Les estimations du nombre d'Arméniens morts entre 1914 et 1923 durant le génocide arménien sont sujets à controverse. Les estimations pour la période allant de 1915 à 1917 ou 1918 varient entre — nombre avancé par les statistiques ottomanes officielles — et 1,2 million de morts, chiffre le plus souvent retenu par les historiens occidentaux. D'autres auteurs et l'État arménien se basent sur les rapports des ambassadeurs allemands présents lors des événements, et estiment que le nombre de morts est d'1,5 million. Cet article étudie les différentes estimations des pertes arméniennes lors des massacres génocidaires commis dans les dernières années de l'Empire ottoman par le ministre ottoman Talaat Pacha

Les pertes arméniennes entre 1914 et 1917 Estimations ottomanes et turques Statistiques ottomanes officielles Les statistiques ottomanes officielles pour la période allant de 1915 à 1917-18 sont de . Elles ont été publiées dans la gazette officielle ottomaneGazette ottomane Takvimi Vekâyi No. 3909, , pp. 3, 4. Citations publiées dans Alemdar, . Elles seraient les résultats d'une commission formée par le ministre de l'intérieur Mustafa Arif. Elles ont été reprises par Rauf Orbay dans ses mémoiresRauf Orbay, Rauf Orbay'ın Hatıraları, (Vol. 3), Yakın Tarihimiz, İstanbul, 1962.

Ces premières statistiques en compte les Arméniens qui furent massacrés, apparemment sans tenir compte des autres morts. Mustafa Kemal répéta ce nombre en , au cours d'une conversation avec le Major General Harbord, chef de la Mission militaire américaine en ArménieYakm Tarihimiz, 3, (1962), p. 179, cité par Vahakn Dadrian, Histoire du génocide arménien. Conflits nationaux des Balkans au Caucase, Paris: Editions Stock. 1996.

Cependant, à la suite de la dissolution du tribunal militaire, ces données ont été constamment réinterprétées pour représenter finalement l'ensemble des pertes humaines arméniennes. L'auteur turc Taner Akçam montre qu'un rapport militaire turc du Lieutenant Colonel Nihat, en 1928, considère que ces arméniens n'ont plus été précisément « tués » ou « massacrés », mais ont simplement péri. Par la suite, l'historien Bayur a écrit : . Bayur conclut : Yusuf Hikmet Bayur, Türk Inkilabi Tarihi, Vol. III, Sec. IV, p. 787.

Autres sources ottomanes Bien que les chiffres officiels soient de , de nombreuses autres estimations non officielles ont été présentées pendant la guerre par certains responsables ottomans — Talaat, par exemple, a avancé le nombre de — mais il n'y a aucune explication sur la façon dont il a été obtenu. Des estimations semblables sont pourtant aujourd'hui avancées par des représentants du gouvernement turcVoir la page dédiée du ministère turc de la culture, qui avance le nombre de 275 000 Arméniens morts..

Estimations de Justin McCarthy Les travaux de Justin McCarthy sont souvent cités par les défenseurs de la thèse turque ou par les négationnistes du caractère génocidaire des massacres. Quelques turcologues ont cité ses premiers calculs, comme illustration de la « disparition de près de la moitié de la communauté » arménienne lors des massacres, comme le dit Gilles Veinstein, et Thierry Zarcone, directeur de recherches au CNRSLa Turquie, de l'empire ottoman à la République d'Atatürk, éd. Gallimard, 2005. McCarthy calcule le nombre de victimes arméniennes à partir des données officielles ottomanes auxquelles il applique des valeurs correctives, notamment concernant le nombre de femmes et d'enfants dans les provinces orientales. Il arrive à une estimation d'un peu moins de alors que l’ensemble des Arméniens d’Anatolie ne dépassait pas selon lui un million et demi de personnes, pour la période allant de 1914 à 1922Justin McCarthy, The End of Ottoman Anatolia, dans Muslims and Minorities: The Population of Ottoman Anatolia and the End of the Empire, New York Univ. Press, 1983.. Dans une publication plus récente, il estime que si les recensements arméniens de 1913 sont corrects, il faudrait ajouter , pour un total donc de environJustin McCarthy, The Population of the Ottoman Armenians, dans The Armenians in the Late Ottoman Period, The Turkish Historical Society For The Council Of Culture, Arts And Publications Of The Grand National Assembly Of Turkey, Ankara, 2001, pp. 65-86.

L'estimation de McCarthy est critiquée, on lui reproche de ne pas inclure les populations arméniennes des territoires perdus par la Russie au profit de l'Empire ottoman, de surestimer le nombre de survivants et plus généralement d'utiliser de façon malhonnête un modèle dont les conditions d'application ne sont pas rempliesVoir .. Levon Marashlian, dans son étude (obtenant le nombre de 1,2 million), affirme que l'approche de McCarthy souffre d'une faille méthodologique fatale en basant toute sa méthode sur des archives imprécises. Il affirme qu'il y avait une sous-estimation du nombre d'Arméniens en Anatolie, aussi bien de la part du gouvernement ottoman que de la part du patriarcat arménienLevon Marashlian, Politics and Demography: Armenians, Turks and Kurds in the Ottoman Empire Zoryan Institute (1991) . McCarthy est aussi critiqué pour avoir surestimé le nombre de survivants. Il affirme, néanmoins, que ses résultats sur la population masculine ottomane adulte sont précis ; il trouve aussi que ses travaux sont injustement interprétés comme faisant l'apologie du point de vue turc, et se plaint d'un manque de débats au sein des universités. Frédéric Paulin, scientifique français, va jusqu'à comparer la méthodologie de McCarthy à celle de Paul Rassinier lorsqu'il calcule le nombre de victimes juives européennes durant la Seconde Guerre mondialeFrédéric Paulin, Négationnisme et théorie des populations stables : le cas du génocide arménien, dans L'Invention des populations. Biologie, Idéologie et politique, éditions Odile Jacob, 2000..

Estimations des alliés des Ottomans Allemagne Parmi les nations impliquées dans la guerre, l'Allemagne est considérée par beaucoup comme étant celle la mieux placée, après l'Empire ottoman lui-même, pour accéder aux sites des massacres et des déportations. Pour cette raison on considère qu'elle fournit les estimations les plus fiables des pertes arméniennes durant la Première Guerre mondiale.

Un rapport indique que dès , 1,5 million d'Arméniens avaient été décimésÉcrit le et envoyé au Bureau des affaires étrangères le , intitulé : Volkswirtschaftliche Studien in der Türkei, A. A. Türkei, 134/35, A18613.. Un autre rapport daté du , par Matthias Erzberger du Bureau des affaires étrangères, donna les mêmes estimationsA.A. Türkei 183/42, A13959, rapport du ., tout comme un rapport du par l'ambassadeur allemand intérimaire en Turquie, RadowitzA.A. Türkei 183/44. A27493, report.. Il semble que le nombre de 1,5 million de victimes, souvent repris aujourd'hui, provienne de ces sources allemandes. Il faut aussi prendre en considération l'une des sources allemandes les plus mesurées, par le Major Endres qui a servi dans l'armée ottomane, et qui parle de 1,2 million d'Arméniens décédés pendant la guerreCarl Franz Endres, Die Türkei. Munich, CH Beck, 1918, p. 161. Les mêmes chiffres sont mentionnés durant le procès de YozgatCité dans Holocaust and Genocide Studies, Volume 11, Number 1, Spring 1997, Vahakn N. Dadrian, The Turkish Military Tribunal's Prosecution of the Authors of the Armenian Genocide : Four Major Court-Martial Series, Genocide Study Project, H. F. Guggenheim Foundation., ils sont aussi présentés au Tribunal permanent des peuplesGérard Chaliand, Le Crime de silence : le génocide des Arméniens: Tribunal permanent des peuples, [Session de Paris, 13-16 avril 1984] ; préf. de Pierre Vidal-Naquet, Flammarion, 1984. et sont souvent cités dans de nombreux travaux.

Autriche-Hongrie Bien que l'Autriche n'ait pas présenté beaucoup de statistiques et estimations, on peut en trouver quelques-unes.

Le consul autrichien de Trébizonde et de Samsun, le Docteur Kwatkiowski, a envoyé un rapport à Vienne le . Se restreignant aux six vilayets orientaux et aux districts de Trébizonde et Samsun, il affirme que sur le million d'Arméniens déportés, la plupart sont morts. Le consul austro-hongrois d'Adrianople, le Docteur Nadamlenzki, rapporta quant à lui que l'ensemble des 1,5 million de la population arménienne de l'Empire aurait été déportéeArchives du ministères des affaires étrangères autrichien, 12 Türkei/380, ZI.17/pol et 12 Türkei/463, Z.94/P., mais cette thèse n'est largement pas admise par la communauté scientifique. Le Vice-Maréchal autrichien Pomiankowski a estimé les pertes arméniennes à environ 1 millionJoseph Pomiankowski, Der Zusammenbruch des Ottomanischen Reiches, Graz, Austria, 1969, p. 160 (imprimé tout d'abord en 1928).

Triple-Entente et pays neutres Contrairement aux statistiques officielles ottomanes et à certaines estimations allemandes, la plupart des statistiques des autres pays concernant la population arménienne étaient incomplètes. La raison tient probablement du fait qu'étant ennemis, ils avaient un accès limité aux sources d'informations fiables dans les limites de l'Empire ottoman et ne pouvaient pas mener d'investigation poussée. Ces sources ont été cependant largement utilisées.

Parmi elles, les données d'Arnold Joseph Toynbee. Il avança le chiffre de arméniennes pour l'année 1915The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, documents présentés au vicomte de Grey de Fallodon, secrétaire d'État aux Affaires Étrangères par le vicomte de Bryce, Londres 1916 ; alors que ses travaux sont souvent considérés comme bien documentés ils n'incluent pas les victimes entre 1916 et 1917-18, selon le professeur Melson : « La description et l'analyse de Toynbee s'arrêtent vers l'hiver 1915 et le printemps 1916, quand la majeure partie de la population arménienne a été déportée ou tuée. Aussi précieux soient-ils, ces travaux ne prennent pas en compte ce qu'ont subi les déportés courant 1916, pas plus que les Arméniens qui furent déportés depuis les grandes villes après 1916 »Robert Melson, Revolution and Genocide: On the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, University Of Chicago Press, , p. 147.