Gil Vicente (né vers 1465 ou vers 1480, mort probablement vers 1537) est un homme de théâtre portugais ; il est généralement considéré comme le premier dramaturge « littéraire » portugais. On l'identifie aussi souvent comme l'orfèvre de la Custódia de Belém (Reliquaire de Belém), et comme le maître de rhétorique du roi Dom Manuel. En tant qu'homme de théâtre, il semble avoir aussi été musicien, acteur et metteur en scène.

Il est fréquemment tenu pour le père du théâtre portugais moderne, ou même du théâtre ibérique, puisqu'il écrivait aussi en espagnol - partageant la paternité du drame espagnol avec Juan del Encina.

L'œuvre Vicentine est tenue comme le reflet de la mutation des temps, et du passage du Moyen Âge à la Renaissance, époque balançant entre un temps ou les hiérarchies et l'ordre social étaient régis par des règles inflexibles, et une nouvelle société où l'ordre institué commence à être subverti, à être questionné. C'est le principal représentant de la littérature Renaissante portugaise, antérieure à Camões (Camoens), qui, incorporant de nombreux éléments populaires dans ses écrits, a influencé à son tour la culture populaire portugaise.

Sa pièce La barque de l'Enfer figure sur la liste des essentielles de la littérature portugaise établie en 2016 par le Diário de Notícias.

Poète-Orfèvre ? thumb|left|Le Reliquaire de Belém, de Gil Vicente Chaque livre publié au Portugal sur Gil Vicente, défend presque systématiquement la thèse qui identifie le poète à l'orfèvre, ou la thèse inverse. En effet, les archives indiquent ce même nom pour l'auteur d'une pièce maîtresse de l'orfèvrerie portugaise de l'époque : le Reliquaire de Belém. En faveur de l'hypothèse d'un seul Gil Vicente, on met en avant le fait que le dramaturge utilise à bon escient de nombreux termes d'orfèvrerie dans son œuvre, et qu'il est peu probable qu'un homonyme évoluant dans les mêmes sphères, à la même époque, et doué d'un grand talent n'ai pas donné lieu à des distinctions dans les écrits des contemporains...

Contre cette attribution, on met en avant le fait que des études poussées, déduites de ses écrits, semblent incompatibles avec le long apprentissage artisanal que requiert le métier d'orfèvre.

Aucune preuve ne peut étayer chacune des deux hypothèses. En 2018, paraît l'ouvrage Gil Vicente Compêndio, se voulant être la synthèse des connaissances sur le dramaturge portugais. L'article "Gil Vicente: um nome para identidades plurais" de Cardoso Benardes () confirme le manque de connaissances sur ce sujet.

Naissance D'après les informations véhiculées par l'œuvre même de l'auteur, nous rencontrons des contradictions quant à sa date de naissance. Le Velho da Horta, la Floresta dos enganos, ou lAuto da Festa, indiquent 1452, 1470, et avant 1467, respectivement. C'est depuis 1965, choisie pour les célébrations de de sa naissance, que l'on accepte la date de 1465.

Son lieu de naissance est tout aussi obscur : après Barcelos, Guimarães, et Lisbonne, nombre d'investigateurs penchent aujourd'hui davantage pour les Beiras, région centre du Portugal, entre Porto et Lisbonne, où se trouvent entre autres Coimbra et Viseu. En effet on remarque de nombreuses références dans son œuvre à cette aire géographique, soit dans la toponymie, soit dans la façon de parler de ses personnages. José Alberto Lopes da Silva, signale qu'on y trouve des dizaines d'éléments en relation avec les Beiras. Il y a dit-il, des œuvres entières, des personnages, des caractères, la langue. La connaissance que l'auteur montre de cette région du pays n'aurait pas été facile à obtenir s'il n'y était pas né et vécu une grande partie de sa vie. Ces remarques ne semblent pourtant pas assez précises, ces références (souvent à une vie simple et campagnarde) pouvant avoir de multiples sources. La très grande culture de Gil Vicente inclinant à penser qu'il provenait d'une famille d'un certain niveau social, et non éloigné d'un grand centre intellectuel, Coimbra ou Lisbonne.

Données biographiques

En dehors des œuvres de Gil Vicente, souvent assez précisément datées (au moins leur représentation), en ce qu'elles faisaient partie de cérémonies données à certaines occasions précises, et indiquées bien souvent au début de chaque pièce, tout ce que l'on sait avec certitude de Gil Vicente se résume à peu de chose. Concernant ses mariages et sa descendance, Faria affirme qu'il se maria deux fois et eut un total de neuf enfants. Certains biographes lui assignent même le fait d'avoir envoyé son fils Gil combattre et mourir aux Indes, car le talent de son fils le surpassait. Beaucoup de légendes entourent les composants de la vie de Gil Vicente. Les éléments les plus probables, que l'on retrouve dans les biographies les plus récentes à son sujet (Michaud, Larousse), établissent un constat plus simple:

Il se maria avec Branca Bezerra. De ce mariage, ils eurent au moins deux enfants: Paula Vicente (1519-1576), qui laissa la réputation d'une femme exceptionnellement cultivée et fut la première femme comédienne du Portugal, Luís Vicente (qui organisa la compilation de ses œuvres). Il est probable qu'il eut d'autres enfants, mais aucun élément matériel ne peut corroborer ces hypothèses.

Considéré comme le père du théâtre moderne portugais, la renommée de Gil Vicente laissa place à de nombreuses théories, désormais réfutées. La plus célèbre étant celle qu'Erasme apprit le portugais afin de le lire.

thumb|Première édition des œuvres complètes de Gil Vicente. Lisbonne 1562

Au début du , on le retrouve à la cour, participant aux tournois poétiques que Garcia De Resende documenta dans son Cancioneiro Geral.

Après sa première pièce donnée en représentation à la cour, il devint responsable de l'organisation des cérémonies du Palais. Les archives permettent de connaître les fonctions successives qu'il eut à la cour du roi du Portugal. Chronologiquement il fut: "membro da casa do vinte e quatro", "procurador dos mesteres na Câmara de Lisboa", "Mestre da balança da Casa da Moeda de Lisboa", et "Mestre da retorica das representações".

De son vivant, le théâtre de Gil Vicente ne s'est exporté qu'une fois en dehors de la péninsule. Ce fut en 1531, le 26 décembre, lors d'une représentation de sa pièce Jubileu de Amores, chez l'ambassadeur du Portugal Pedro Mascarenhas, à Bruxelles. Cette pièce, désormais perdue car supprimée par l'Inquisition, mis en colère un des spectateurs présents; le cardinal Aléandre, qui s'en plaignit au pape Clément VII au-travers d'une missive, consultable dans les archives du Vatican. Sur cette pièce on sait que Gil Vicente tourne en ridicule un cardinal, sans avoir plus d'informations à ce sujet.

Le talent de Gil Vicente est acclamé dans l'ouvrage Genethliacon d'André de Resende: Cunctorum hinc acta est magno comedia plausu, Quam Lusitina Gillo auctor et actor in aula Egerat ante, dicax atque inter vera facetus Gillo, iocis levibus doctus perstringere mores

L'œuvre

Sa première pièce connue, Auto da Visitação (La Visitation), connue aussi sous le nom de Monólogo do vaqueiro (Monologue du vacher), fut représentée dans les appartements de la reine Marie d'Aragon, pour célébrer la naissance du prince, le futur Jean III de Portugal ; cette représentation étant considérée comme l'acte de naissance du théâtre portugais. Elle eut lieu dans la nuit du 7 au , au deuxième jour de la naissance de l'infant, en présence du roi et de la reine, de D. Léonor, veuve de Jean II de Portugal et de Beatriz de Portugal, mère du roi. thumb|Le vacher Après quoi Gil Vicente devint, comme il vient d'être dit, responsable de l'organisation des cérémonies du palais. À la demande de Dona Léonor de jouer cette même pièce pour les Mâtines de Noël, l'auteur répondit par l'écriture d'une nouvelle, plus longue, considérant que l'occasion demandait un autre traitement : ce sera Auto Pastoril Castelhano (Pastorale castillane). En effet, Auto da Visitação a des éléments clairement inspirés par l'« Adoration des bergers », en accord avec les relations de la naissance du Christ. La mise en scène incluait un offertoire de présents simples et rustiques, comme des fromages, au futur roi, auquel on présageait de grands faits. Gil Vicente qui écrivit la pièce, la mit en scène et la joua, utilisa, malgré tout, le cadre religieux de la Natalité dans une perspective profane. Devant l'intérêt de Dona Léonor, qui devint sa grande protectrice les années suivantes, Gil Vicente comprit que son talent lui permettrait de faire plus qu'adapter simplement la pièce pour des occasions diverses, même semblables. La pièce commence ainsi : « entre premièrement un berger enclin à la vie contemplative, et qui va toujours solitaire. Entre un autre qui lui en fait le reproche ».

Le , toujours à la demande de Dona Léonor, ce sera Auto dos Reis Magos (Les Rois Mages), où un berger déterminé à aller à Bethléem se trompe de chemin... puis l'année suivante lAuto de São Martinho (Saint Martin).

S'il fut réellement orfèvre, il termina son œuvre maîtresse en cet art - le Reliquaire de Belém, en 1506, produite avec le premier or venu du Mozambique. Trois ans plus tard, ce même orfèvre devint l'intendant du patrimoine d'orfèvrerie du Couvent du Christ, à Tomar, de Notre-Dame de Belém, et de l'Hôpital de Tous-les-Saints, à Lisbonne.

En 1509 il présente l'''Auto da India (De l'Inde), qui fut « fondé sur le fait qu'à une femme, son mari déjà embarqué pour l'Inde, on lui vint dire que le bateau en était détourné et qu'il n'y allait plus ; et elle de dépit, se met à pleurer », devant la reine Dona Léonor, à Almada. C'est le premier texte théâtral où est représentée une intrigue, une histoire complète, et par-dessus le marché, actuelle. Si le thème de l'adultère est intemporel, les circonstances de cet adultère sont celles de la première décennie du , quand, derrière la gloire et la façade épique de l'expansion ultramarine, il était déjà possible de percevoir les profondes altérations, pas toujours positives, que cette expansion provoquait dans la société portugaise... thumb|La commère

En 1510, à Noël, c'est devant le roi Dom Manuel (Emmanuel ), qu'il présente Auto da fé às Matinas de Natal (Acte de foi aux mâtines de Noël). En 1511, lAuto das Fadas (Les Sorcières), où « une sorcière, redoutant qu'on l'emprisonne pour son office, va se plaindre au Roi, lui montrant par des raisons que pour cela elle lui donne, combien sont nécessaires ses tours de magie » ; en 1512 O velho da Horta (Le Vieux au jardin).

En 1513, vers le milieu du mois d'août, c'est pour le départ pour Azamor (Azemmour) au Maroc, de Dom Gemenes, Duc de Bragance et Guimarães, qu'il joue en présence du roi, à Lisbonne, devant le fleuve, lExortação da Guerra (Exhortation à la guerre). Toujours en 1513, pour Noël, c'est l'''Auto da Sibila Cassandra (La Sybille Cassandre), devant la reine mère Dona Beatriz, au monastère de Enxobregas : « il s'agit dans cette pièce de la Sybille Cassandre, qui, de par son esprit prophétique sut le mystère de l'Incarnation, et présuma qu'elle était la Vierge de qui le Seigneur devait naître. Et avec cette opinion, plus jamais ne voulut se marier ». C'est dans cette pièce qu'il introduit pour la première fois des dieux païens dans son intrigue, ce qui fait d'elle, pour certains, la marque initiale de l'introduction de la Renaissance au Portugal.

En 1514 Comédia do viúvo (Comédie du veuf). En 1515, une farce, représentée devant le roi, commence par ses mots, criés par le domestique du « héros » : Quem tem Farelos ?, c'est-à-dire Qui a du son ? (il meurt de faim). Ce cri deviendra le titre de la pièce, titre « donné par le peuple. Son argument est le suivant : un jeune écuyer du nom de Aires Rosado jouait de la viole, et cela était la cause que, encore que sa maison était pauvre, il était très recherché. Il s'agit ici de certains de ses amours ».

En 1516, à Noël, c'est Auto dos quatro tempos (Des quatre temps).