Magnus Hirschfeld, né le à Kolberg (Pologne) et mort le à Nice (France), est un médecin allemand.
Premier à étudier la sexualité humaine sur des bases scientifiques et dans sa globalité, il fonde l'Institut de sexologie à Berlin ; il est un défenseur des minorités sexuelles, également fondateur du Comité scientifique et humanitaire et la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle et l'un des pères fondateurs des mouvements de libération homosexuelle. Hirschfeld est considéré comme l'un des sexologues les plus influents du . Il a notamment lutté contre la persécution des homosexuels allemands soumis au paragraphe 175 du Code pénal allemand. En 1919, avec le psychiatre Arthur Kronfeld, il fonde à Berlin la première clinique transgenre au monde, l'institut de « Recherches sur le sexe ».
Biographie
Débuts Magnus Hirschfeld est né en 1868 en Poméranie (depuis 1945, en Pologne) dans une famille juive ashkénaze et est le fils d'un médecin nommé Hermann Hirschfeld. Il a une sœur, Recha Tobias (qui mourra dans le ghetto et camp de concentration de Theresienstadt, en 1942).Bauer 2017, p. 81..
Il fréquente l'école de la cathédrale de Kolberg, qui était à l'époque une école protestante..
De 1888 à 1892, il étudie à Breslau la linguistique comparée. puis à Strasbourg la médecine et les sciences naturelles, à Munich, à Heidelberg, où il poursuit ses études en médecine tout en effectuant son service militaire, et enfin à Berlin pour rédiger sa thèse médicale sur les effets de la grippe sur le système nerveux, avec Rudolf Virchow et Emil Heinrich du Bois-Reymond comme examinateurs à son oral. Il obtient son doctorat en médecine..
Après ses études, Hirschfeld passe les deux années suivantes à parcourir le monde, à donner des conférences et à écrire des articles. Il séjourne longtemps dans les grandes villes de France, d'Algérie, du Maroc, d'Italie et des États-Unis. Pendant son séjour de huit mois aux États-Unis, Hirschfeld se rend à Chicago pour documenter l'Exposition mondiale colombienne pour un journal allemand. Il devient fasciné par la sous-culture homosexuelle de la ville, frappé par ses similitudes avec celle de Berlin.. En conséquence, il commence à développer sa théorie sur l'universalité de l'homosexualité dans le monde ; il fait des recherches dans des livres et des articles de journaux sur l'existence de sous-cultures homosexuelles à Rio de Janeiro, Tanger et Tokyo, qui partagent toutes de nombreuses similitudes culturelles.
Puis, il ouvre en 1894 à Magdebourg un cabinet en naturopathie et médecine générale. Deux ans plus tard, il s'installe dans le quartier de Charlottenburg à Berlin.
Comité scientifique-humanitaire Frappé par le nombre de ses patients homosexuels qui ont des Suizidalnarben (« cicatrices laissées par des tentatives de suicide »), et marqué toute sa vie par le suicide par désespoir et honte d'un jeune lieutenant homosexuel en 1896, qu'il soignait - incident catalyseur de sa carrière de sexologue et de militant des droits des homosexuelsHirschfeld, Magnus (1922-1923). Winkel, Rosa (éd.). Von einst bis aujourd'hui : Geschichte einer homosexueln Bewegung 1897-1922 [Mémoire : Célébration du 25 ans de la première organisation LGBTI (1897-1922)]. Traduit par Lombardi-Nash, Michael. Berlin : Manuscrits d'Uranium (publié en 2023). pp. 62-63. -, il se retrouve souvent à essayer de donner à ses patients une raison de vivre.Bauer 2017, p. 39-41.. Hirschfeld est également profondément affecté par le procès d'Oscar Wilde en 1895, auquel il fait souvent référence dans ses écrits.
En 1896, Hirschfeld publie sous le pseudonyme « Th. La Ramie » la brochure intitulée Sappho et Socrate, sur l'amour entre personnes de même sexeHirschfeld, Magnus (1896). Sappho et Socrate : Comment expliquer l'amour des hommes et des femmes aux personnes de leur propre sexe ? [Sappho et Socrate : Comment expliquer l'amour des hommes et des femmes aux personnes de leur propre sexe ?]. Traduit par Lombardi-Nash, Michael. Berlin : Manuscrits d'Urania (publié en 2019).. La brochure soutient que l'homosexualité est un phénomène biologique naturel qui ne devrait pas être criminalisé, citant les mots de Friedrich Nietzsche : « Ce qui est naturel ne peut pas être immoral ».Le , il fonde dans son appartement de Charlottenburg avec l'éditeur Max Spohr, l'avocat Eduard Oberg, l'écrivain et Adolf Brand, venu avec d'autres personnes de la revue Der Eigene, le Comité scientifique-humanitaire (WHK, en allemand : Wissenschaftlich-humanitäres Komitee), dont il prend la direction. Le comité sera la première organisation au monde ayant comme but la dépénalisation des relations de nature homosexuelle.
Ses membres espéraient obtenir l'abolition du paragraphe 175 inscrit dans le code pénal allemand depuis 1871 et qui prévoyait des peines de prison et la suspension des droits civils pour ceux convaincus de s'être livrés à des . Selon le comité, cette loi était inacceptable du fait qu'elle encourageait des formes de chantage. Il recueille au fil des années de nombreuses signatures dans le cadre de campagnes de pétition. La devise du comité, (la justice grâce à la connaissance), reflète la conviction de Hirschfeld qu'une meilleure compréhension de l'homosexualité mènera à la disparition de l'hostilité à son égard. Hirschfeld, qui luttera sans relâche pour cet objectif, devient un personnage public en AllemagneF. Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), Paris, Seuil, 2000.. vignette|Couverture de la publication Ce que doit savoir le peuple du troisième sexe ! par Magnus Hirschfeld, Leipzig (1901). Afin de lutter pour cette dépénalisation, Hirschfeld reprend à son compte la théorie du « troisième sexe » développée par Karl Heinrich Ulrichs. Il avance l'idée de stades « intermédiaires sexuels » (en allemand, sexuelle Zwischenstufen) : une échelle allant, indépendamment du sexe biologique, de la masculinité à la féminité. L'homosexualité, considérée comme innée et comme une question, alors, d'ordre médical, ne pouvait être pénalement répréhensible.
Les positions de Hirschfeld ne font pas l'unanimité au sein du comité et des conflits apparaissent rapidement. Certains, comme , désapprouvent la comparaison que Hirschfeld fait entre homosexuels et handicapés. Ils estiment également que les « uraniens » ne sont pas nécessairement féminins. En 1903, une scission a lieu et certains, avec Adolf Brand, créent la Gemeinschaft der Eigenen (GdE) ou « communauté de l'unique » (à comprendre comme « communauté des gens singuliers »). gauche|vignette|Dr. Magnus Hirschfeld (1919). Hirschfeld fonde aussi en 1919 la première clinique transgenre au monde : l'Institut de Recherche sur le sexe à Berlin, qui fut plus tard détruit par des nazis qui entreprirent des autodafés avec la bibliothèque qui s'y trouvait. Ses écrits, conférences et ouvrages ont été d'une importance capitale pour la « révolution sexuelle » qui s'annonça au XX siècle et ont eu une influence déterminante sur les travaux des scientifiques et chercheurs pionniers de la sexualité Wilhelm Reich et Alfred Kinsey.
Le médecin supervise aussi, en 1930, la toute première tentative au monde d'opération de changement de sexe, sur la Danoise Lili Elbe.
Combat contre le paragraphe 175 La pétition lancée par le comité pour l'abrogation du paragraphe 175 recueille plus de dont celles d'Albert Einstein, Sigmund Freud, Hermann Hesse, Richard von Krafft-Ebing, Thomas Mann, Stefan Zweig, Rainer Maria Rilke, Léon Tolstoï, Émile Zola, etc. Le projet de loi est déposé au Reichstag en 1898, mais il ne sera pas adopté car seule une minorité du parti social-démocrate le soutiendra. Hirschfeld, désappointé, remet le combat à plus tard en espérant pouvoir bénéficier de l'appui de parlementaires qu'il savait être homosexuels, notamment dans le SPD dont il était aussi membre.
L'idée portée par ce projet de loi continuera sa progression et, à la fin des années 1920, il sera sur le point d'être adopté ; mais la brutale montée du nazisme rendra cependant ce vote impossible.
Travestissement En 1910, paraît la première monographie s'appuyant sur l'étude de 100 cas de travestissement. Hirschfeld y évoque ces femmes soldats aux comportements héroïques. En 1930, dans un ouvrage sur l’histoire de la sexualité dans la guerre, il mentionne dans une vignette une jeune femme de vingt ans qui revêt l’uniforme et se dit prête à répondre à l’appel de l’armée et à s'engager. Les faits se déroulent entre 1914-1918 dans l'armée allemande.
En 1947, dans un ouvrage publié à titre posthume, ce cas est développé plus en détail (Tréhel, 2013). Helene Deutsch, Hirschfeld, Freud, des médecins ayant partagé les mêmes théories écrivent, à la même période, sur des femmes combattantes revêtant l’apparat masculin, ce qui laisse supposer un lien entre les auteurs sur ce thème (Tréhel, 2015).
Travaux et engagements vignette|Magnus Hirschfeld, Schwules Museum, Berlin. De 1899 à 1923, Hirschfeld publie la revue Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen, plus connue sous le nom Jahrbuch, dans laquelle contribuent activement Numa Prætorius, Paul Näcke, Marc André Raffalovich, Paul-Louis Ladame, Camille Spiess, Georges Saint-Paul, etc. En 1903 et 1904, il entreprend une étude statistique auprès d'étudiants et de travailleurs par le biais de questionnaires anonymes. Ces études l'ont amené à conclure que la proportion d'homosexuels dans la population était de 1,5 %, tandis que le pourcentage de bisexuels serait de 3,5 %. En 1907, il témoigne en tant qu'expert durant l'affaire Harden-Eulenburg. En 1908, il publie le Journal de sexologie, qu'il arrête après un court laps de temps. En 1910, il oriente ses travaux sur les personnes qui portent des vêtements du sexe opposé qu'il nomme indistinctement « transvestis ». Lors de la Première Guerre mondiale, Hirschfeld cesse ses travaux de recherche et sert comme médecin dans un hôpital de campagne. vignette|Centre Magnus-Hirschfeld à Hamburg-Winterhude. En 1918, il crée la Fondation du Magnus Hirschfeld, et le il fonde l'Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft), qui est le premier au monde à se consacrer à l'étude des sexualités humaines. En 1919, il participe au scénario et joue dans le film Différent des autres (Anders als die Andern) et participe aussi au scénario de Prostitution, autre film du même réalisateur, Richard Oswald. En 1921, avec l'Institut de sexologie, il organise la première « conférence pour une réforme sexuelle basée sur la sexologie » qui conduit à la création d'une Ligue mondiale pour la réforme sexuelle. D'autres conférences ont lieu à Copenhague en 1928, à Londres en 1929, à Vienne en 1930 et à Brno en 1932. En 1927, son film Gesetze der Liebe paraît. Il s'agit d'un film éducatif sur la sexualité, visant entre autres à combattre le paragraphe 175 du Code pénal allemand, qui condamne l'homosexualité.. En 1930, l'Institut effectue sur Lili Elbe la première opération connue de changement de sexe pour une femme transgenre.
Montée du nazisme et exil thumb|Parade d'étudiants du parti nazi devant l'Institut de sexologie de Magnus Hirschfeld.|gauche Dans les années 1920, ses conférences sont de plus en plus chahutées. À Munich en 1920, il est grièvement blessé au crâne et certains journaux annoncent même sa mort. Juif, homosexuel et activiste pour les personnes homosexuelles et transgenres, il devient une cible de choix pour les nazis. : Adolf Hitler le surnomme ainsi . En 1930, il ne peut plus se sentir en sécurité dans son propre pays. Il accepte alors une série de conférences aux États-Unis en 1931 et, suivant les mises en garde de ses amis, choisit de ne pas rentrer en Allemagne. Il reste en exil, d'abord à Zurich et à Ascona en Suisse, puis à Paris et enfin à Nice en France.