José Gabriel Condorcanqui Noguera, appelé également José Gabriel Túpac Amaru Apu Sahuaraura, « Justo, Noticia importante para el conocimiento de la posteridad », dans Jorge Cornejo Bouroncle, op. cit., .Il usait indifféremment de l’un ou l’autre de ces deux noms.José Antonio del Busto Duthurburu, Enciclopedia Temática del Perú, Tome II : « Conquista y Virreinato », Lima, Orbis Ventures, 2004. (Surimana, Canas, vice-royauté du Pérou, – Cuzco, ), connu ensuite sous le nom de Túpac Amaru II, est un cacique inca qui prit en 1780 la tête d'un mouvement de rébellion qui porte son nom contre les colons espagnols au Pérou.
Se prétendant un descendant direct de Túpac AmaruTúpac Amaru signifie « serpent brillant » en quéchua., le dernier empereur inca, exécuté par les Espagnols au , José Gabriel Condorcanqui suscita un mouvement de sédition, qui sera la plus importante des révoltes anticoloniales survenues dans l’Amérique espagnole au cours du . Cette révolte, surnommée « Grande Rébellion », eut lieu dans la vice-royauté du Pérou et dans la vice-royauté du Río de la Plata (subdivisions de l’Empire espagnol) et fut déclenchée le par la capture et subséquente exécution du corrégidor Antonio de Arriaga.
Kuraka (administrateur indigène) de Surimana, Tungasuca et Pampamarca, José Gabriel Condorcanqui s’était bâti une fortune en exploitant ses domaines et en s’adonnant au commerce. Ayant des ascendances tant espagnoles – ou plutôt criollosUn criollo est une personne d’origine européenne, mais (par opposition aux péninsulaires) née aux colonies. – qu’indiennes, il était en fait une personnalité métisse. Si, après avoir été élevé jusqu’à ses 12 ans par un prêtre criollo, Antonio López de Sosa, et avoir ensuite fréquenté le collège San Francisco de Borja à Cuzco, il embrassa largement, durant une grande partie de sa vie, la culture européenne criollo, parvenant à maîtriser le latin et portant des vêtements espagnols raffinés., il s’attachera plus tard à s’habiller comme un noble inca et à faire activement usage de la langue indienne quechua dans sa vie quotidienne et dans ses futures proclamations, et sera frappé d’excommunication par l’Église catholique.
Il fut le premier à réclamer la liberté pour toute l’Amérique et à vouloir l’affranchir de toute tutelle, que ce soit de l’Espagne ou de son monarque, ce qui impliquait à ses yeux non seulement l’émancipation politique, mais aussi l’élimination des divers modes d’exploitation des Indiens dans les corregimientos — la mita minière, le répartissement des marchandises (reparto), les corvées de travail (obrajes) — et la suppression de diverses taxations excessives, telles que l’alcabala et les droits de douane intérieurs (). En outre, pour la première fois en Amérique, il décréta l’abolition de l’esclavage des Noirs (). Son mouvement révolutionnaire, qui représenta un véritable point de basculement, conduisit les autorités coloniales à mettre à l’écart la classe des aristocrates indigènes, au demeurant fort peu nombreuse, et à renforcer la répression contre la société andine, de crainte que quelque chose de semblable ne pût jamais se reproduire.
Le mouvement échoua et Túpac Amaru II sera publiquement écartelé et décapité en 1781 à Cuzco. Cependant, il devint par la suite une figure mythique de la lutte péruvienne pour l'indépendance et pour la reconnaissance des droits des indigènes, et sera reconnu comme le fondateur de l’identité nationale péruvienne. Sa figure et son action ont inspiré et continuent d’inspirer un grand nombre de mouvements amérindiens passés et actuels, et ont joué un rôle symbolique central dans le régime de Juan Velasco Alvarado entre 1968 et 1975. Depuis lors, José Gabriel Condorcanqui est solidement ancré dans l’imaginaire populaire que Péruviens et Boliviens ont su entre-temps se réapproprier.
Origines et fortune
José Gabriel Condorcanqui était le fils de Miguel Condorcanqui Uskikonsa et de Carmen Rosa Noguera Valenzuela. Grâce à son statut d’Indien noble, il put faire ses études chez les jésuites, au collège San Francisco de Borja, dit collège des caciques, à Cuzco.
Il maîtrisait les langues quechua, espagnole et latine, et parmi ses lectures on relève en particulier les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas de Garcilaso de la Vega, les Sept Parties d’Alphonse X de Castille, les Saintes Écritures, le drame quechua Apu Ollantay, ainsi que plus tard des textes de Voltaire et de Rousseau, qu’il dut lire clandestinement, ces auteurs se trouvant alors sous le coup de la censure.
Le , il épousa Micaela Bastidas Puyucahua, avec qui il eut trois enfants : Hipólito, Mariano et Fernando, qui reçurent tous trois le patronyme Condorcanqui Bastidas. Six ans plus tard, il fut nommé cacique des territoires qui lui revenaient par héritage en droite ligne. Condorcanqui établit sa résidence dans la ville de Cuzco, au départ de laquelle il ne cessait de se déplacer alentour pour vérifier la bonne tenue de ses terres.
Par suite de ses activités économiques fructueuses, Condorcanqui commença à subir des pressions de la part des autorités espagnoles, qui cédaient notamment aux instances des transporteurs muletiers du bassin du Río de la Plata désireux de garder le monopole du transit de minerai à travers le Haut-Pérou. Les autorités espagnoles soumirent Condorcanqui au paiement de prébendes.
Il vécut la situation typique des kurakas, devant intercéder entre le corrégidor et les indigènes placés sous son autorité. Il eut à se soumettre, comme le reste de la population, à l’imposition de droits de douane et à la levée des alcabalas (taxe perçue sur les biens produits et vendus dans les colonies). Il adressa des réclamations à ce sujet, requérant en même temps que les indigènes fussent dispensés du travail obligatoire dans les mines (la mita), toutes requêtes acheminées par les voies régulières aux autorités coloniales à , Cuzco et ensuite à Lima, mais toujours suivies de réponses négatives ou traitées avec indifférence.
En outre, il s’appliqua à ce que lui fût reconnu son ascendance royale inca, poursuivant en ce sens pendant des années une action en justice auprès de l’Audiencia de Lima, mais pour être finalement débouté.
vignette|Monument érigé en hommage à José Gabriel Túpac Amaru, sur la place portant son nom dans la ville de Cuzco.
Soulèvement
Le , José Gabriel Condorcanqui entra en rébellion contre la domination espagnole, se faisant désormais nommer Túpac Amaru II, en l’honneur de son ancêtre, le dernier Inca de Vilcabamba. Túpac Amaru s’autoproclama « Inca, Seigneur des Césars et de l’Amazone »O. H. K. Spatesares, El lago español ., et lors de son couronnement prêta le serment suivant : « …Don José Premier, par la grâce de Dieu, Inca Roi du Pérou, de Santa Fe, de Quito, du Chili, de Buenos Aires et des Continents des Mers du Sud, Duc de la Superlativa, Seigneur des Césars et de l’Amazone avec des domaines dans le Grand Paititi, Commissaire dispensateur de la Piété divine, etc. »Antonio Núñez Jiménez, Un mundo aparte.. Cependant, le mouvement à ses débuts reconnaissait encore l’autorité de la couronne, Túpac Amaru en effet affirmant que son intention n’était pas d’agir à l’encontre du roi, mais de s’en prendre au « mauvais gouvernement » des corrégidors. Ce n’est qu’ultérieurement que la rébellion se radicalisa pour se muer en un mouvement indépendantiste.
Son épouse Micaela Bastidas, de même que la parentèle des deux conjoints, joua un rôle primordial dans le mouvement, tant sur le plan du recrutement que de l’approvisionnement, et, jusqu’à un certain point, dans la prise de décisions.
Grâce à l’appui d’autres kurakas, de métis et de quelques criollos (personnes de souche européenne, mais nées dans les colonies), la révolte se propagea, et Túpac Amaru réussit à constituer des troupes de plusieurs dizaines de milliers de combattantsIósif Grigulévich, Luchadores por la libertad de América latina, 1988.. Entre ses propositions, l’on note en particulier l’abolition tant du reparto (répartissement des marchandises, par lequel les corrégidors obligeaient les Indiens d’acheter des biens à des prix très élevés) que de l’alcabala, des droits de douane et de la mita (corvée minière imposée aux indigènes) de Potosí.
L’appel que lançait Túpac Amaru II tendait à réunir, dans un même front anticolonial, indigènes, criollos, métis et noirs affranchis, mais ne sut éviter que la massification du mouvement ne convertît son action en une lutte raciale contre les Espagnols et les criollos (de façon générale, dans la vice-royauté du Pérou, les criollos n’avaient pas de positions antagonistes avec les Espagnols, partageant avec eux une commune opposition aux réformes bourbonniennes, mais restant fidèles à la couronne espagnole pour ce qui est des autres matières). De plus, les massacres perpétrés contre les Espagnols effrayèrent les ressortissants criollos qui refusèrent alors de s'associer au mouvement, voire passèrent dans le camp adverse.
Le mouvement de Túpac Amaru se déroula en deux phases : une première phase ou phase tupacamariste, où le mouvement était dirigé par José Gabriel Túpac Amaru, puis, après la mort de celui-ci, par son cousin Diego Cristóbal Túpac Amaru. une seconde phase ou phase tupakatariste, où la rébellion était poursuivie plus au sud par Julián Apaza Túpac Katari.
Marchant sur Cuzco, Amaru réussit à défaire à Sangarara le une troupe de hommes (Hispaniques et Indiens loyaux à la couronne) envoyée à sa rencontre. Cuzco parvint à résister et Amaru subit une série de défaites contre les troupes envoyées de Lima. Trahi par deux de ses officiers, il sera capturé en .
Jugement et exécution
Après avoir été capturé le , Túpac Amaru fut enchaîné puis monté sur une mule pour être conduit à Cuzco. Une semaine plus tard, il entra dans la ville « avec une apparente sérénité », au son des cloches de la cathédrale saluant sa capture. Incarcéré dans le couvent des jésuites, il y fut ensuite interrogé et torturé jusqu’aux limites de l’évanouissement, à l’effet de lui arracher des informations concernant ses camarades de rébellion à Cuzco et dans d’autres villes, et sur ses armées qui alors occupaient encore de vastes territoires — tortures inutiles, puisqu’il ne fit aucun aveu. Les messages écrits avec son propre sang qu’il tenta de faire passer au-dehors furent interceptés. Dans la matinée du , par suite des tortures pratiquées, son bras droit se fractura.
Au visiteur José Antonio de Areche, qui avait été dépêché par le roi Charles III pour diriger l’interrogatoire et l’exécution, et qui un jour pendant la détention de Túpac Amaru pénétra inopinément dans sa geôle pour exiger de lui, en échange de certaines promesses, qu’il révélât les noms des complices de la rébellion, le prisonnier fit la réponse suivante : « Seuls toi et moi sommes coupables, toi pour avoir opprimé mon peuple, et moi pour avoir tenté de le délivrer de pareille tyrannie. Nous méritons tous deux la mort ».
Le , fut accomplie, sous la forme d’une manifestation publique sur la , l’exécution de Túpac Amaru II, de sa famille et de ses partisans. Les prisonniers furent tirés de leurs geôles, fourrés dans de grands sacs de cuir et tous ensemble, l’un après l’autre, traînés par des chevaux jusqu’à la place. Conformément aux termes de la sentence, Túpac Amaru II fut contraint d’assister, au pied de l’échafaud, à la torture et mise à mort de ses alliés et amis, de son oncle, des deux plus âgés de ses fils, et enfin de son épouse, dans cet ordre. Ensuite, comme cela avait été pratiqué également sur plusieurs de ses lieutenants, sur son oncle et sur son fils aîné, on lui coupa la langue..
Enfin, l'on tenta de l’écarteler vif, en attachant chacun de ses membres à un cheval. Un témoin décrivit la scène comme suit :
vignette|350px|Tentative d'écartèlement de Túpac Amaru II.