Domitien (Titus Flavius Domitianus), né le et mort le à Rome, est empereur romain de 81 jusqu'à sa mort. Il est le troisième et dernier représentant de la dynastie flavienne.
La jeunesse de Domitien se déroule dans l'ombre de son frère Titus qui termine la première guerre judéo-romaine puis exerce d'importantes fonctions sous le règne de leur père Vespasien. En 79, Titus succède à Vespasien mais meurt le . Domitien est alors acclamé empereur par la Garde prétorienne.
En tant qu'empereur, Domitien renforce l'économie en réévaluant la monnaie romaine, réorganise les défenses frontalières et entame un ambitieux programme de construction dans Rome. Sa politique extérieure est marquée par les campagnes d'Agricola en Bretagne et les guerres contre les Germains et les Daces.
Le gouvernement de Domitien montre de nombreux signes de despotisme. Populaire auprès du peuple et de l'armée, il est considéré comme un tyran par les sénateurs, auxquels il n'a laissé que des bribes de pouvoir.
Le règne de Domitien s'achève en 96 lorsqu'il est assassiné par des membres de la cour. Nerva lui succède le même jour. Après sa mort, il est frappé de damnatio memoriae par le Sénat et des historiens latins comme Tacite, Pline le Jeune ou Suétone le présentent comme un tyran cruel et paranoïaque. Les historiens modernes ont depuis réhabilité son règne dont les programmes politiques, économiques et culturels ont favorisé l'avènement d'une époque florissante pour l'Empire romain.
Famille et jeunesse Ascendance vignette|right|Buste de Vespasien, musée Pushkin. Les années de guerre civile durant le ont grandement contribué à la montée en puissance d'une nouvelle noblesse italienne qui remplace progressivement la vieille aristocratie romaine durant le . L'une des familles de cette noblesse, les Flaviens (gens Flavia), profite de ces circonstances pour entamer son ascension jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir, en seulement quatre générations, sous les règnes des empereurs de la dynastie julio-claudienne. L'arrière-grand-père de Domitien, Titus Flavius Petro, a servi comme centurion sous les ordres de Pompée durant la guerre civile contre Jules César. Sa carrière militaire s'achève pourtant honteusement quand il fuit le champ de bataille à Pharsale en 48 .
Néanmoins, Petro parvient à assurer son avenir en épousant la très riche Tertulla, dont la fortune permet un début de carrière rapide à leur fils Titus Flavius Sabinus, le grand-père de Domitien. Ce dernier agrandit encore la fortune de la famille et atteint probablement le rang équestre en devenant collecteur des taxes de la province d'Asie, puis banquier en Helvétie. En épousant Vespasia Polla, il s'allie à la prestigieuse famille patricienne des Vespasiens (gens Vespasia), garantissant ainsi l'accès au rang sénatorial à ses fils Titus Flavius Sabinus et Vespasien.
Après avoir occupé les fonctions de questeur, d'édile et de préteur, la carrière politique de Vespasien culmine avec le consulat suffect en 51, l'année de la naissance de son fils Domitien. En tant que commandant militaire, Vespasien acquiert vite une renommée en participant à l'invasion de la Bretagne en 43. Des sources antiques avancent que les Flaviens ont vécu dans la pauvreté durant l'enfance de Domitien., affirmant même que Vespasien est tombé en disgrâce auprès des empereurs Caligula et Néron.. Les historiens modernes ont écarté ces allégations, replaçant ces histoires dans leur contexte : une propagande mise en place par les Flaviens eux-mêmes, dans le but d'insister sur leur mérite pour les succès obtenus et de saper la réputation des deux empereurs.
Tout laisse penser au contraire que les Flaviens ont bénéficié des faveurs impériales entre les années 40 et 60. Tandis que Titus est éduqué en compagnie de Britannicus, Vespasien poursuit sa carrière politique et militaire. Après s'être retiré de la vie active au cours des années 50, il revient sur le devant de la scène sous Néron, servant comme proconsul de la province d'Afrique en 63 et accompagnant l'empereur durant sa visite officielle en Grèce en 66.
La même année, les Juifs de la province de Judée se soulèvent contre l'Empire romain, durant ce qui est aujourd'hui connu sous le nom de première guerre judéo-romaine. L'armée romaine envoyée pour réprimer les troubles est commandée par Vespasien. Celui-ci place son fils Titus — qui entre-temps a achevé sa formation militaire — à la tête d'une légion, aux côtés de Sextus Vettulenus Cerialis et Marcus Ulpius Traianus.
Généalogie ascendante
Jeunesse et caractère vignette|right|Buste de Domitien, musées du Capitole.
Domitien est né à Rome le 24 octobre 51 (an 804 AUC). Il est le plus jeune fils de Vespasien et de Domitilla l'Aînée. Il a une sœur aînée, Domitilla la Jeune, et un frère, Titus. Mais Domitien passe une grande partie de son adolescence éloigné de ses proches, d'une part à la suite du décès de sa mère et de sa sœur, d'autre part au moment du départ de son père et de son frère lorsque ces derniers prennent le commandement de l'armée romaine dans les grandes opérations militaires de l'Empire, en Germanie et en Judée. Durant la première guerre judéo-romaine, il est probablement placé sous la protection de Titus Flavius Sabinus, alors préfet de la Ville, et de Marcus Cocceius Nerva, un ami loyal des Flaviens.
Il reçoit l'éducation typique d'un jeune homme privilégié appartenant à la classe sénatoriale, étudiant la rhétorique et la littérature. Dans sa biographie de Domitien, Suétone témoigne de sa capacité à citer les grands auteurs et poètes comme Homère ou Virgile de manière appropriée.. et le décrit comme un jeune homme cultivé à la conversation élégante.. Ses premières publications sont des poèmes et des écrits concernant les lois et l'administration. Contrairement à son frère Titus, Domitien fait ses études hors de la cour. On ignore s'il reçoit une éducation militaire, mais Suétone précise qu'il manie l'arc avec dextérité..
Alors que son père et son frère se trouvent en Judée, ce dernier n'a pas les moyens de lui laisser une rente suffisante. Suétone le décrit alors comme une personne véritablement indigente. Dans l'instabilité politique qui règne alors à Rome, Domitien offre parfois son corps à de riches aristocrates pour s'en faire des protecteurs.
Concernant la personnalité de Domitien, la description de Suétone alterne entre, d'une part, un empereur-tyran, physiquement et intellectuellement pauvre, et, d'autre part, une personnalité raffinée et un homme intelligent. Dresser un portrait réaliste de Domitien a toujours été un exercice périlleux, à cause du biais introduit par les fragments des textes antiques qui nous sont parvenus. Il semble qu'il lui a manqué le charisme naturel de son père et de son frère. Il est prompt à soupçonner les gens de son entourage, use d'un sens de l'humour étrange — qui tourne souvent à l'autodérision — et communique souvent de façon énigmatique..
Ce côté ambigu de sa personnalité est exacerbé par l'éloignement des membres de sa famille. En grandissant, il affiche un goût prononcé pour la solitude qu'il tient probablement de sa jeunesse isolée : vers l'âge de 18 ans, tous ses proches sont morts à la guerre ou de maladie. Ayant vécu la plus grande partie de sa jeunesse durant le déclin du règne de Néron, ses années d'études sont grandement influencées par l'agitation politique des années 60, culminant avec la guerre civile de 69 qui voit sa famille accéder au pouvoir. Ce goût affiché pour la solitude se transforme peu à peu en misanthropie. Durant son règne, Domitien s'isole fréquemment dans son domaine des monts Albains où il se livre à la chasse et à des exercices de tir à l'arc.
Condition physique Suétone donne de Domitien la description suivante, présentant son physique à ses 18 ans et dans ses dernières années :
Le portrait laisse une impression de vigueur physique rappelant la beauté que Suétone signale chez Titus, ainsi que la calvitie de Vespasien. À ce sujet, Domitien se montre très susceptible et tente plus tard de dissimuler son crâne sous des perruques. Selon Suétone, il aurait même écrit un livre sur la calvitie pour un ami : Sur l'entretien de la chevelure.. Il est surnommé par le poète satirique Juvénal le « Néron chauve » (et caluo seruiret Roma Neroni).
L'arrivée des Flaviens au pouvoir L'année des quatre empereurs
Le 9 juin 68, sous la pression du Sénat et de l'armée, Néron finit par se suicider, mettant un terme à la dynastie des Julio-Claudiens. Une période de chaos s'ensuit qui conduit à une guerre civile brutale connue sous le nom d'« année des quatre empereurs » durant laquelle quatre généraux romains (Galba, Othon, Vitellius et Vespasien) se succèdent à la tête de l'Empire.
vignette|right|Buste présumé de Vitellius, musée du Louvre.
Lorsque la nouvelle de la défaite d'Othon face à Vitellius à Bedriacum parvient aux armées de Judée et d'Égypte, le juillet 69, elles proclament Vespasien empereur. Celui-ci accepte le titre et s'allie à Caius Licinius Mucianus, le gouverneur de Syrie. Les légions de Judée et de Syrie, commandées par Mucien, marchent sur Rome. Pendant ce temps, Vespasien se rend à Alexandrie et laisse à son fils Titus le soin d'achever la campagne contre les rebelles juifs.
À Rome, Vitellius fait placer Domitien en résidence surveillée, le gardant près de lui comme otage potentiel. Le soutien de l'armée pour Vitellius s'affaiblit et les légions de tout l'Empire rejoignent progressivement la cause de Vespasien. Le 24 octobre 69, les troupes de Vitellius et de Vespasien s'affrontent lors de la deuxième bataille de Bedriacum durant laquelle les troupes de Vitellius sont écraséesTacite, Histoires, , 34..
Désespéré, ce dernier tente de négocier sa reddition. Vitellius accepte les termes imposés par Vespasien et son frère aîné Titus Flavius Sabinus, y compris son abdication volontaire, mais les soldats de la garde prétorienne jugent une telle abdication honteuse et empêchent Vitellius d'honorer ses engagements. Le matin du 18 décembre, l'empereur semble être prêt à déposer les insignes du pouvoir dans le temple de la Concorde mais retourne dans son palais avant d'avoir achevé la cérémonie. Dans la confusion qui s'ensuit, les sénateurs se rassemblent dans la maison de Sabinus et proclament empereur Vespasien. Ils sont très vite dispersés par les cohortes restées fidèles à Vitellius qui engagent le combat contre l'escorte de Sabinus. Ce dernier est contraint de se retirer sur la colline du Capitole.
Au cours de la nuit, il est rejoint par ses proches, dont Domitien. Les armées de Mucien approchent de Rome mais les partisans des Flaviens ne tiennent pas plus d'une journée. Le 19 décembre, les partisans de Vitellius mettent le feu au Capitole. Sabinus est capturé et exécuté. Domitien parvient à s'échapper en se déguisant en prêtre d'Isis et passe la nuit suivante à l'abri auprès d'un partisan de son père.
Vitellius est tué durant l'après-midi du 20 décembre et ses troupes sont défaites par les légions de Mucien. Ne craignant plus pour sa personne, Domitien vient à la rencontre des légions qui le saluent avec le titre de Caesar et l'escortent jusqu'à la maison de son père. C'est probablement le lendemain, 21 décembre, que le Sénat proclame officiellement Vespasien empereur.
Conséquences de la guerre civile vignette|right|upright|Détail de la Conspiration des Bataves de Rembrandt, 1662.
Bien que la guerre soit terminée, l'anarchie règne encore quelques jours dans la ville. L'ordre est progressivement restauré par Mucien au début de l'année 70, mais Vespasien n'entre dans Rome qu'en septembre. En attendant, Domitien siège au Sénat en tant que représentant des Flaviens. Il reçoit le titre de Caesar, est nommé préteur à pouvoir consulaire et reçoit le titre de Princeps iuventutis.