Emma est un roman de la femme de lettres anglaise Jane Austen, publié anonymement () en , bien que la page de titre soit datée de 1816. C'est un roman de mœurs, qui, au travers de la description narquoise des tentatives de l'héroïne pour faire rencontrer aux célibataires de son entourage le conjoint idéal, peint avec humour la vie et les problèmes de la classe provinciale aisée sous la Régence. Emma est considérée par certains austeniens comme son œuvre la plus aboutie.
Considéré par Sir Walter Scott comme annonciateur d'un nouveau genre de roman plus réaliste, Emma déconcerte tout d'abord ses contemporains par la description minutieuse d'une petite ville de province, où pas grand-chose n'arrive en dehors des événements de la vie quotidienne de la communauté.
Un autre aspect essentiel est celui du roman d'apprentissage, l'apprentissage de la vie par Emma elle-même, qui, malgré la vivacité de son esprit, peine tant à comprendre les sentiments des autres et les siens propres. D'autres aspects du roman, relevés plus tardivement, peuvent aussi surprendre, tels que son caractère de « roman policier sans meurtre », que seule une relecture approfondie permet d'apprécier pleinement.
Emma a fait l'objet de plusieurs traductions en français, dont la première à peine un an après sa publication en Angleterre. Après un « oubli » de cent ans, le roman est publié en feuilleton dans le Journal des débats en 1910 ; comme bien souvent dans les traductions françaises de Jane Austen, l'ironie et le « » propres à l'auteur s'affadissent dans l'adaptation qui en est faite. L'œuvre a été depuis régulièrement éditée en français, dans des traductions-adaptations plus ou moins fidèles.
Publication et accueil de l'œuvre Naissance du roman thumb|left|alt=Tableau officiel du futur George IV en grand uniforme de l'ordre de la jarretière|Portait du Prince régent, à qui est dédié Emma, par Thomas Lawrence, en 1816.
Jane Austen commence l'écriture d’Emma le , pour achever le roman le .
Cette écriture débute juste avant la publication de Mansfield Park par Thomas Egerton, en , dont Jane Austen corrige encore les épreuves alors qu'elle a déjà commencé à travailler à son nouveau roman. À défaut de rencontrer les faveurs de la critique, Mansfield Park est un succès auprès du public, puisque tout le tirage est épuisé en à peine six mois, apportant à son auteur les gains les plus importants qu'elle ait tirés jusque-là d'un seul roman.
En , James Stanier Clarke, le bibliothécaire du Prince régent, invite Jane Austen à Carlton House et lui apprend que le Prince régent, le futur George IV, admire ses romans et en garde un exemplaire dans chacune de ses résidences ; il lui conseille alors de dédier sa prochaine œuvre, Emma, au Régent. Si Jane Austen n'apprécie guère ce haut personnage, il lui est difficile de repousser la requêteLettre de Jane Austen à James Stannier Clarke, 15 novembre 1815 ; lettre de Clarke à Jane Austen, 16 novembre 1815 ; lettre de Jane Austen à John Murray, 23 novembre 1815, Deirdre Le Faye, Jane Austen's Letters, p. 296-298.. Le bibliothécaire, fort imbu de son importance, fait alors à la romancière une série de recommandations, dont elle tire plus tard une petite œuvre satirique intitulée Plan d'un roman, selon de petits conseils de diverses origines, présentant les grandes lignes du « roman parfait » ; ; A. Walton Litz, Jane Austen, a study of her artistic development (1965) p. 164-165..
Mais Jane Austen conçoit le roman à son idée, en mettant en place une intrigue quasi policière, menant le lecteur sur de fausses pistes, et l'obligeant à une relecture soigneuse pour déceler tous les indices qu'elle y a placés. En effet, l'histoire est contée au travers des yeux de son héroïne, et tout ce qu'Emma ne remarque pas n'est pas non plus perçu par le lecteur.
À la fin de l'été 1815, Jane Austen part à Londres avec son manuscrit, accompagnée de son frère Henry, pour qu'il l'aide à négocier avec les éditeurs les droits du roman.
Publication et accueil thumb|alt=Portrait à l'huile du romancier|Walter Scott voit dans Emma un ouvrage annonciateur d'un « nouveau genre de roman adapté à l'époque moderne ».
Le roman paraît sous le format habituel composé de trois tomes, pour un prix total de 21 shillings.
Compte tenu des aléas de l'impression, il est daté sur sa page de titre de 1816, bien qu'il soit sorti en . Il est alors tiré à exemplaires, « Introduction », p. 1..
Jane Austen a personnellement collecté, sans commentaires, un certain nombre de réactions familiales et amicales sur son roman.
Cependant, malgré un certain nombre de réactions favorables, la prédiction de Jane Austen s'est tout d'abord largement réalisée ; elle disait en effet de son personnage, Emma : (). De fait, le livre déconcerte. Maria Edgeworth, admirée par Jane Austen, et l'admirant elle-même, abandonne le livre après le premier volume, en disant qu' (« ») ; d'autres regrettent qu' (« »). Parmi les amis de l'auteur, certains émettent l'avis que l'histoire est (« »)Adela Pinch, , « Introduction »..
De son côté, Walter Scott apprécie sa peinture réaliste de la vie ordinaire.. C'est lui qui, dans le Quarterly Review, consacre au roman la critique la plus importante écrite du vivant de Jane AustenAdela Pinch, , « Introduction ».. S'il trouve à l'œuvre quelques défauts, il les attribue à ses , et note que l'intrigue en est encore plus ténue que celles de Sense and Sensibility ou Pride and Prejudice (). Mais il y voit aussi un ouvrage annonciateur d'un :
Traductions françaises
L'intérêt pour Jane Austen a été précoce en France, et la première traduction est parue à Paris en , quelques mois seulement après la sortie dEmma en Angleterre, sous le titre La Nouvelle Emma ou les Caractères anglais du siècleCette traduction anonyme est adaptée en 1997 par Hélène Seyrès pour les éditions de l'Archipel (texte repris en 2009 chez Archipoche, avec une postface de David Lodge)..
Après un « oubli » de cent ans, le roman est publié en feuilleton dans le Journal des débats du 11 juin au 23 août 1910, dans une traduction signée Pierre de PuligaAccessible sur .. Mais Emma n'échappe pas au problème général des premières traductions françaises de Jane Austen, « belles infidèles » qui, comme l'ont souligné Valérie Cossy et Diego Saglia, élaguent l'humour de l'auteurÀ titre d'exemple, au chapitre III du volume I, Pierre de Puliga supprime tout le commentaire ironique de Jane Austen sur l'école de Mrs Goddard ; un peu plus loin, il traduit par un simple , qui occulte totalement le caractère narquois de la remarque (voir la traduction de Pierre de Puliga sur Wikisource)., considéré comme « exotique », bien souvent au bénéfice d'un sentimentalisme jugé mieux adapté au goût françaisValérie Cossy et Diego Saglia, , « Translations »..
L'œuvre est ensuite l'objet de traductions régulières : En 1933, par P. et E. de Saint-Segond (Plon), en réalité probable révision et adaptation de la traduction de 1910 pour profiter du succès des Cinq Filles de Mrs Bennet, paru l'année précédente. En 1945 par Eugène Rocart (éditions La Boëtie, Bruxelles). En 1946 par Sébastien Dulac (éditions La Sixaine, Bruxelles). En 1979 par Josette Salesse-Lavergne (chez Christian Bourgois, reprise dans la collection et en 10/18). En 1997 par Pierre Nordon (Le Livre de poche Classique), qui s'appuie sur la traduction de Josette Salesse-Lavergne, visiblement provoquée par la sortie d'''Emma, l'entremetteuse de Douglas McGrathIsabelle Bour dans , .. En 2013 par Guy Laprevotte, dans le tome II des Œuvres complètes de Jane Austen en Pléiade..
Le style très travaillé de Jane Austen représente un véritable défi pour les traducteurs, et les adaptations sont plus ou moins fidèles, selon Christine Raguet qui en analyse trois : traduction-rétrécissement (Puligga/Saint-Segond où manque un tiers du texte), traduction « à géométrie variable » avec, parfois, affadissement et perte de la charge émotionnelle (P. Nordon), ou traduction « ontologique » (où le traducteur-écrivain transparaît, comme celle de J. Salesse-Lavergne).
L'histoire Résumé de l'intrigue thumb|alt=Illustration. Deux jeunes filles et un monsieur avec un grand parapluie marchent sous la pluie|Emma explique que c'est elle qui est à l'origine du mariage de Miss Taylor avec Mr Weston (illustration de C. E. Brock, édition de 1909).
Le roman comporte trois volumes. Le volume I est composé de dix-huit chapitres, de même que le volume II. Le volume III en comporte dix-neuf.
Volume I Emma Woodhouse, () a vingt-et-un ans. Elle habite la belle demeure de Hartfield, près du gros bourg de Highbury, avec son père âgé, hypocondriaque et veuf (chapitre I), entourée d’amis fidèles, tel Mr Knightley, son beau-frère, propriétaire du riche domaine voisin de Donwell Abbey. Son ancienne gouvernante, Miss Taylor, vient d'épouser un veuf fortuné, Mr Weston, dont le fils Frank a été adopté tout jeune par son oncle et sa tante, les Churchill, avec qui il vit à Enscombe, dans le Yorkshire (chapitre II). Emma, persuadée d’être à l'origine du mariage de Miss Taylor, et d'avoir des talents d’entremetteuse, décide alors, pour occuper sa solitude, de faire épouser la jeune et jolie Harriet Smith, dont elle s'est entichée, par Mr Elton, le vicaire de Highbury (chapitre III). Mais pour ce faire, elle doit la détourner de son penchant pour Robert Martin, un jeune fermier plein de mérite (chapitre IV).
thumb|alt=Un homme se penche vers le travail d'une jeune fille assise à un chevalet|left|Mr Elton en admiration devant le portrait de Harriet (volume I, chapitre VI).
Malgré les réserves de Mr Knightley (chapitre V), les plans de la jeune fille semblent fonctionner à merveille : à la requête de Mr Elton, décidément séduit, Emma se lance dans la réalisation d'un portrait de Harriet (chapitre VI). Aussi, lorsque la jeune fille reçoit une demande en mariage de Robert Martin, Emma l'amène-t-elle habilement à le refuser (chapitre VII), provoquant stupeur et contrariété chez Mr Knightley (chapitre VIII). Plus tard, sachant que Harriet fait collection de charades, Mr Elton en apporte une à Emma, qui la déchiffre pour son amie (chapitre IX).
Mr Weston lance pour Noël une invitation à dîner chez lui ; malgré l'absence de Harriet, souffrante, Mr Elton se montre charmant avec Emma (chapitre XIII). Au cours du dîner, Mr Weston apprend à Emma qu'il attend la venue de son fils Frank pour la deuxième semaine de janvier (chapitre XIV). Plus tard dans la soirée, Mr Elton s'enhardit de plus en plus vis-à-vis d'Emma. Au retour, elle se retrouve dans la même voiture que lui ; à peine la portière refermée, il lui déclare son amour. Alors qu'elle s'indigne de sa trahison envers Harriet, il répond : . Mortifiés, en colère l'un et l'autre, ils se séparent sur un adieu glacial (chapitre XV). Lorsque ensuite elle repense à toutes les attentions qui lui paraissaient indiquer l'amour de Mr Elton pour Harriet, Emma prend conscience qu'elles pouvaient en réalité s'adresser à elle (chapitre XV). Il lui faut alors annoncer à Harriet que Mr Elton ne l'aime pas (chapitre XVII). Quand on apprend que Frank Churchill finalement ne viendra pas, car les Churchill ne lui en laissent pas la possibilité, Mr Knightley juge sévèrement son désistement (chapitre XVIII).
Volume II Nouveaux visages (chapitres I à IV) Miss Bates annonce à Emma que sa nièce, Jane Fairfax, qu'elle connaît depuis l'enfance, mais n'apprécie guère, va arriver pour passer au moins trois mois à Highbury. Lorsqu'elle la rencontre de nouveau, elle découvre une jeune femme très belle, suprêmement élégante, mais d'une réserve exagérée (chapitre II). On apprend ensuite que Mr Elton, qui était parti à Bath, va épouser une Miss Augusta Hawkins (chapitre III), plutôt jolie et dotée d'une fortune de quelque dix mille livres.