Dans son intervention au colloque Développement économique, justice sociale et solidarité organisé le par Picardie laïque et l'Université de Mons, intitulée L'économie wallonne dans une perspective historique (1886-2006) l'historien Philippe Destatte s'inspire des travaux de l'historien Pierre Lebrun consacrés à l'histoire liégeoise sur une période analoguePierre Lebrun, Problématique de l'histoire économique liégeoise, des XIX et XXèmes siècles, dans Actes du Colloque organisé par Le Grand Liège, , Liège, 1981. pour dit-il, « la généraliser à toute la Wallonie ». Il se fonde aussi sur le fait, selon lui, que si le terme Wallonie dans son acception actuelle date de 1886, la législation du Royaume des Pays-Bas en avait déjà fixé les contours avant 1830. Il avance aussi que des historiens et statisticiens en avaient reconnu l'existence également à cette date comme Louis ThomassinLouis-François THOMASSIN, Mémoire statistique, , Liège, 1806-1816, cité dans Carl HAVELANGE, Étienne HELIN, René LEBOUTTE, Vivre et survivre, Témoignages sur la condition populaire au pays de Liège, XII- XXèmes siècles, , Liège, Musée de la Vie wallonne, 1994., ou Louis Dewez écrivant en 1833 : « La Belgique est partagée entre deux peuples, les Wallons et les Flamands. Les premiers parlent la langue française ; les seconds la langue flamande. La ligne de démarcation est sensiblement tracéeLouis Devez, Cours d'histoire Belgique contenant les leçons publiques données au musée des Lettres et des Sciences de Bruxelles, t. 2, , Bruxelles, J. P. Méline, 1833. .»
La révolution industrielle (1774-1847)
thumb|right|300px|Locomotive « Le Belge », première locomotive d'Europe continentale, issue des ateliers John Cockerill La révolution industrielle en Wallonie a lieu principalement sur ce qui sera appelé logiquement le sillon industriel, soit cette bande de terre allant de Mons (Borinage) à Verviers en passant par La Louvière, Charleroi, une partie de la région de Namur (la Basse-Sambre), puis Liège et Verviers. Elle s'étend de 1770 à 1847 (la Flandre restera longtemps en retrait sauf à Gand puis Anvers avec le développement du port, notamment à cause du Congo). Elle a connu sa phase décisive entre 1798 et 1830, c'est-à-dire, pour l'essentiel, avant la naissance de l'État belge Cette révolution industrielle met la production réalisée sur cet espace, pourtant très restreint, à la tête de celles de l'époque et même dans certains domaines, cela n'est dépassé que par l'Angleterre en chiffres absolusJ.P. Rioux, La révolution industrielle, Seuil, Paris, 1971. Les tableaux 10, 11 et 13 ne concernent en réalité que la Wallonie, même s'ils utilisent le mot Belgique. Le fait que cette révolution industrielle se soit produite à cet endroit n'est pas un hasard. Depuis le Haut Moyen Âge à peu près partout dans ce qui s'appellera la Wallonie, le fer est transformé selon des techniques qu'inventeront les entrepreneurs locaux, notamment la méthode wallonne qui fait place à l'énergie hydraulique (pour actionner le soufflet des forges), évolution qui amènera elle-même à la production d'acier dans des hauts fourneaux et à l'usage du coke dans ceux-ci. Avec la création de la Belgique en 1830, écrit Hervé Hasquin, « il est apparu de façon beaucoup plus tranchée que l'espace wallon présentait des caractéristiques industrielles qui remontaient à bien des siècles, mais l'éclatement politique en avait occulté l'unité. Avec la révolution industrielle, ces régions virent éclore de véritables bassins industriels. Ils engendraient une sociologie spécifique à l'axe Haine-Sambre-Meuse ; c'était la traduction des monopoles de la houille, du minerai de fer et des carrières que détenaient les régions wallonnes. Des solidarités économiques, sociales et politiques naîtraient entre les régions au sein de l'État belge ; les émeutes sociales de 1886 en furent une manifestation, Hervé Hasquin, La Wallonie son histoire, Luc Pire, Bruxelles, 1999, ..»
La Wallonie une puissance industrielle dirigée de l'extérieur La révolution industrielle en Wallonie, qui s'étend de 1770 à 1847, a connu sa phase décisive entre 1798 et 1830, c'est-à-dire, pour l'essentiel, avant la naissance de l'État belge. Sans doute, est-ce là que se développe la force industrielle du pays mais on peut parler d'une prospérité dépendante dans la mesure où ce n'est pas la Wallonie comme telle qui dirige au plus haut niveau son développement, mais une bourgeoise francophone dont le projet est le cadre national sont belges: « [Elle est] faite de provinciaux se bruxellisant, de bourgeois s'anoblissant, de nobles s'embourgeoisant ; [elle] se structure autour de trois éléments en étroite liaison : le Palais, l'administration supérieure et le gouvernement, la haute finance ; il y a réellement constitution d'une nouvelle aristocratie (...) ou plutôt d'une bourgeoiso-aristocratie bruxelloise. Le pouvoir de celle-ci repose à la fois sur la grande propriété foncière et sur la haute banque ; elle assure un certain passage de l'une à l'autre (...) elle occupe en tout cas, et Bruxelles avec elle, une position dominante sur et dans le pays... ».
Une bourgeoisie francophone belge domine l'espace wallon Michel Quévit estime que « l'État belge est l'émanation d'une bourgeoisie francophone qui se définit par son identification au caractère « national » de la société politique dont elle est le créateur et dont elle sera par la suite le défenseur acharné<ref>Les causes du délin wallon', EVO, Bruxelles, 1978, </ref>. » Dès la moitié du , répond-il à une interview, « l'essor économique en Wallonie n'est pas dirigé de Wallonie. Je cite dans mon livre des chiffres officiels parus en 1852 et en 1865. Il y a en 1860, 53 % des sociétés anonymes du Royaume en pays wallon. Mais 59 % du capital de toutes les sociétés anonymes belges sont situés à Bruxelles (674 millions sur 1.141 pour l'ensemble du capital des SA du Royaume). L'argent que rapporte l'industrie wallonne est comme rapatrié à Bruxelles dans les mains de la bourgeoisie francophones qui dirige l'économie et réinvestit le profit réalisé dans le sillon industriel, un peu partout en Belgique et dans le MondeLa Wallonie est une société dépendante depuis 1830, interview dans 4Millions4, du 22 juin 1978;. » Cette bourgeoisie francophone poursuit M.Quévit est « unie par son appartenance de classe, quel que soit son lieu de résidence : Bruxelles, Anvers, Arlon, Bruges ou gand. La langue joue à cet égard un rôle de ferment d'unité. La bourgeoisie parle le français. la langue française est ainsi un signe d'appartenance et de pouvoir dans la société belge.» Si le français s'impose dans l'État belge en 1830, c'est, écrit Michel De Coster « à la satisfaction de la bourgeoisie flamande, bruxelloise ou wallonneMichel De Coster, Les Enjeux des conflits linguistiques. Le Français à l'épreuve des modèles belge, suisse, canadien, L'Harmattan, Paris, 2007, ..»
Pour Philippe Destatte la décision économique échappe à l'espace wallon à partir de la même date en raison des risques démesurés que prennent les entreprises en Wallonie. « Bien des malheurs futurs pour les Wallons trouvent leur origine à cette période » écrit-il, poursuivant : « L'enthousiasme, l'avidité technique et la hâte du moment entraînent les entrepreneurs au gigantisme, ce qui les amène à prendre des risques démesurés. Crises de la production et crises du crédit vont se succéder. Le système bancaire domine dès lors l'industrie en prenant des participations financières dans les entreprises, principalement par la création de sociétés anonymes. La décision économique échappe ainsi à l'espace wallon pour s'installer à Bruxelles, devenu centre financier lors de la mise en place du pouvoir politique belge en 1830. En 1847, tout est joué. Bruxelles structure et domine l'espace belge. Les mutations sont accompliesL'économie wallonne dans une perspective historique (1886-2006, ..»
Philippe Raxhon remarque que l'origine wallonne des dirigeants belges « n'a pas joué en faveur de la mise en exergue d'une zone privilégiée du royaume aux dépens de celle dont ils n'étaient justement pas issus. La logique politique rejoint la logique économique, qui toutes deux reposent sur la centralisation et la mise en valeur du pôle bruxellois comme cœur de la Belgique, p.248. .» Il remarque que les chemins de fer se sont d'abord développés en Flandre à partir de 1835 et que la ligne Liège-Namur ne fut terminée qu'en 1852 et celle de Bruxelles-Arlon en 1858. Il ajoute que « La finance bruxelloise et l'industrie wallonne vont former un couple solide au XIXe siècle.»
Modalité de ce développement dépendant La bourgeoisie francophone belge va devenir essentiellement une bourgeoisie financière : une haute banque et une haute finance dont les deux têtes sont la Société générale (absorbée en 1988 par Suez (groupe)), et la Banque de Belgique, aujourd'hui disparue. Ces deux institutions adoptent la politique des participations industrielles, des Holdings (Sociétés à portefeuille avant la lettre. La bourgeoisie financière va absorber la bourgeoise industrielle wallonne et le développement industriel de la Wallonie sera dirigée depuis Bruxelles, de l'extérieur du sillon Sambre-et-Meuse : « La dépendance économique de la Wallonie ne résulte pas d'une incapacité des familles de s'organiser entre elles pour faire face aux défis du , mais de leur dépendance financière vis-à-vis du monopole qu'exercent en la matière la Société générale de Belgique et la Banque de BelgiqueMichel Quévit, La Wallonie, l'indispensable autonomie, Ententes, Paris, 1982.»
Daniel Seiler écrit que le développement wallon « correspond au modèle qu'Hechter propose de l'industrialisation dépendante. Les décisions se prennent ailleurs: les bassins industriels, non reliés entre eux, dépendent de Bruxelles. Liège ex-capitale d'un État souverain, se trouve progressivement marginalisée; elle qui domina la Belgique de 1830-1840, se mua en un chef-lieu d'une agglomération industrielle. Des projets présentés comme la favorisant bénéficièrent surtout à AnversD.Seiler dans Les partis autonomistes, PUF, Paris, 1982, .. » Michaël Hechter est l'auteur de l'ouvrage Internal Colonialism: The Celtic Fringe in British National Development. Berkeley: University of California Press, Berkeley, 1975, ouvrage considéré comme l'une des bases théoriques de la notion de colonialisme interne. Pour Michel Quévit la croissance économique du pays qui s'organise à partir de Bruxelles « se développe autour de deux autres pôles : le sillon industriel wallon et la région d'AnversMichel Quévit Fllandre-Wallonie : Quelle solidarité?, Couleur livres, Charleroi, 2010, ..»
Minorisation politique de la Wallonie à partir de 1884 Les habitants de la Flandre (qui deviendront néerlandophones), usent de dialectes du néerlandais et ont des élites qui parlent le français. Les habitants de la Wallonie (qui deviendront francophones), usent du wallon ou du picard et lorrain, de dialectes de l'allemand), et ont des élites francophones également. Le mouvement flamand ne se bat pas au départ contre la Wallonie. Certains Waalse flaminganten (Wallons flaminguants'' catégorie utilisée par l’Encyclopedie van de Vlaaamse Beweging), dont Louis Jottrand le proclame avec l'accord du mouvement flamand.. Le mouvement flamand se bat donc pour l'adoption du flamand en Flandre alors que l'État belge y impose le français. Les premiers votes en faveur du flamand au milieu du font naitre une réaction surtout francophone en Flandre et à Bruxelles, qui se différencie du mouvement wallon proprement dit). Mais à partir de l’instauration du suffrage universel (obtenu cependant à la suite d’une grève générale très suivie en pays wallon en 1893), la majorité en Flandre est souvent entièrement cléricale.
Le tournant des élections de 1884