La question de la sexualité de William Shakespeare, notamment sa bisexualité supposée, a souvent été discutée par le contenu des œuvres qui lui sont attribuées, certaines louant amoureusement une femme et un homme.
Si des recherches dans les années 2020 affirment la bisexualité de Shakespeare, du XVIII siècle aux années 1960, plusieurs commentateurs ou critiques s'en sont scandalisés, ou se sont attachés à la nier, certains parlant par exemple de simple ou insistant sur le caractère supposément de Shakespeare dans ses attirances envers les hommes.
Les sonnets en question
La collection de sonnets shakespeariens surtout, et certains thèmes récurrents dans ses pièces, restent les principales raisons suggérant la bisexualité du poète. Les poèmes furent publiés pour la première fois en 1609, peut-être sans son assentiment. Cent vingt-six d’entre eux sont des poèmes d’amour à l’intention d’un jeune homme (connu comme le « » — le beau seigneur), et vingt-six d’entre eux sont dédiés à une femme mariée (connue comme « » — la dame sombre). Il apparaît que cette édition ne rencontra pas un succès exceptionnel et qu’elle déplut à son lectorat.
Le contenu qui pouvait être interprété comme homosexuel semble avoir dérangé au moins un éditeur du . En 1640, John Benson publia une autre édition en transposant tous les pronoms du masculin au féminin, pour faire croire aux lecteurs que la grande majorité des poèmes étaient adressés à la « ». Cette édition fut produite en masse et devint bientôt le texte de référence. Il fallut attendre 1780 pour qu’Edmund Malone ne republiât les sonnets dans leur forme originale.
Par conséquent, de nombreux passages des sonnets permettent une interprétation d’un émetteur homo- ou bisexuel. Dans le , le poète s’adresse au jeune homme en lui disant et annonce, dans le , qu’il mène . Dans le , il s’enquiert : , suivi du Sonnet 20 où il s’adresse à lui en tant que (« the master mistress of my passion »). Les critiques butent donc contre une simple question : les sonnets sont-ils réellement autobiographiques ? Doit-on les interpréter littéralement, et considérer que c’est véritablement Shakespeare qui est l’émetteur ? Dans l’édition qui retraçait toutes les variations enregistrées (La Variorum Edition de 1944), l’appendice dédié aux sonnets retraçait les critiques contradictoires d’une quarantaine de commentateurs...
En 2020, and Paul Edmondson, deux universitaires en littérature anglaise spécialistes de l'œuvre de Shakespeare, publient aux Cambridge University Press un livre centré sur l'analyse des sonnets shakespeariens et concluent à la bisexualité de Shakespeare. Les chercheurs notent en outre les relations de Shakespeare avec des hommes et des femmes durant ses plus de trois décennies de mariage à Anne Hathaway. Enfin, les chercheurs notent que depuis les années 1980, s'il est à la mode de prétendre que Shakespeare est homosexuel, cela est incorrect car le poète est marié et a des enfants.
Historique des débats
La controverse commença véritablement en 1780 avec George Steevens, qui s’attarda sur le pour remarquer :
D’autres critiques anglais, effrayés à l’idée que leur héros national fût un vulgaire sodomite, soutinrent le commentaire de Samuel Taylor Coleridge qui, autour de 1800, proclamait que l’amour de Shakespeare était « pur » et que ses sonnets ne pouvaient faire C. S. Lewis, .. Les critiques du continent s’engouffrèrent dans la polémique. En 1834, un commentateur français remarqua :
Les opposants à la bisexualité de Shakespeare expliquent généralement que ces passages ne témoignent que d’une intense amitié virile, plutôt qu’un amour motivé par le stupre. Douglas Bush, dans la préface d’une édition Pélican de 1961, écrit : . Bush cite Montaigne pour démontrer la valeur platonique d’une telle amitié, mais répète que cette amitié est encore différente de .
Malgré tout, cet argument ne convainc pas tous les spécialistes. estime que les sonnets sont trop . Shakespeare évoque souvent un amour qui le retient éveillé, tenaillé par une jalouse angoisse. De plus, le poète s’attarde avec insistance sur la beauté physique du jeune homme. Dans le , Shakespeare suggère que le jeune homme était d’abord une femme dont Mère Nature était tombée amoureuse. Pour résoudre son dilemme lesbien, elle lui donna un pénis, apparemment de Shakespeare, sonnet 20.. Plus loin dans le même sonnet, il permet à l’adolescent de coucher avec des femmes, mais de n’aimer que lui : . Beaucoup interprètent ces lignes comme une profession de chasteté homosexuelle tout en confessant une excitation pour les jeunes gens.
Le poète écossais parle en 2010 des sonnets adressés à un homme comme d', concluant aux tendances homosexuelles de Shakespeare, possiblement homosexuel, ou précisant qu'
D'autres pièces ayant suscité des discussions
On peut trouver dans les œuvres théâtrales d’autres arguments pour alimenter la controverse. Dans Le Marchand de Venise, par exemple, le duo Bassanio-Antonio représenterait, pour certains, une relation pédérastique : Antonio serait dans la position du mentor aidant son amant à accéder au stade adulte, en lui procurant une épouse ; ce qui pourrait expliquer le désespoir mystérieux d’Antonio dans la première scène. Cependant, une telle théorie ne résiste pas à une lecture attentive du texte : Antonio affirme clairement à ses amis que l’amour n’est pas la raison de sa tristesse, et l’explication la plus plausible de son état émotionnel reste de lui attribuer une mélancolie persistante, à la manière d’HamletVoir l’étude fondatrice d’A.C. Bradley, Shakespearean Tragedy..
Dans le même ordre d’idée, plusieurs pièces comme La Nuit des rois ou Le Marchand de Venise contiennent des situations comiques dans lesquelles une femme se déguise en homme, un procédé jouant sur le fait qu’à l’époque élisabéthaine, les rôles de femmes étaient incarnés par des comédiens masculins, adultes ou enfants. Comme Isaac Asimov le note dans son Guide sur Shakespeare, cela permettait aux acteurs mâles incarnant des rôles de femmes déguisées en hommesLes Monty Python ont utilisé ce même procédé dans le film La Vie de Brian, notamment pour la scène de lapidation : la présence de femmes y est proscrite, mais les femmes présentes sont jouées par des hommes, parlant d'une voix de tête, qui s'efforcent de ne pas être reconnu(e)s comme des femmes... de se laisser courtiser par les autres acteurs masculins.
Mais Shakespeare se permettait également d’ironiser sur les relations homosexuelles : dans la tragédie Hamlet, le prince danois, après un long discours mélancolique de retrouvailles avec ses amis Rosencrantz et Guildenstern, déclare : . Ici, Shakespeare pourrait jouer sur la polysémie du mot « » (man), qui peut représenter soit l’ensemble de l’humanité (sens qu’utilise Hamlet) soit l’ensemble des mâles humains (le sens sur lequel jouent les deux étudiants).
Références
Liens externes
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