Marcel Broodthaers est un poète et artiste plasticien belge né le à Bruxelles et mort le à Cologne.
Poète, journaliste et photographie pendant une quinzaine d'année, il n'entame qu'en 1964, à quarante ans, une activité d'artiste plasticien qu'il exercera douze ans, jusqu'à sa mort. Son oeuvre associe des objets et des accumulations, des plaques en plastique mêlant texte et image, des livres, des estampes et un ensemble de films entrepris dès 1957.
Il a notamment réalisé le Musée d'Art Moderne et Département, Département des aigles (1968-1972), musée fictif dont il se déclare le conservateur et qui constitue l'une des premières entreprises de critique institutionnelle. Redécouverte à partir du milieu des années 1980, sous l'impulsion du critique Benjamin Buchloh, son oeuvre est emblématique de l'art conceptuel européen et de l'installation.
Biographie Étudiant, Marcel Broodthaers abandonne ses études de chimie pour se consacrer à la poésie. Il travaille comme journaliste et photographe, ainsi que comme ouvrier sur le chantier de l'Exposition universelle de 1958.
Grand admirateur de Mallarmé et de Magritte, il s'intéresse aux rapports entre l'artiste et la société. Proche des milieux surréalistes bruxellois, il publie en mars 1948 un texte intitulé Projet pour un Film dans le premier numéro de la revue Le surréalisme révolutionnaire.
En 1957, il publie son premier recueil de poèmes, Mon livre d'Ogre., avec un frontispice original de Serge Vandercam. La même année, il réalise son premier film, La Clef de l'Horloge.
En 1964, il organise sa première exposition personnelle à la galerie Saint-Laurent à Bruxelles. L'invitation qu'il conçoit sur du papier de récupération annonce : . A cette occasion, Broodthaers noie son dernier recueil de poèmes, Pense-Bête, dans du plâtre et l'expose comme sculpture..
De 1964 à 1970, ses œuvres se composent d'objets, d'assemblages, d'accumulations (coquilles d'œufs, briques, moules, etc.) où se mêlent humour et absurde.
En mai 1968, Broodthaers participe à l'occupation du Palais des Beaux-arts de Bruxelles. Les occupants, réunis sous le nom "d'Association libre" diffusent des manifestes condamnant la commercialisation de l'art comme objet de consommation ; Broodthaers est très probablement coauteur de l'un d'entre eux. A la fin de l'occupation, il signe une lettre d'atée du 7 juin 1968 et adressé "à mes amis" que Buchloh considère à la fois comme l'un des derniers manifestes des occupants et comme la première "lettres ouvertes" de l'artiste.
En 1968, il se nomme lui-même « conservateur du Musée d'Art moderne département des aigles » qu'il a créé. Il propose des environnements, des sortes de ready-made en référence à des écrivains et des poètes. Il développe la relation contradictoire entre le langage et l'image. Le musée est inauguré le 27 septembre 1968, trois mois après l'occupation, dans son propre appartement bruxellois, au 30 de la rue de la Pépinière.
Après la clôture du musée à la Documenta 5 de Cassel en 1972, Broodthaers élargit son champ d'action aux gravures et aux montages de diapositives, et transforme ses expositions en œuvres à part entière, ayant pour thème la critique du voir et du montrer, du sens et du contexte, de la mise en scène de l'exposition, du décor et du musée. Cette dernière période est celle des décors, dont Un jardin d'hiver (1974) et Décor : A conquest by Marcel Broodthaers (Londres, 1975), et des grandes expositions-manifestes Catalogue-Catalogus (Bruxelles, 1974) et L'Angélus de Daumier (Paris, 1975).
Il meurt le à Cologne (Allemagne), jour de son ... Il est enterré au cimetière d'Ixelles.
Oeuvres
Objets et accumulations (1964-1970) De 1964 à 1970, ses œuvres se composent d'objets, d'assemblages, vignette|MarcelBroodthaers-The-black-problem-in-belgium vignette|« Armoire blanche et table blanche » de Marcel Broodthaers au MoMA, à New York. d'accumulations (coquilles d'œufs, briques, moules, etc.) où se mêlent humour et absurde. Broodthaers décrivait ces ensembles non comme une organisation d'objets et d'idées, mais comme l'organisation de rencontres entre des fonctions différentes renvoyant à un même monde . 1964, Le Problème noir en Belgique (en référence à la domination coloniale belge au Congo et à ses répercussions durables sur la nation africaine après l'indépendance de 1960). 1965 : Triomphe des moules 1966 : La Tour visuelle, Bureau de moules, Grande Casserole de moules, L'erreur et Étal de moules (musée d'art de Toulon), Petit chariot avec œufs (collection Dr Reiner Speck, Cologne) 1967 : Maître Corbeau : encre sur feuilles Les Pattes : couleur de pression, huile sur toile 1969 : Un coup de dés, peinture et manuscrit sur toile, collection Dr Reiner Speck, à Cologne. À partir de 1969, il applique à des objets ordinaires (miroirs, pipes, horloges, boîtes en carton...) des étiquettes portant les mentions « Fig. 1 », « Fig. 2 » ou « Fig. 0 ». Selon lui, cette inscription confère à l'objet un caractère illustratif renvoyant à une sorte de roman sur la société, et rend les objets interchangeables comme sur la scène d'un théâtre.
Les plaques en plastique A la fin des années 60, Broodthaers produit un ensemble de plaques en plastique thermoformé associant lettres, mots et images en relief, qu'il ne désigne qu'une seule fois comme des « poèmes industriels ». Éditées à sept exemplaires, elles sont autoéditées par l'artiste, aucune galerie n'acceptant alors d'en assumer le risque. Broodthaers les qualifiait de rébus : le caractère visuel du texte y entrave la lecture, et inversement, de sorte que le message n'est jamais entièrement délivré d'un côté ni de l'autre. Benjamin Buchloh a proposé de lire dans ce corpus longtemps peu commenté la clé du passage de Broodthaers de la poésie aux objets visuels.
Installation Le Corbeau et le Renard part d'un texte que Broodthaers tire de la fable de Jean de La Fontaine et transforme en installation. A l'occasion d'une exposition environnement qui se déroule du 7 au 31 mars 1968, il dispose des objets du quotidien (bottes, téléphone, bouteille de lait...) que filme une bande couleur de sept minutes en 16 mm.
La singularité de l'œuvre tient à son dispositif de projection : l'image est projetée sur un écran couvert de textes, si bien que film et écrit se brouillent mutuellement. L'ensemble (boîte de film, écrans dactylographiés, toiles photographiques et cartons typographiques) est édité par la Wide White Space Gallery d'Anvers, puis réédité dans une seconde version en 1972.
Livres et estampes vignette|'Le Corbeau et le Renard' by Marcel Broodthaers (1968) at Centre Pompidou in Paris. En 1969, il publie Un coup de dés jamais n'abolira le hasard , variante du poème de Stéphane Mallarmé dans laquelle les vers sont remplacés par des barres noires qui en reprennent la position et la longueur : le texte devient illisible et les pages se transforment en images. Broodthaers voyait en Mallarmé la source de l'art moderne et l'inventeur involontaire de l'espace moderne.
Il poursuit ce travail sur les conventions du livre avec Charles Baudelaire. Je hais le mouvement qui déplace les lignes (1973). Il propose un livre d'artiste de seize pages en typographie, chacune mesurant 32,4 x 24,8 cm qui prend le septième vers du sonnet La Beauté comme point de départ d'un jeu éditorial fondé sur une stratégie d’occultation des éléments péritextuels.
Parmi ses estampes, Les Animaux de la ferme (1974, lithographie, 819 × 603 mm) associe à chaque représentation de vache le nom d'un constructeur automobile.
Son dernier livre, La Conquête de l'espace. Atlas à l'usage des artistes et des militaires (Bruxelles et Hambourg, Lebeer Hossmann, 1975), propose trente-deux silhouettes de pays, une par page, rangées par ordre alphabétique et non géographique, toutes imprimées au même format quelle que soit leur superficie réelle, dans un volume de 4,2 × 2,9 cm.
Musée d'art Moderne, Département des Aigles (1968-1972) Le Musée d'art Moderne, Département des Aigles (1968-1972) n'a ni collection permanente ni lieu fixe : il apparaît, disparaît, puis resurgit ailleurs sous la forme d'une nouvelle section pour échapper au statut d'œuvre d'art autonome, ce que l'entreprise finira néanmoins par acquérir. Broodthaers le désignait comme une fiction, existant surtout comme souvenir et comme idée, la plupart des pièces exposées devant être rendues à leurs prêteurs.
Rainer Borgemeister en recense les manifestations successives :
Section XIXe siècle, Bruxelles, 1968 ; Section Littéraire, Bruxelles, 1968-1970 ; Section XVIIe siècle, Anvers, 1969 ; Section XIXe siècle (bis), Städtische Kunsthalle, Düsseldorf, 1970 ; Section Cinéma, Düsseldorf, 1971 ; Section Financière, galerie Michael Werner au Kunstmarkt de Cologne, 1971 ; Section des Figures (), Städtische Kunsthalle, Düsseldorf, 1972 ; Section Publicité, Section d'Art Moderne et « Musée d'Art Ancien, Galerie du XXe siècle », Documenta 5, Cassel, 1972.
Présentée à la Kunsthalle de Düsseldorf du 16 mai au 9 juillet 1972, la Section des Figures rassemble 266 objets figurant des aigles, prêtés par quarante-trois musées internationaux ainsi que par des collectionneurs et des marchands (du vase antique au timbre-poste, de la sculpture de temple à l'emblème d'association...).
Malgré son titre pseudo-savant, il ne s'agit pas d'une exposition thématique : l'aigle y est l'objet d'une méthode plutôt que d'une démonstration, Broodthaers ne cherchant ni à en fixer le sens ni à en retracer l'évolution historique, et veillant à ce qu'aucune pièce ne domine symboliquement les autres (il écarte ainsi les emblèmes imposants du Troisième Reich au profit de pièces modestes comme des timbres, non pour minorer cet usage du symbole mais pour éviter que l'exposition ne s'y réduise). Chaque objet est accompagné d'un cartel numéroté portant, en trois langues, la mention « Ceci n'est pas un objet d'art » .
En 1972, à la Documenta 5 de Cassel, le musée est rebaptisé « Musée d'Art Ancien, Galerie du XXe siècle : Département des Aigles » et ses dernières sections sont consacrées à la promotion et aux relations publiques. Dans le communiqué de presse, Broodthaers évoque les « entretiens contradictoires » qu'il a donnés au sujet de ses fictions muséales.
Cinéma Tous les films de Broodthaers ont été produits par lui-même, qui rachetait le cas échéant les droits de production en échange d'une œuvre.
La Clef de l'Horloge (Poème cinématographique en l'honneur de Kurt Dscwitters) est son premier film : 16 mm, noir et blanc, sonore, tourné à Bruxelles dans les salles du Palais des Beaux-Arts pendant l'exposition Kurt Schwitters. Ses assistants furent l'électricien et les gardiens du Palais, dont l'un servit de trépied, et il compléta l'éclairage en promenant le faisceau d'une lampe de poche sur les œuvres. Le film est présenté le 23 avril 1958 au concours de film expérimental de Bruxelles.
Le Chant de ma Génération (1959, 35 mm, noir et blanc, sonore), aujourd'hui perdu, constitue son premier montage réalisé à partir de sources filmiques existantes ; il travaillait alors parallèlement à un reportage photographique sur les événements de l'époque . En 1964, il écrit le scénario et le commentaire de Bruegel et Goya, Journalistes, film de 35 mm réalisé par Henri Kessels à partir de gravures d'après Bruegel et d'eaux-fortes de Goya.
C'est en 1967 que Broodthaers se met à travailler intensivement le film Objet (1967, 16mm, noir et blanc, 10min)est tourné au Palais des Beaux-Arts pendant le démontage de son exposition Court-circuit ; il ne sera monté qu'en 1984, par Maria Gilissen et Jean-Louis Dewert . La même année, Le Corbeau et le renard, dont le générique est daté d'octobre 1967, filme des objets et des découpes photographiques disposés sur des étagères devant un fond imprimé du texte de la fable ; le film est destiné à être projeté sur un écran spécialement imprimé.