Bulla Regia () est un site archéologique situé dans le gouvernorat de Jendouba, au Nord-Ouest de la Tunisie, plus précisément au lieu-dit anciennement dénommé Hammam-DerradjiCe toponyme fixé par l'archéologue, diplomate et membre de l'Institut de France, Charles-Joseph Tissot, n'est plus usité depuis Gilbert Charles-Picard selon ., à cinq kilomètres au nord de Jendouba.
Autrefois placé sur la route reliant Carthage à Hippone (actuelle Annaba), le site a fait l'objet de recherches archéologiques partielles, qui ont cependant permis de mettre en évidence l'ancienneté de l'occupation et de mettre au jour un élément caractéristique de l'architecture domestique à l'époque romaine : la construction d'un étage souterrain reprenant le plan des maisons, particularité posant un problème en raison de l'absence d'utilisation de plans similaires dans d'autres régions chaudes de l'Empire romain.
Localisation et géologie
gauche|vignette|Site de Bulla Regia à l'ouest de la Tunisie antique. gauche|vignette|Vue de la colline de Chemtou depuis le théâtre.
Le site se trouve dans la moyenne vallée de l'actuelle Medjerda (ancienne Bagradas) — les Grandes Plaines des auteurs anciens — au pied du Djebel R'bia qui s'élève à et au milieu d'un riche terroir céréalier qui a suscité la création précoce d'une cité.
Sa position au carrefour d'un axe est-ouest, reliant Hippone à Carthage, et nord-sud, reliant le Sahel à la mer à travers la Kroumirie, a été mise en évidence par Yvon Thébert. De même, la proximité du site de Chemtou et de ses riches carrières de marbre numide a pu contribuer de manière substantielle à l'enrichissement de la cité : elle a pu bénéficier de l'infrastructure construite pour l'exportation du marbre aux fins d'exporter sa production céréalière, au moins en partie..
Histoire ancienne du site Cité aux origines anciennes Les origines libyques de Bulla Regia sont probablement antérieures à sa culture punique. De nombreux témoignages d'une occupation très ancienne parsèment le site : nécropole mégalithique située au sud du parc archéologique actuel et particulièrement bien conservée, tombes à puits et stèles néo-puniques. En outre, de la céramique grecque que l'on peut dater du y a été retrouvée.
Au , la ville est sous l'influence de Carthage car des inscriptions révèlent la présence d'un culte offert au dieu Ba'al Hammon et l'inhumation des morts dans des vases funéraires de type punique. Le musée local conserve d'ailleurs des éléments d'un temple dédié à Tanit. Un trésor monétaire de frappes de Carthage en électrum et argent daté des environs de 230 a aussi été découvert dans les fouilles de la « Maison de la chasse »..
upright|vignette|Chapiteau ionique subsistant du temple dédié à Tanit (musée du site).
Les fouilles font apparaître une intégration de la cité à cette époque au commerce méditerranéen, de par la diversité géographique des découvertes effectuées.
Cité numide La cité fait ensuite vraisemblablement partie du territoire investi par les troupes romaines en 203 , à l'issue de la deuxième guerre puniquePolybe, Livre XIV, 9, 2-5 explique comment Scipion marche sur « les diverses villes » de la région, parmi lesquelles il faut sans doute inclure Bulla Regia, puis décrit la soumission des populations..
Elle devient en 156 la capitale du royaume numide de MassinissaAppien, Libyca, 68. qui reste un royaume client de Rome mais récupère les « terres de ses ancêtres » (selon une inscription). La ville reçoit dès lors son épithète de « royal » (Regia). Les villes numides royales sont alors des capitales secondaires ou des éléments du domaine royal, au rôle à la fois économique et politique.
À cette époque, les rues sont organisées selon un plan orthogonal de type hellénistique qui remplace en partie l'ancien plan des ruelles et des insulae. La ville numide, adaptée au relief, s'étend sur environ trente hectares ; elle est protégée par une muraille de gros appareil dont il reste des vestiges.
C'est sans doute à Bulla Regia que Pompée met à mort le fils de Massinissa, Hiarbas, en 81 Paul Orose, Histoires contre les païens, V, 21, 14..
Cité africaine qui se romanise
upright|vignette|Statue romaine au musée du site.
Après la bataille de Thapsus, les Romains reprennent le contrôle direct de la ville en 46 , à l'occasion de l'organisation de la province d'Afrique par Jules César qui récompense la conduite (sans doute neutre) de Bulla Regia dans les guerres civiles qui font rage à Rome. Il lui accorde alors le statut de ville librePline l'Ancien, Histoire naturelle, V, 22.. À ce titre, la cité conserve son territoire et son organisation politique traditionnelle. Des cités situées à proximité (Simitthus et Thuburnica) voient quant à elles s'installer sur leur sol des colonies de vétérans.
Au sein de la province d'Afrique, la ville voit son intégration à la romanité par le biais de divers éléments que les chercheurs ont pu mettre en évidence : la langue latine se répand peu à peu, l'onomastique voit les habitants adopter les tria nomina typiques et les institutions politiques locales se calquent peu à peu sur celles d'Italie.
La cité obtient le statut de municipe assorti du droit latin sous les Flaviens — sans doute à l'initiative de Vespasien. — mais sans obtenir la citoyenneté romaine pour ses habitants alors que c'était la règle jusque-là. Cette nouveauté contribue à l'intégration des cités pérégrines à la romanisation. Le cens nécessaire pour accéder aux magistratures locales se monte alors autour de ou sesterces. Sous le règne de l'empereur Hadrien, elle devient une colonie honoraire sous le nom de Colonia Aelia Hadriana Augusta Bulla Regia, donnant à ses habitants la pleine citoyenneté romaine et se dotant d'institutions politiques locales imitant celles de Rome. La ville exerce alors un rayonnement certain sur sa région.
Symboles de l'intégration à la romanité, deux familles de Bulla Regia, les Marcii et les Aradii, après s'être enrichis dans le commerce du blé et de l'huile, intègrent le Sénat au début du . Cette intégration n'est pas le fait d'une population restée sans doute d'effectif modeste — quelques milliers d'habitants tout au plus — mais est liée à la fertilité du terroir. Les édifications, tant domestiques que collectives, nées de l'évergétisme de l'élite locale, signent l'évidente prospérité des lieux.
Dans la période d'émergence du christianisme, la cité se dote dès 256 d'un évêque, marque de la richesse de ses habitants et de son terroir. Augustin d'Hippone considère la cité comme totalement christianisée dès 399.
Effacement progressif à l'époque vandale et byzantine La cité est représentée à la conférence de Carthage — ouverte le — qui condamne le schisme donatiste. Augustin d'Hippone accuse, à cette occasion, les schismatiques d'avoir coupé les liens entre l'Église catholique africaine et les Églises orientales originelles.
Par la suite, la persécution arienne de l'époque vandale entraîne à Bulla Regia un épisode tragique, le massacre de catholiques dans la basilique. La cité décline lentement sous la domination de l'Empire byzantin. À cette époque, comme ailleurs à la fin de l'empire, l'aristocratie locale se trouve en mesure d'augmenter la taille de ses maisons aux dépens de l'espace public : la « chambre du pêcheur » est ainsi adaptée pour relier deux insulae séparées et transforme une voie de communication en impasse. Dans la « Maison du trésor » a été découverte une cruche contenant des monnaies byzantines du .
Néanmoins, des fragments de céramique émaillée aghlabide et fatimide des , découverts lors des fouilles des thermes, portent à croire à une continuité de l'occupation du site à une époque tardive.
Une telle découverte contredit l'hypothèse d'une rupture violente entre l'Antiquité et le Moyen Âge arabo-musulman, Yvon Thébert parlant à ce propos d'un « effacement progressif ».
Éléments du site Plan général de la ville
vignette|Plan des fouilles dans les années 1950.
Les bâtiments les plus importants découverts lors des recherches archéologiques du début du mis à part, le plan de l'ancienne cité est assez mal connu. En effet, une partie importante de la ville reste non fouillée à ce jour, les recherches n'ayant présenté un caractère méthodique que lors de la période récente, plus particulièrement dans la deuxième moitié du .
Si la ville punique est totalement inconnue, la ville numide à plan orthogonal sur modèle grec a pu être reconnue.
Le processus de romanisation a vu la ville se parer de monuments importants entre le , accompagnant de ce fait la prospérité de la province. En dépit de la connaissance d'un certain nombre d'éléments de sa parure monumentale, l'urbanisme de la cité romaine est indéterminé et les fouilles restent trop partielles pour se faire la moindre idée d'ensemble. Les archéologues ont cependant pu énoncer comme principe une adaptation au relief plus que l'application stricte d'un schéma urbanistique préétabli. De même, il a fallu prendre en compte l'existence de l'ancienne cité pour l'implantation de ses monuments, son plan ne pouvant de ce fait pas être comparé à des fondations coloniales .
Architecture privée Bulla Regia est connue pour ses habitations, dont une vingtaine a fait l'objet d'un dégagement, datées à partir du règne de l'empereur romain Hadrien même si l'aménagement le plus spécifique semble daté des III-. Elles offrent la particularité d'être pourvues d'un étage souterrain, reproduction de moindre ampleur de l'étage supérieur qui est de plain-pied avec la rue. Cette solution d'étage enterré est un choix lié, mais pas seulement, à un faible relief.
vignette|Vue de l'îlot de la chasse en surface.
Les cuisines, qui nécessitent un espace aéré, ne se trouvent que dans la partie supérieure. Les habitants trouvent ici une protection contre la chaleur et le soleil et sans doute aussi le moyen d'accroître la surface habitée. Cette architecture domestique offre trois plans-types pour ces étages en sous-sol.
Premier type : la « Maison de la chasse » Dans les plus riches demeures, comme la « Maison de la chasse », les pièces sont distribuées sur deux côtés d'un petit péristyle carré qui est la source centrale d'aération et de lumière, des ouvertures secondaires accentuant cet effet. Il n'y a en effet pas d'atrium dans les maisons d'Afrique romaine mais plutôt une véritable cour à ciel ouvert comme dans les maisons des médinas arabes ou dans certaines habitations puniques. La « Maison de la pêche », du nom de la principale thématique iconographique du décor mosaïqué, est bâtie selon le même type.
gauche|vignette|Vue de l'étage souterrain de la « Maison de la chasse ». vignette|Sol couvert de mosaïques.
La « Maison de la chasse » possède un péristyle, mesurant sur 13, orné de colonnes à chapiteaux corinthiens. En outre, l'étage inférieur possède un dédoublement du triclinium du rez-de-chaussée. La technique mise en œuvre, en particulier dans les voûtes souterraines, est remarquablement bien conservée. La « Maison de la chasse » constitue l'unique exemple local où l'histoire de l'occupation du site a pu être retracée grâce à des fouilles exhaustives, de l'époque hellénistique à l'époque byzantine, avec implantation d'installations diverses dont des thermes privatifs au .
En outre, on y distingue une basilique privée datée de la première moitié du et disposant d'une abside, d'un transept et d'espaces dépendants qui auraient été une nef s'il s'était agi d'une église.