L'autonomie de la science est la capacité de la communauté scientifique à produire ses propres règles de fonctionnement et à déterminer elle-même ses priorités de recherche, et la façon dont ses recherches doivent être menées puis évaluées, et cela indépendamment des considérations économiques, politiques ou idéologiques. Il s'agit d'un principe apparu avec ce que l'on appelle la modernité.

Cette autonomie, défendue par les scientifiques et justifiée par nombre de sociologues et de philosophes par des considérations épistémologiques, se heurte aujourd'hui à diverses volontés politiques et économiques enjoignant aux communautés scientifiques de répondre à des impératifs extra-scientifiques. Elle est également l'objet de critiques émanant de certains courants de la sociologie des sciences. Enfin, elle est au cœur de nombreux débats publics, en particulier autour des questions d'éthique.

L'autonomie de la science est un concept à la fois normatif et descriptif. Ces deux dimensions ne sont cependant pas indépendantes l'une de l'autre : les justifications de l'autonomie repose sur des analyses revendiquant leur objectivité. Inversement, la dénonciation de cette autonomie, et la défense d'une certaine hétéronomisation de la science, reposent de leur côté sur une critique de ces analyses.

Introduction La question de l’autonomie de la science est souvent associée à la transformation des structures de financement qui tendraient à ôter aux chercheurs une part de leur pouvoir décisionnel en matière d’orientation scientifique. Les chercheurs français rassemblés aux état généraux de la recherche, en 2004, écrivent ainsi dans leur rapport final que États Généraux de la recherche, 2004, ‘’Les États Généraux de la recherche : 9 mars-9 novembre 2004’’, Paris, Tallendier, .

Mais il ne s'agit pas que de cela. Lorsque le sociologue Bruno Latour, dans les colonnes d'un grand quotidien français, reproche aux Latour, « José Bové est-il un vandale? », Le Monde, 12 septembre, et qu'il appelle par ailleurs les chercheurs à s'ouvrir aux intérêts sociétaux (en particulier écologiques) ou marchands, il donne en creux une définition de l'autonomie qui n'est pas celle retenue couramment. Cette perte d'autonomie qu'il encourage ne se confond pas avec un quelconque diktat de la société sur la science, mais avec une prise en compte volontaire des demandes sociales et économiques par les chercheurs. Le sens du mot autonomie, tel qu'il est fixé dans les débats sur l'évolution des relations entre science et société ne recouvre donc que la capacité de ne pas se soumettre à un impératif étranger. Toute soumission, qu'elle soit ou non volontaire, est considérée comme un processus d'hétéronomisation de l'individu ou du groupeEn effet, un chercheur peut librement accepter de travailler pour le compte d'une structure (association, entreprise, administration…) extérieure à sa propre communauté scientifique, mais il n'aura alors plus prise sur les décisions stratégiques fixées en dehors de l'arène scientifique, ou du moins verra s'amoindrir ses moyens d'action sur ces décisions..

Il est également mentionné ici l'existence d'une autre forme de perte d'autonomie, liée en particulier à la professionnalisation de la science. C'est une problématique qu'aborde Max Weber en évoquant les conséquences de « l'américanisation » du système universitaire allemand, au début du : Weber M., 1963 , Le savant et la politique, Paris, Union Générale d'Éditions (Le Monde en 10-18), ..

Cette perte d'autonomie des scientifiques est paroxystique dans le secteur de la « Big Science »De Solla Price, D. J., 1963, Little Science, Big Science, New York, Columbia University Press. Pour plus de détails sur cette notion, se reporter à l'article anglophone Big Science., faite de grands instruments et d'équipes scientifiques pléthoriques et très hiérarchisées. Mais ce phénomène se rapporte plutôt à la question de l'autonomie du chercheur au sein de sa communauté scientifique plutôt qu'à la question de l'autonomie de la science en tant que collectif. Nous ne le mentionnons donc ici que pour mémoire.

La question de l'autonomie de la science ne se réduit pas en effet à celle du scientifique : il faut tenir compte de celle du groupe. Nous verrons cependant dans la suite de cet article que l'autonomie des individus est tenue, tant par les défenseurs de l'autonomie de la science que par ses contempteurs, pour la justification ultime de celle du groupe, sur la base de certaines considérations épistémologiquesQui peuvent être résumées ici par l'idée que les scientifiques ont (ou n'ont pas) un rapport privilégié à la connaissance. C'est donc essentiellement en premier sous l'angle individuel que sera abordée ici la question de l'autonomie de la science (l'aspect collectif ne sera cependant évidemment pas négligé, en particulier l'analyse des dispositifs d'évaluation qui détermine le degré d'autonomie des chercheurs et des structures de recherche).

Enfin, il y a la pluralité des formes d'hétéronomie : la question de l'autonomie de la science face aux pouvoirs politiques n'est pas la même que celle de l'autonomie face aux exigences économiques ou aux idéologies. Ces forces n'agissent pas de la même manière sur les communautés scientifiques, et les réponses de celles-ci diffèrent. Cependant, ces différentes questions restent très liées, et il reste difficile de les présenter indépendamment les unes des autres. En conséquence, si leurs spécificités respectives seront présentées dans la suite de cet article, la question de l'autonomie de la science sera abordée ici sans trop s’appesantir sur cette distinction.

Des confusions à éviter Relations entre science et religion

Le principe d'autonomie de la science n'exclut pas qu'il existe certaines relations entre la science et la religion. Par exemple, l'Institut de mécanique céleste et de calcul des éphémérides s'intéresse au calcul de la date des fêtes religieuses et notamment de Pâques, avec des objectifs liés essentiellement à la recherche historiquedétermination de la date de Pâques La déterminsation de la date de Pâques - Le comput.

Relations entre science et technique Jacques Ellul considère que l'autonomie de la science est une illusion : la science est non seulement tributaire du marché mais aussi, et plus fondamentalement, de l'évolution de la technique : c'est en définitive celle-ci qui se développe de façon autonomeJacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du Siècle, 1954. Réédition : Economica, 2008. C'est également l'avis de Günther AndersChristophe David : "Günther Anders et la question de l’autonomie de la technique", Cairn : http://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2006-1-page-179.htm et, plus récemment, des penseurs de l'association Technologos"La question de l’autonomie de la technique", assises de Technologos, Université de la Sorbonne, 6-7 septembre 2013. En revanche, Ellul estime que la science joue aujourd'hui le rôle autrefois dévolu aux mythes : elle tient lieu de récit explicatif et d'instance de légitimation de la techniqueJacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973. Réédition, Les Mille et une Nuits, 2003.

Recherche fondamentale et appliquée Il faut prendre garde de ne pas confondre cette dichotomie (science autonome versus science hétéronome) avec celle opposant la recherche fondamentale à la recherche appliquée ou industrielle. Bien sûr, les chercheurs travaillant dans une perspective industrielle disposent le plus souvent de sensiblement moins d'autonomie que leurs homologues fondamentalistes. Inversement, les chercheurs fondamentalistes sont réputés avoir une plus grande indépendance par rapport aux exigences du monde économique. Mais cela ne doit pas être tenu pour une règle générale. Les nouveaux « espaces génomiques » Peerbaye A., 2004, La construction de l'espace génomique en France : la place des dispositifs expérimentaux, Thèse pour le doctorat de sociologie de l'École normale supérieure de Cachan., consacrés en particulier au séquençage du génome humain, sont structurellement hétéronomes, au cœur d'un complexe réseau d'intérêts, mais n'en sont pas moins les lieux d'une véritable recherche fondamentale Arie Rip parle à ce propos de " recherche stratégique " (Rip A., 2002, " Regional innovation systems and the advent of strategic science ", Journal of Technology Transfer, 27, .), c'est-à-dire, selon la définition canonique qu'en donnent Irvine et Martin, d'une " recherche fondamentale menée avec l'attente qu'elle produira une base large de connaissances pouvant servir de base à la résolution de problèmes pratiques reconnus, actuels ou futurs " (Irvine J. et Martin B., 1984, Foresight in science. Picking the winners, Londres, Pinter Publishers, cités in Peerbaye, 2004).. À l'inverse, Thomas Edison est l'exemple type du savant ayant pu disposer d'une grande liberté pour mener ses travaux de recherche appliquée. Les scientifiques les plus intéressés par l'utilité de leurs travaux peuvent ainsi préserver leur autonomie en adoptant une logique d'offre technologique.

Recherche publique et privée Une autre confusion doit être évitée. Il faut rappeler que la recherche libre ne s'identifie pas nécessairement à la recherche publique. L'idée de leur quasi-recouvrement n'est qu'une spécificité française, qui masque les vives controverses portant sur le rôle de l'État dans l'organisation de la recherche. Loin d'être toujours perçue comme garante de l'indépendance des savants, l'implication de la puissance publique dans les affaires scientifiques peut être vue comme un facteur de désordre, voire de déclin. C'est précisément cette question, plus que celle du rôle des puissances économiques, qui longtemps occupa les esprits, l'exemple de la biologie russe, avec l'affaire LyssenkoTrofim Denissovitch Lyssenko (1898-1976), biologiste et agronome soviétique, porte la responsabilité du retard russe en génétique et en biologie (Lecourt D., 1995, Lyssenko, histoire réelle d'une « science prolétarienne », Paris, PUF (Quadrige) ; Buican D., 1988, Lyssenko et le lyssenkisme, Paris, PUF (Que sais-je ?). Il s'attirera le soutien actif du gouvernement soviétique en prônant une « biologie prolétarienne » et en développant des théories contredisant la génétique mendélienne, accusée d'être « métaphysique » et « réactionnaire ». Pendant une trentaine d'années, de 1936 à 1965, les idées lyssenkistes formeront le socle d'une « biologie d'État » imposée par Staline, puis par Khrouchtchev. Il faut attendre la destitution de Khrouchtchev pour que Lyssenko, privé de soutiens politiques, soit démis et que ses travaux, nourris d'expériences truquées, soient officiellement dénoncés., ayant montré ce que la science pouvait avoir à craindre des pressions politiques. Le sociologue Henri Lévy-Bruhl défend ainsi en 1949 la science libre en ces termes : Lévy-Bruhl H., 1949, « Pas de science dirigée », la Revue Socialiste, 27, avril 1949, . Levy-Bruhl vise ainsi en premier lieu à préserver la science des immixtions politiques, et ne s’inquiète d'un contrôle par les forces du commerce qu’en second lieu, comme une forme de l’utilitarisme qu’il dénonce :

La recherche libre ne se confond donc ni avec la recherche fondamentale ni avec la recherche publique. Elle est simplement le lieu d'une démarche scientifique menée indépendamment des pressions économiques ou sociales, quand bien même elle vise également à répondre à des problèmes économiques ou sociaux, quand bien même elle est menée dans un contexte entrepreneurial.

Histoire L'autonomie de la science est un concept principalement issu de la révolution copernicienne, moment où les tensions entre dogmes religieux et connaissance scientifique ont pris une ampleur sans précédent, mais on peut y déceler des origines un peu plus anciennes. En effet, l'histoire de l'autonomie de la science n'est pas celle d'une lutte contre les pouvoirs politiques, économiques ou religieux. La geste galiléenne masque une réalité infiniment plus complexe.