Pâris ramena Hélène à Troie, Cassandre était seule à prédire le malheur, alors que les Troyens étaient subjugués par la beauté de la jeune Grecque.
Elle avertit également que le cheval offert par les Grecs était un subterfuge qui conduirait Troie à sa perte. Plus Cassandre voyait l'avenir avec précision, moins on l'écoutait . En transe, elle annonçait des événements terribles dans un délire qui la fit passer pour folle. De ce fait, chacun la fuyait.
À cause de ses prédictions jamais écoutées et toujours réalisées, ses proches finissent par croire qu'elle porte malheur, surtout quand son fiancé Corèbe, prince phrygien, prit part au combat, malgré les avertissements de Cassandre, et fut tué sur le champ de bataille. L'identité de celui qui lui porta le coup fatal varie selon les sources. Par ailleurs, selon Homère, elle a un autre fiancé : avant la Guerre de Troie, le roi Priam avait promis la main de sa fille à Othryonée, habitant de la ville de CabésosVille inconnue dont les historiens ne savent dire si elle se situe sur l'Hellespont, en Cappadoce, en Lycie ou bien encore en Thrace., en échange de sa participation à la guerre, mais Idoménée tua ce dernier d'un coup de lance dans le ventre, XIII, 363-382.. Les princes étrangers qui courtisaient Cassandre, luttant aux côtés des Troyens, tombèrent sous le coup des guerriers grecs ; Cassandre était ainsi vouée à rester seule et à ne jamais se marier.
Télèphe, fils d'Héraclès, refusa de combattre contre Troie avec les Grecs. Le père de Cassandre, Priam, sollicita le fils de Télèphe, Eurypyle, de prendre son parti et de conduire ses hommes à la guerre avec les Troyens. Si Télèphe refusa aux Grecs de prendre part à la guerre à cause de son épouse Astyoché, liée à la maison de Troie (elle est la tante de Cassandre), Priam parvint à convaincre Eurypyle de le rejoindre en achetant la réticence de sa mère Astyoché : la récompense était un pied de vigne d'or divinScholie sur l’Odyssée d'Homère, Chant XI, 520 rapportant les propos du logographe Acousilaos. Voir .. Mais pour l'auteur Dictys de Crète, Priam aurait surenchéri en offrant la main de Cassandre, IV, 14.. Eurypyle fut finalement tué par Néoptolème, XI, 519., CXII et CXIII. peu avant la fin de la guerre.
C'est Cassandre depuis le sommet de la citadelle qui, la première, alors que l'aube se levait, vit le char mené par l'illustre Priam revenant vers les portes Scées de la ville, reconduisant le corps sans vie de son frère Hector qu'Achille avait bien voulu rendre, XXIV, 695-720..
Pendant que tous les soldats grecs envahissaient la ville, Cassandre, qui s'était réfugiée près du Palladium, fut violée par Ajax, alors qu'elle s’agrippait à la statue d'Athéna. Pour expier cet acte profanateur, les Locriens furent condamnés à envoyer chaque année à Troie deux jeunes filles vierges, destinées à être des servantes du Palladium ; si les habitants s'en emparaient avant qu'elles arrivent au temple, elles étaient immolées.
thumb|Clytemnestre tue Cassandre sur l'autel d'Apollon. Kylix du Peintre de Marlay, v. 425-400 av. J.-C. Musée archéologique national de Ferrare.
À la suite du drame, Cassandre fut retrouvée par les Grecs, qui décidèrent de l'épargner à la demande d'Agamemnon, celui-ci la trouvant à son goût. Rentré dans son royaume, il fut assassiné par Égisthe, l'amant de son épouse Clytemnestre, laquelle était furieuse de cette liaison et de l'immolation de sa fille Iphigénie. Elle poursuivit Cassandre et l'assassina à son tour. Cassandre avait eu au préalable une vision de son propre meurtre et de celui d'Agamemnon, mais ce dernier n'avait pas voulu la croire. Elle mourut sans regrets, ayant assisté au massacre de sa famille.
Interprétations Gustav Hinrichs voyait en Cassandre une contrepartie d'Hélène, elle-même double humain de la déesse Aphrodite. Selon Paul Wathelet, elle s'identifie à la déesse Alexandra, connue en Laconie et en Daunie, « où elle est invoquée par les jeunes filles qui veulent se débarrasser d'un fiancé non souhaité ». Son nom a été interprété comme « celle qui écarte les hommes ». Wathelet rappelle que tous les hommes qui l'ont approchée ont eu un destin funeste : Othryonée et Corèbe qui meurent misérablement, Ajax qui est foudroyé, Agamemnon qui est assassiné. Pour Jean Haudry, elle est « celle qui fait le malheur des hommes », initialement par le blâme. Dans une perspective indo-européenne, la parole prophétique est performative : le malheur vient d'abord du blâme véridique que personne ne veut entendre.
Syndrome de Cassandre
Cassandre est l'archétype du prophète maudit, condamné à ne pas être cru.
Évocations artistiques Peinture antique vignette|Ajax arrachant Cassandre du Palladium. Détail d'une kylix attique à figures noires, vers 550 avant J.-C. Munich, Antikensammlungen, inv. 2017A Dès le avant J.-C., la figure de Cassandre est présente dans la céramique attique. La princesse troyenne est principalement rencontrée via les représentations du Sac de Troie. À l'instar d'épisodes comme la mort du roi Priam ou la remise d'Hélène à Ménélas, les peintres attiques s'inspirèrent du cycle troyen pour dépeindre Cassandre lors de son enlèvement par Ajax, fils d'OïléeQuelques exemples: Amphore à panse de type B, Munich, Antikensammlungen Museum, inv. J617 // Kylix, Munich, Antikensammlungen Museum, inv. 2017A // Hydrie, Naples, Museo Archeologico Nazionale, inv. 81699siana cup, britishmuseum.orgWine Cup (Kylix) with Gorgon Head (interior), chazen.wisc.edu. Dans ces scènes, la Troyenne est représentée par les peintres comme fuyant l'arrivée du héros Ajax le Petit. Ce dernier est majoritairement dépeint armé d'une épée, revêtant la panoplie hoplitique. Face à la menace que représente le Grec, Cassandre tente de s'enfuir et se recroqueville aux pieds du Palladium, la statue d'Athéna Pallas. Le sacrilège est total, la violence exercée à proximité d'une statue d'une divinité représente une transgression gravissime. Cette thématique de la violence transgressive, incarnée également par Néoptolème lors de la mort de Priam, intéressa les peintres grecs dans ces scènes de guerre. Cela se retrouva notamment sur l'une des fresques peintes de la Stoa Poikilè d'Athènes, ce qu'aborda Pausanias dans sa Description de la GrècePausanias, Description de la Grèce, Livre I, 15, 2.. vignette|Ajax arrachant Cassandre du Palladium. Détail face A, amphore à panse de type B attique à figures noires attribuée au Groupe E, vers 540 avant J.-C. Munich, Antikensammlungen, inv. J617 Un parallèle peut être fait avec un autre épisode fréquemment représenté par les peintres attiques : la remise d'Hélène à Ménélas. Ces deux moments du Sac de Troie furent très prisés par les peintres. La figure masculine (Ménélas, Ajax), armée, protégée de la panoplie hoplitique, domine la figure féminine (Hélène, Cassandre), agressée, fuyant la violence. Par l'intermédiaire de la technique à figures noires, les contrastes réalisés par certains peintres, entre la peau blanche, parfois dévêtue, et l'armure soulignent également ces différences. Dans l'iconographie d'Ajax le Petit et Cassandre, la posture même de la troyenne, toute petite, recroquevillée, crée une opposition visuelle entre les deux personnages.