(amharique : ) , né en 1837 à Mai Beha, une ville du Tigré dans le Nord de l'Empire éthiopien, et mort en 1889, est un militaire et un homme d'État éthiopien, roi des rois (negusse negest) de 1872 à 1889. Né Kassa Mercha (ge'ez : ), il est également connu sous son nom de cavalier Abba Bezbez (ge'ez : ).
L'éducation de Yohannes est partiellement assurée par son père, Mercha, shum du Tembien. Il occupe sa première fonction importante dans les années 1860 après avoir collaboré avec lors de la pacification du Tigré dont il devient le gouverneur. Progressivement, il prend ses distances avec le Negusse Negest et se rebelle ouvertement à la fin des années 1860. Il coopère avec les Britanniques lors d'une expédition conduisant à la chute de Téwodros en 1868. La même année, il commence à préparer son armée afin d'affronter le nouveau souverain, . Celui-ci décide de soumettre Yohannes en 1871 mais le dirigeant du Tigré lui inflige deux défaites.
Le , Kassa Mercha est couronné Negusse Negest d'Éthiopie sous le nom de . Il poursuit l'œuvre unificatrice de tout en s'en distinguant. Favorable à l'unité du pays, il laisse néanmoins aux seigneurs locaux une certaine marge de liberté et fait de son mieux pour garder un équilibre politico-militaire entre les gouverneurs de provinces. Outre l'unification politique, il est très attaché à l'unité de l'Église orthodoxe éthiopienne et il lance de grandes campagnes de conversion au christianisme. Il lutte en parallèle contre les missionnaires étrangers qu'il perçoit comme un bras religieux de la diplomatie européenne.
a également été un défenseur de l'indépendance éthiopienne. À la suite de l'ouverture du canal de Suez en 1869, l'Éthiopie est la cible de divers plans d'invasion. La première guerre a lieu contre l'Égypte qui s'est installée dans la Corne de l'Afrique depuis le début des années 1870. Malgré une supériorité technique des Égyptiens, remporte la bataille de Gundet et celle de Gura. Le second conflit, en 1887, oppose le Negusse Negest aux Italiens, présents à Metsewa depuis 1885. Après une victoire italienne, Ras Alula Engeda (1837-1897), grand général de , remporte la bataille de Dogali (1887), forçant ses ennemis à se retirer vers la côte.
Enfin, en 1889, il veut mettre fin aux offensives des Mahdistes qui touchent les populations éthiopiennes du Nord-Ouest. Le , il prépare une vaste armée et part vers Metemma où il affronte ses adversaires. Au cours de la bataille, Yohannes est touché à deux reprises. Le lendemain, il meurt de ses blessures.
S'il a été un unificateur moins impressionnant que Téwodros, sa politique n'a pas eu pour autant moins d'effet. Son règne a permis de préparer et faciliter la lutte de Menelik contre la nouvelle offensive coloniale italienne. Aux yeux des Éthiopiens, Yohannes demeure un souverain dévoué à sa religion et à sa patrie, pour laquelle il a su donner sa vie.
Jeunesse et débuts politiques
Naissance, famille et éducation gauche|vignette|311x311px|, empereur d'Éthiopie. Kassa Mercha est né le à Mai Beha, dans le district du Tembén de la province du Tigré, dans le Nord de l'Empire éthiopien.. Son père, Mercha, est le Shum de son district natal et sa mère est Woyzero Selass Demtsou. Né dans une famille de la noblesse tigréenne, Yohannes compte parmi ses parents le ras Mikael Sehul, le dejazmach Sabadagis ou encore le ras Welde Selassie, des grands seigneurs du Zemene Mesafent. Son ascendance familiale lui assure donc une légitimité politique régionale. Yohannes a un frère, Gougsa Mercha, et une sœur, Denqnesh Mercha, tous deux plus âgés que lui. Sa sœur épouse plus tard Wagshum Gobezé, futur Negusse Negest et rival de Yohannes lors de sa montée au pouvoir.
Vers le milieu du , une prophétie annonce la venue d'un jeune Kassa, censé devenir souverain de l'Empire. La prophétie s'est diffusée dans les régions de Gonder et du Tigré ; ainsi, les parents de Yohannes ont vu en leur fils le Negusse Negest qu'il est devenu. D'ailleurs, durant la jeunesse de Yohannes, un autre Kassa fait parler de lui dans la région du Bégemeder, il s'agit de , Negusse Negest de 1855 à 1868. Le père de Yohannes s'occupe de l'éducation de son fils. Il l'envoie dans une école religieuse locale, lui apprend l'étiquette royale et assure sa formation militaire. En parallèle, sa mère, souhaitant élever un jeune homme fort et courageux, aurait ajouté des herbes amères et de l'aloès aux plats de son fils. D'après Gelawdéwos Araya, une légende veut que Selass ait même préparé un régime alimentaire spécialement pour Yohannes, bien qu'il doute de la réalité de cette histoire.
Débuts en politique
thumb|upright=0.8|174px|Le Negusse Negest , avec lequel Yohannes va initialement collaborer. En 1855, arrive au pouvoir et compte réunifier l'Empire éthiopien en centralisant les pouvoirs des seigneurs locaux. Le Tigré perd progressivement son autonomie mais reste aux mains de Yohannes, membre de la dynastie en place durant le Zemene Mesafent. Vers 1860, Yohannes s'allie avec Téwodros afin de pacifier le Tigré, en rébellion. En retour, il est nommé, en 1864, Balambaras, rang le plus bas des titres aristocratiques éthiopiens. Or, il apprend l'élévation de , qui grandit à la cour de Téwodros, à la dignité de dejazmach alors que le jeune garçon est à peine âgé de douze ans. À ce sentiment d'injustice s'ajoutent des facteurs plus politiques. Yohannes est choqué par les mesures d'expropriation des terres de l'Église par .. Homme « pieux », il ne peut contenir sa colère lorsqu'il apprend l'emprisonnement par le Negusse Negest de l'Abouna Selama à Meqdela. Enfin, face aux multiples révoltes régionales que connaît l'Empire, il est persuadé qu'un nouveau souverain doit remplacer Téwodros. Il partage avec ses parents Ras Welde Selassie et le Dejazmach Sabagadis le « rêve d'une Éthiopie chrétienne et unie, dirigée depuis le Tigray ».
En 1865-1866, Yohannes, qui s'auto-proclame dejazmach, entre en rébellion mais la supériorité militaire de Téwodros le force à quitter les zones du Tembén et de l'Enderta, sa base territoriale, pour se retirer vers les régions éloignées Erob et Afar du district Agamé. Durant ce séjour, il épouse une femme afar, convertie au christianisme orthodoxe et baptisée Tebebeselassie ; ensemble, ils ont un enfant, Ledj Araya Selassie. Vers 1867-1868, une occasion exceptionnelle de renverser Téwodros se présente à lui : l'expédition britannique.
Marche vers le sacre impérial
Expédition de Napier : renversement de et contact avec les Britanniques
170px|thumb|left|Sir Robert Napier, commandant de l'expédition britannique ayant conduit à la chute de . Yohannes coopère avec Londres en échange d'une aide militaire qui lui est par la suite bénéfique.
Les ambitions impériales de Yohannes se consolident vers la fin du règne de ; dès 1867, il se présente, lors d'une correspondance avec les Britanniques, comme dirigeant de l'Éthiopie. Au cours de la même année, un différend diplomatique entre Téwodros et le gouvernement britannique conduit Londres à préparer une expédition vers l'Éthiopie afin de libérer les captifs européens qui y sont emprisonnés. À partir de , Yohannes entre en contact avec des officiers britanniques dont le commandant de l'expédition, Sir Robert Napier. Celui-ci envoie le major James Augustus Grant, un explorateur, à la rencontre du dirigeant du TigréHarold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, Lawrenceville, Red Sea Press, 1995, .. Yohannes est alors perçu par le Major comme un homme « faible » et « aisément manipulable », aspirant à devenir « un grand dirigeant » de l'Empire éthiopienMajor Trevenen J. Holland et Captain Henry Hozier, Record of the Expedition to Abyssinia, Londres, 1870, i. 394 ; cité dans Harold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, .. Après trois audiences, Yohannes accepte officiellement d'apporter une aide à Napier. Il facilite l'approvisionnement des troupes en installant des marchés à proximité des principaux sites de campement. Le dirigeant du Tigré assure les Britanniques qu'il les aidera « avec tout [son] pouvoir »Major Trevenen J. Holland et Captain Henry Hozier, Record of the Expedition to Abyssinia, Londres, 1870, i. 396 ; cité dans Harold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, ..
Il s'engage à protéger les voies d'approvisionnement de la côte vers Meqdela et à réprimer ceux qui dérangent le télégrapheHarold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, Lawrenceville, Red Sea Press, 1995, .. En contrepartie, Yohannes demande à Napier lors d'une réunion le , la participation des forces britanniques dans sa lutte contre Wagshum Gobezé ; cité dans . Napier refuse mais maintient la possibilité, après la campagne, d'une assistance militaire dont Yohannes et ses , ont « grandement besoin ». Le , le corps expéditionnaire arrive au pied de Meqdela et, trois jours plus tard, refusant de se soumettre aux Britanniques, le Negusse Negest se donne la mort. La victoire de Napier et la facilité avec laquelle l'expédition a atteint Meqdela a été rendue possible par Yohannes. Les officiers britanniques reconnaissent eux-mêmes qu'ils ont été « chanceux » d'avoir obtenu la coopération du dirigeant du TigréMajor Trevenen J. Holland et Captain Henry Hozier, Record of the Expedition to Abyssinia, Londres, 1870, i. 416 ; cité dans Harold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, .. Un rapport rédigé par l'un d'entre eux explique : « L'armée britannique n'aurait pu atteindre Meqdela, lors de cette saison, sans avoir reçu l'aide des chefs et du peuple du pays »Major Trevenen J. Holland et Captain Henry Hozier, Record of the Expedition to Abyssinia, Londres, 1870, ii. 50 ; cité dans Harold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, ..
thumb|upright=1.3|290px|L'Empire éthiopien au milieu du Ainsi, Napier a reçu une assistance « indispensable » de la part de Yohannes, « le politique le plus important du Tigré ». Il a répondu favorablement à la demande britannique en se présentant comme « dirigeant des chefs d'Éthiopie »Major Trevenen J. Holland et Captain Henry Hozier, Record of the Expedition to Abyssinia, Londres, 1870, i. 372 ; cités dans Harold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, ., une manière de confirmer ses ambitions impériales. La question d'une possible colonisation du pays par les Britanniques a été écartée pour diverses raisons. En effet, la rapidité de la progression anglaise en Éthiopie soulève la problématique d'une éventuelle conquête. Yohannes ne voit nullement un danger colonial dans la venue des Britanniques qui ont clairement indiqué que seul Téwodros est visé, et non l'ensemble du pays. Par ailleurs, si les Britanniques avaient tenté d'une façon ou d'une autre d'établir leur autorité, Yohannes et d'autres chefs auraient immédiatement coupé les communications de l'expédition avec la côteHarold G. Marcus, The life and times of : Ethiopia 1844-1913, Lawrenceville, Red Sea Press, 1995, .. En agissant uniquement comme l'« homme de main » de l'Éthiopie, une armée étrangère a pu pénétrer le territoire national sous la protection de Yohannes. D'ailleurs, celui-ci fait de son possible pour accélérer le départ des Britanniques en leur apportant des bêtes de somme et des vivres. Les achats s'effectuant en thalers Marie-Thérèse, le Nord de l'Éthiopie connaît une forte inflation.