La grève du Joint français est une grève des ouvriers de l'usine du Joint français (filiale de la Compagnie générale d'électricité) à Saint-Brieuc qui dure huit semaines. Elle commence le et s'achève le , la direction ayant accédé aux revendications.

Avec l'articulation de revendications salariales et territoriales, cette grève déclenche un mouvement de solidarité régionale et nationale qui en fait un mouvement exemplaire et inspirant. Son ampleur et son retentissement en font un marqueur singulier de l'histoire de la Bretagne.

Contexte Le Joint français, de Bezons à Saint-Brieuc

La France connait depuis le un phénomène de concentration de l'activité économique en Île-de-France. La publication du livre Paris et le désert français par Jean-François Gravier en 1947 contribue à faire entrer dans le débat public la nécessité de décentraliser le pays. Le retard d'industrialisation que connait au même moment la Bretagne pousse les acteurs économiques et politiques à mener des actions de lobbying, notamment au sein du Comité d'étude et de liaison des intérêts bretons (ou CELIB), de manière à obtenir de l'État l'implantation d'industries dans la région. Et en effet la création de plusieurs sites est obtenue, comme l'usine Citroën de La Janais près de Rennes en 1961..

La société Le Joint français est installée à Bezons en banlieue parisienne depuis 1950 et cherche à s’étendre au marché européen. Lors d’un plan d’expansion en 1961, la société sélectionne Saint-Brieuc pour une partie des opérations en lien avec l’usine de Bezons. Eugène Delalande, PDG de l’entreprise, se présente alors comme un « Breton passionné des Côtes-du-Nord » (devenues Côtes d'Armor), et cette implantation permet à certains ouvriers originaires de la région d'y revenir. L'opération n'est pas sans contrainte organisationnelle, le nouveau site étant à plus de de Bezons, ce qui entraine des surcoûts (frais de téléphone, de déplacement...). En 1966, quelque y sont employées pour produire . Cependant les salaires des employés bretons de Saint-Brieuc sont 20 à 40 % moins élevés, à poste équivalent, que ceux de Bezons.

Les autorités locales ont accueilli « chaleureusement » le projet et participé financièrement à l’installation. Le Joint français aurait ainsi, grâce aux pouvoirs publics, payé un terrain de , évalué à l'époque à , tout en bénéficiant de primes pour aider à la création d'emplois, d'exonération de patente pendant , ainsi que d'autres facilités.

Contexte socio-économique local et « mai Breton »

La Bretagne voit se constituer après la Seconde Guerre mondiale une classe ouvrière assez jeune, aidée par l'exode rural qui voit se fixer dans les villes de la région une nouvelle population souvent . Peu formée, très féminine, peu politisée, cette population n'a pas la même que des grands pôles ouvriers anciens de Bretagne comme Brest, Lorient, ou Nantes.

Lorsque Mai 68 éclate, le mouvement se matérialise en Bretagne sous la forme d'une mobilisation interclassiste, les grandes manifestations mettant souvent à leurs têtes des élus et des notables locaux. Le slogan est souvent mis en avant, et ce « Mai Breton » est en décalage avec la forme que prend le mouvement à Paris. La mobilisation est d'autant plus forte dans l'ouest de la Bretagne, où la population a le sentiment d'être tenue à l'écart du développement économique.

À Saint-Brieuc, les mois précédant sont lourds socialement. La CGT parle à l'époque dans ses tracts d'une cinquantaine d’entreprises définitivement fermées sur le secteur depuis 1965 (par exemple l'usine Chalos de Saint-Brieuc). La menace de nouvelles fermetures (usine métallurgique Tanvez de Guingamp) plane en ville. Dans les campagnes environnantes le monde paysan est lui aussi en crise, portée par la chute du prix de vente de la viande de porc dont le département est un gros producteur. Lors de la première grande journée d'action du , le mot d'ordre est prévu de longue date et porte sur « la survie et le développement de l’Ouest », avec des revendications portant sur le . Si le lien avec les étudiants parisiens est ignoré lors de cette première journée de mobilisation, celle-ci est présentée comme le « prélude à un front commun où paysans et ouvriers doivent remettre en cause une société de profit ». Les manifestations sont massives à Saint-Brieuc pendant les évènements de , avec un encadrement de l'intersyndicale qui arrive à canaliser l'agitation. Les syndicats, la CFTC en tête, bénéficient de cette dynamique, et le nombre de leurs adhérents augmente nettement au cours des années suivantes. Une solidarité entre ouvriers et paysans émerge aussi. Ces dynamiques sont rapidement réactivées lorsque la grève au Joint français éclate en 1972.

Déroulé de la grève À l'usine du Joint français de Saint-Brieuc Climat social Les deux tiers des ouvriers de l’usine sont des femmes et une grande partie des ouvriers n’ont qu’un faible niveau scolaire, venant du monde rural ou étant des saisonniers ou des manœuvres. De plus l'usine est la dernière à Saint-Brieuc à s'être jointe au mouvement de mai 68, à la suite de l'intervention de personnes extérieures. D'autres usines de la ville comme Chaffoteaux et Maury ou Sambre et Meuse sont, elles, bien plus à la pointe de la revendication syndicale. Le Joint français a la réputation de n'être qu'une usine d'O.S. (ouvriers spécialisés, c'est-à-dire sans qualification et travaillant à la chaîne) caractérisée par un turn-over très important.

Une première grève a eu lieu en 1969 réclamant l’augmentation des salaires, sans que les revendications aboutissent. La CFDT est majoritaire au sein de l’usine par rapport à la CGT. Signe d'une certaine évolution interne de l'usine, une sédentarisation de plus en plus importante des ouvriers peut être enregistrée, que l'universitaire Vincent Porhel analyse comme précurseur d'. Vincent Porhel indique de plus que contrairement à ce qui est . D'après Vincent Porhel (le taux de chômage étant à l'époque moins élevé que par la suite).

Chronologie du mouvement Des actions limités du 14 février au 13 mars 1972 La première phase du conflit a lieu du au . Les délégués syndicaux du site briochin font connaitre au siège parisien une liste de cinq revendications, les représentants locaux de l'entreprise n'ayant aucun pouvoir décisionnaire : l'augmentation du salaire horaire de , dont 30 à titre de rattrapage pour 1971 et 40 à valoir sur 1972 à partir du ; la réduction du temps de travail d'une heure sans perte de salaire ; la fixation de la prime de poste à au lieu de et sa non-indexation sur le temps de présence ; une véritable prime de transport forfaitaire de ; le bénéfice d'un treizième mois. Dès le des débrayages d'une demi-heure trois fois par jour ont lieu, suivis par la quasi-totalité des ouvriers. Les premiers meetings, très suivis, ont lieu les 25 et , puis le , lors desquels la poursuite des débrayages est votée. Des figures de la contestation, Jean Le Faucheur pour la CFDT et Daniel pour la CGT, sont déjà présentes. Le les agents de maitrise se joignent au mouvement qui jusque-là ne concernait que les ouvriers. La direction parisienne fait connaitre sa réponse le , et sans répondre aux revendications cherche à gagner du temps en espérant une usure du mouvement, tout en agitant le chantage à la fermeture de l'usine. Face à cette réponse de la direction, une grève générale et illimitée est votée assez largement (504 pour, 196 contre) le vendredi .

Un durcissement progressif du 13 mars au 5 avril 1972 thumb|Action devant les grilles de l'usine. Une première phase de durcissement du conflit commence le lundi , avec l'occupation de l'usine. Des piquets de grève sont organisés à l'entrée du site, la grève est totalement suivie. Une première rencontre a lieu le entre représentants du personnel et un représentant de l'entreprise venu de Paris, chacun restant sur ses positions. Une première manifestation a lieu le , mais seule une centaine de personnes y participent ; la direction de l'entreprise a convoqué au tribunal des référés les représentants syndicaux pour obtenir l'évacuation du site. Le mouvement commence le même jour à être suivi par des photographes travaillant pour Maurice Clavel.

Un basculement a lieu le . Des gardes mobiles investissent l'usine au matin ; la direction espère en vain pouvoir remettre au travail certains ouvriers. La présence de forces de police sur le site provoque au contraire une radicalisation du mouvement. Les premiers soutiens se structurent le même jour : le conseil municipal de Saint-Brieuc vote une motion de soutien aux ouvriers du site et rappelle son opposition à l'intervention des forces de l'ordre, et un comité de soutien est créé dans lequel sont présents des représentants du PSU, du PS, de la FDSEA, de la Ligue communiste, des amis de Politique Hebdo, et des comités de soutien lycéens. Le PCF refuse de participer à des comités dans lesquels est présente l'extrême-gauche, mais appelle ses militants à participer aux actions de solidarité dans un cadre syndical. Dès lors, la CFDT et les comités de soutien assurent la direction du conflit.

thumb|Les grévistes reçoivent des télégrammes de soutien de toute la France. vignette|Mots d'ordre pour le soutien et la lutte des travailleurs du Joint français|gauche Les semaines suivantes voient les comités de soutien monter en puissance et organiser sous différentes formes la collecte d'argent de manière à pouvoir soutenir financièrement le personnel en grève. Le une grande journée d'action voit les employés des entreprises du bassin briochin débrayer eux aussi pour marquer leur solidarité, et une manifestation regroupant est organisée à Saint-Brieuc. Dans le même temps la direction du Joint français cherche à faire pourrir la situation, et ce n'est que le que Fourt, directeur-Général de l'entreprise, se déplace à Saint-Brieuc pour venir négocier.

Une épreuve de force du 5 avril au 8 mai 1972 Un basculement a lieu lors de la nuit du . Plusieurs représentants de l'entreprise rencontrent les responsables syndicaux, mais ne font que des propositions limitées, très éloignées des revendications initiales. Les ouvriers décident alors de séquestrer les représentants de l'entreprise, et ce n'est qu'à la suite d'une intervention des CRS que les représentants de l'entreprise peuvent être évacués ; ils repartent dès le lendemain pour Paris. Les évènements de la nuit du font entrer la grève dans un cadre national, la presse parisienne et les grands hebdomadaires du pays commençant à consacrer une couverture importante au conflit.

La direction cherche par plusieurs biais à affaiblir le mouvement. Elle adresse le , à chaque ouvrier individuellement, un courrier dans lequel elle cherche à faire valoir sa position, espérant ainsi affaiblir les syndicats en les court-circuitant. Elle agite dans le même temps la menace d'une fermeture définitive de l'usine, tout en pouvant compter sur une campagne médiatique favorable dans Le Petit Bleu des Côtes d'Armor, journal de René Pleven.

thumb|La grande manifestation du mobilise dans les rues de Saint-Brieuc. La montée en puissance du mouvement, ainsi que la proximité du référendum français sur l'élargissement des Communautés européennes du , pousse des personnalités politiques à s'impliquer. L'UDR se positionne le en faveur des ouvriers, et le CELIB suit le . Le le député UDR de Saint-Brieuc Arthur Charles indique s'être entretenu du sujet avec Yves Sabouret, directeur de cabinet du ministre du Travail (et par ailleurs maire de la commune voisine Saint-Cast-le-Guildo) de manière à obtenir une reprise des négociations. La mobilisation continue de s'accroitre, et le une grande manifestation régionale regroupe dans les rues de Saint-Brieuc. Le le préfet est chargé par le ministère du Travail de diriger des négociations, mais les hausses minimes de salaire proposées par les représentants du Joint français sont repoussées par les salariés.