La bataille d'Adoua se déroule près du village d'Adoua, au cœur de la région du Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, le . Elle oppose les forces de l'Empire éthiopien du negusse negest à celles du royaume d'Italie dirigées par le colonel Baratieri. Elle conclut, par la victoire des Éthiopiens, la première guerre italo-éthiopienne et clôt une fin de marquée par diverses tentatives de pénétration en Éthiopie menées par plusieurs puissances (États européens, Empire ottoman).

L'Italie est alors dirigée par un gouvernement d’alliance entre Francesco Crispi et la droite ; l'Éthiopie termine une période de conquête des régions méridionales et des basses terres, et de réorganisation intérieure. Le rôle dans la bataille des populations nouvellement intégrées à l’empire contribue à la constitution de l’unité nationale éthiopienne moderne.

La bataille d'Adoua met fin à la première guerre italo-éthiopienne débutée en 1895, à la suite de la contestation du traité de Wuchale par . Le royaume d'Italie limite alors ses ambitions coloniales dans la Corne en signant le le traité d'Addis-Abeba qui abroge celui à l'origine du conflit.

Cette bataille est importante par plusieurs aspects. En plein partage de l'Afrique, elle constitue une victoire définitive d’une nation africaine face à un pays européen. Elle assure un prestige international à l'empire éthiopien et à , aussi bien auprès des peuples d'Afrique que des mouvements anti-ségrégationnistes des États-Unis et anti-colonialistes d’Europe. En Éthiopie, la bataille d'Adoua garantit le maintien de l’indépendance et demeure un symbole de l’unité nationale. Elle est aujourd'hui encore célébrée chaque année, le 2 mars, jour de fête nationale.

Contexte Le contexte colonial dans la Corne de l’Afrique vignette|La Corne de l'Afrique en 1896, avant Adoua (frontières actuelles). Durant la seconde moitié du , les puissances européennes colonisent la plus grande partie du continent africain. Les forces impérialistes subissent parfois des défaites, comme à la bataille d'Isandhlwana en 1879 pour les Britanniques, mais aucun de ces revers n'entraîne l'abandon des ambitions coloniales occidentales.

Avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, la Corne de l'Afrique occupe une place stratégique et la région attire toutes les convoitisesArticle « Bataille d'Adoua », Encyclopaedia Universalis ..

Le Royaume d'Italie, qui achève son unité en 1871, entre relativement tard dans la course à l'Afrique ; il s'implante en Afrique de l'Est le , lorsque la Società di navigazione Rubattino achète la baie d'Assab au sultan localLionel Cliffe, Basil Davidson, The Long Struggle of Eritrea for Independence and Constructive Peace, .Ghada Hashem Talhami, Suakin and Massawa Under Egyptian Rule, 1865-1885, .. Le , le gouvernement italien prend le contrôle du port d'Assab par décret. puis, trois ans plus tard, du port de Massoua et s'étend vers l'intérieur ; la colonie d'Érythrée est formée le . Durant les années 1880, l'Italie acquiert également divers territoires sur la côte du Benadir auxquels elle impose un protectorat le . Elle cherche ensuite à accroître son influence en envahissant l'Éthiopie en 1895-1896.

De leur côté, les Britanniques occupent Zeilah et Berbera en 1885. Par ailleurs, la Grande-Bretagne tente de développer son implantation en Égypte et ambitionne de contrôler l'ensemble du bassin du Nil. En 1896, au Soudan voisin, les mahdistes résistent toujours à l'envahisseur britannique mais finissent par céder en 1898Les mahdistes soudanais sont écrasés par l'armée anglo-égyptienne à la bataille d'Omdurman. ; la même année, la France développe ses positions djiboutiennes.

En Éthiopie, le voit se succéder les conflits avec les puissances limitrophes, qui donnent lieu à plusieurs engagements, notamment les batailles de Gundet (1875) et de Gura (1876), au cours de la guerre égypto-éthiopienne, et la bataille de Metemma en 1889.

Le contexte économique d'une réorganisation intérieure de l’empire éthiopien vignette|Adoua vue de la route vers Axoum, 1895. Dans ce contexte de conflits incessants au cours du et dans la perspective de leur multiplication, procède à une réorganisation intérieure de l'empire dans la décennie qui précède Adoua. Une plus forte centralisation de l'État apparaît, les méthodes d'estimation des capacités agricoles se développent, la taxation du travail paysan s'alourdit, l'économie est plus directement reliée aux besoins des militaires, le ravitaillement des armées est revu, préparant le pays à une prolongation de la période de conflit. L'efficacité de cette nouvelle structuration économique explique notamment comment l'empire éthiopien a pu mobiliser dans les années qui précèdent la bataille Adoua, au cours de plusieurs conflits successifs, une armée d'une centaine de milliers d'hommes, et subvenir à son entretien et à son ravitaillement dans un terrain aussi escarpé que la région du TigréTsegaye Tegenu, The Logistic Base and Military Strategy of the Ethiopian Army: the Campaign and Battle of Adwa, September 1895-February 1896..

L'ancien système foncier (rist gult), qui prévalait depuis le , est essentiellement un système de propriété communale des terres, où les taxes foncières sont sous contrôle privé ou familial et sont perçues par le gultgegna. Il présente l'avantage essentiel de rendre impossible le phénomène des paysans sans-terre. Dans ce cadre, les armées comptent quelques dizaines de milliers d'hommes seulement.

Les limites de ce système commencent à apparaître au , face à l'accroissement de la présence coloniale autour de l'empire éthiopien (les troupes impériales sont mobilisées dix-huit fois sous le règne de , plus de trente-et-une fois sous celui de ) et à l'ampleur des moyens financiers des puissances européennes. Ainsi, les troupes italiennes disposent d'un armement toujours plus moderne et du soutien financier accru de l'État : l'armée italienne reçoit notamment une dotation de vingt millions de lires l'année précédant Adoua dans le but d'éviter que ne se reproduise la défaite d'Amba AlagiThomas Pakenham, The Scramble for Africa, (London: Abacus, 1992) ..

vignette|Le colonel Baratieri (assis) et son état-major, Saati, Érythrée, 1888.

Le nouveau système de taxation (gebbar maderia)Pour une compréhension plus approfondie des systèmes fonciers rist gult et gebbar maderia, s'en référer à l'article dédié : système de propriété foncière en Éthiopie., diffère qualitativement de celui existant sous le règne des prédécesseurs de Menelik par les soldes aux armées, l'administration des revenus et l'approvisionnement des troupes. Il est beaucoup plus fortement centralisé, le taux de taxation est directement relié aux besoins militaires en se fondant sur la mesure des besoins d'un soldat ordinaire, et le soldat, devenu propriétaire, devient directement responsable de son propre ravitaillement. Dès lors, les taxes foncières passent sous l'administration directe des ras et constituent la source de revenu la plus importante de l'armée impériale.

Cette forme de taxation sécurise les soldes des armées et facilite une mobilisation accrue à la fois de la paysannerie et des ras locaux. Le système contrôlé directement par l'État se révèle en outre beaucoup plus flexible (facilitant le transfert des ressources d'une région à l'autre), et permet une élévation considérable des revenus de l'empire éthiopien, accrus par l'intégration récente des régions du sud de l'actuelle Éthiopie.

En parallèle, d'autres innovations permettent d'accroître les revenus de l'empire éthiopien : en 1894 est mise en place une forme de taxation universelle, la taxe Asrat, qui s'applique aussi bien aux nobles locaux qu'aux soldats et aux propriétaires ; depuis les années 1880, dans une période de développement du commerce international des puissances coloniales, la taxation des droits de douanes à l'import-export assure à l'État des revenus réguliers.

Au total, on peut estimer à de Marie-Thérèse d'Autriche ($TMT) les sommes dont dispose l'empire de , un revenu d'une ampleur totalement nouvelle. Tsegaye Tegenu fait remarquer qu'en négligeant l'importation de l'artillerie, on peut estimer que la mobilisation d'une centaine de milliers de fusils et de cinq millions de cartouches à Adoua, montre que l'empire a pu investir à cette époque pour plus d'un million de $TMT dans la bataille.

Dans le cadre de l'ancien système de taxation (rist gult), la capacité de mobilisation de l'empire éthiopien peut être estimée à trente mille hommes ; les moyens déployés par l'Italie auraient pu suffire dans ces conditions. La restructuration intérieure de l'empire éthiopien a sans doute contribué à ce que le commandement italien ait sous-estimé l'armée que les troupes de Baratieri affronteront à Adoua.

Les relations diplomatiques avec l’Italie : le traité de Wuchale

vignette|upright|Francesco Crispi, président du conseil du royaume d’Italie de 1893 à 1896. Les relations entre l'empire éthiopien et l'Italie sont initialement cordiales ; un traité d'amitié et de commerce est signé en . Un traité d'amitié et d'alliance s'y substitue en octobre 1887, puis un traité signé dans le village de Wuchale, dit de paix perpétuelle et d'amitié, le . Ce dernier, signé deux mois après le décès de , concède des avantages notables aux deux parties : aussi bien envers , qui cherche à légitimer son accession au trône, qu'envers les Italiens qui consolident leurs positions dans la Corne de l'Afrique, notamment dans la région des hauts plateaux tigréens d'Hamassen. Un des articles du traité, l'article 17, joue un rôle décisif dans la suite des événements. En effet, les deux versions du traité, l'une en amharique, la seconde en italien, diffèrent dans leur traduction : si dans la version éthiopienne, l'empire éthiopien se réserve la faculté de se servir des agents du gouvernement italien pour ses relations avec les puissances européennes, la version italienne rend ce recours obligatoire, plaçant de fait l'Éthiopie sous protectorat italien.

Le , Francesco Crispi, ministre italien des affaires étrangères, informe les représentants italiens à l'étranger, qu'en vertu de l'article 34 de l'acte général de la conférence de Berlin et de l'article 17 du Traité de Wuchale, il est convenu que . La référence à la conférence de Berlin indique clairement aux puissances européennes la mise sous protectorat de l'Éthiopie, ce que les autres puissances coloniales ne contestent nullement.

L'affaire n'est connue en Éthiopie que le , lorsque, recevant une réponse des gouvernements anglais et allemand à l'une des requêtes, ceux-ci répondent à qu'ils ne peuvent accepter de communication directe provenant d'Éthiopie. La manipulation est dénoncée dans une lettre de au roi Humbert d'Italie le . met alors fin à tout lien d'intérêt unissant l'Éthiopie à l'Italie en remboursant les crédits accordés par l'Italie, négociés par le ras Makonnen, et commence par rembourser le prêt de deux millions de lires accordé. Prenant avantage des délais inhérents aux relations diplomatiques, fait importer de grandes quantités d'armes à feu de France, de Russie et de Belgique.

Le traité de Wuchale est dénoncé le . Le lendemain, une lettre écrite aux puissances européennes informe que l'Éthiopie rejette toute forme de protectoratLe rejet de toute forme de protectorat a, dans les faits, déjà été mentionné par l'impératrice Taytu Betul notamment dans l'une de ses interventions répondant à une missive du comte Antonneli . ()..

Déclenchement du conflit et affrontements armés jusqu’à Adoua vignette|upright|Navire de guerre italien dans la rade de Massaoua