Claude Lévi-Strauss Prononciation en français de France retranscrite selon la norme API., né le à Bruxelles et mort le dans le ., est un anthropologue et ethnologue français qui a exercé une influence majeure à l'échelle internationale sur les sciences humaines et sociales dans la seconde moitié du . Il est devenu notamment l'une des figures fondatrices du structuralisme à partir des en développant une méthodologie propre, l'anthropologie structurale, par laquelle il a renouvelé en profondeur l'ethnologie et l'anthropologie en leur appliquant les principes holistes issus de la linguistique, de la phonologie, des mathématiques et des sciences naturelles.

Professeur agrégé de philosophie et enseignant au début des années 1930, il se tourne à partir de 1935 vers l'ethnologie, dont il va faire son métier. Après ses premiers travaux de terrain sur des peuples indigènes du Brésil (Caduveos, Bororos, Nambikwara et Tupi-Kawahib) entre 1935 et 1939, il est contraint de s'exiler en 1941 à New York ; où il rencontre de grandes figures des sciences humaines et sociales, dont le phonologue russe Roman Jakobson, auprès de qui il s'initie aux principes de l'analyse structurale et de la linguistique moderne. À partir de cette découverte décisive qu'il choisit d'appliquer à la parenté, il élabore les principes de l'anthropologie structurale, en rupture radicale avec les courants alors dominants en ethno-anthropologie (évolutionnisme, diffusionnisme, culturalisme, fonctionnalisme) : il cherche à expliquer la société et ses manifestations comme un tout doté d'une cohérence interne autorégulée, échappant à la conscience des individus. À son retour en France, il soutient et publie en 1949 sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, première application de sa méthode novatrice, qui lui apporte une notoriété précoce parmi les anthropologues de nombreux pays.

Durant les années 1950, il enseigne en France, où il est directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études (future École des hautes études en sciences sociales) et aux États-Unis et consolide les principes de sa méthode structurale, qu'il présente en 1958 au public sous la forme d'un recueil d'articles, Anthropologie structurale, premier d'une série d'ouvrages méthodologiques. Ses travaux apportent un éclairage neuf sur un grand nombre de problématiques anthropologiques classiques jusqu'alors mal connues ou inexpliquées. Ils acquièrent rapidement un rayonnement international et inspirent d'autres disciplines, participant dans une large mesure à la naissance du mouvement structuraliste français. Élu en 1959 à la chaire d'anthropologie sociale du Collège de France, Lévi-Strauss quitte le champ de la parenté et continue avec Le Totémisme aujourd'hui et La Pensée sauvage (1962) à revisiter les grandes thématiques anthropologiques, bouleversant le regard occidental sur les sociétés sans écriture. Puis, durant près d'une décennie, il se consacre à une approche structurale des mythes, publiant entre 1964 et 1971 les quatre volumes des Mythologiques, son œuvre majeure. Dans les années 1970 puis après sa retraite en 1982, il adapte sa méthode scientifique à l'évolution générale du paradigme structuraliste vers la dimension temporelle (diachronie, structuralisme génétique), travaillant notamment avec les historiens des Annales à la naissance de l'anthropologie historique sur des thèmes comme la famille, la parenté cognatique, le système à maison. Parallèlement, tout au long de sa carrière, il participe à la réflexion sur les sciences sociales et leur organisation institutionnelle, et réexamine de façon critique de vastes thématiques des sciences humaines comme l'art, le progrès, la race, les rapports entre nature et culture, le développement et la condition humaine.

Auteur, à côté de ses nombreux ouvrages de caractère universitaire, d'un livre plus littéraire et autobiographique, Tristes Tropiques, qui connut dès sa parution en 1955 un large succès public en France comme à l'étranger., Lévi-Strauss a été élu en 1973 à l'Académie française. Ayant acquis à partir des années 1980 une très grande stature intellectuelle, consacrée en 2008 par l'entrée de son vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, il reste présent dans les médias et les débats de société jusqu'à un âge avancé. Sa pensée, qui avait perdu après les une grande partie de son influence dans les sciences sociales avec le reflux du paradigme structuraliste et holiste, connaît une nouvelle vitalité à partir des années 2000 en philosophie des sciences et des mathématiques, autour de la notion-clé de transformation.

Biographie Enfance et formation Claude Lévi-Strauss naît Gustave Claude LéviActe de naissance du , consultable sur le site des archives de l'État en Belgique.. le à Bruxelles, où résidaient brièvement ses parents : Raymond Lévi, artiste peintre portraitiste (petit-fils d'Isaac Strauss, chef d'orchestre à la cour de Louis-Philippe puis de ), qui utilise « Lévi-Strauss » comme nom d'usage, et Emma LévyEmma Lévy : acte de naissance du de la ville de Verdun, consultable sur le site des archives départementales de la Meuse., eux-mêmes cousins issus de germains, de familles juives alsaciennes.. (c'est en 1961 seulement que Claude Lévi-Strauss obtiendra du Conseil d'État l'officialisation de son nom d'usage hérité de son père.). La famille se réinstalle à Paris peu après la naissance de l'enfant, et connaît d'importantes difficultés financières avec le déclin du portrait peint sous l'influence nouvelle de la photographie. Influencé par les impressionnistes, Raymond Lévi donne à son fils unique des estampes japonaises en récompense de ses succès scolairesClaude Lévi-Strauss vouera une passion au Japon, qu'il découvrira de 1977 jusqu’en 1988. Claude Lévi-Strauss, L'Autre Face de la Lune. Écrits sur le Japon, Seuil, 2011.. L'un de ses oncles est le portraitiste Henry Caro-Delvaille. Durant la Première Guerre mondiale, Emma Lévy se réfugie avec le jeune Claude chez son propre père, rabbin de la synagogue de Versailles.

Après le retour de la famille à Paris après la guerre, dans le , Lévi-Strauss suit ses études au lycée Janson-de-Sailly puis au lycée Condorcet (en khâgne)Pierre Albertini, « Les juifs du lycée Condorcet dans la tourmente », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, , 2006/4, ., et découvre alors Karl Marx et Sigmund Freud. Il a aussi étudié au lycée HocheUn livre sur le lycée Hoche, , Le Parisien.. À la fin de ses études secondaires, il rencontre un jeune socialiste d'un parti belge et s'engage alors à gauche. Il découvre rapidement les références philosophiques de ce parti qui lui étaient jusqu'alors inconnues, incluant Karl Marx et Karl Kautsky. Il commence à militer au sein de la SFIO, où il anime le Groupe d'Études Socialistes, puis devient secrétaire général de la Fédération des Étudiants Socialistes, ancêtre du MJS.. En 1928, il devient secrétaire parlementaire du député socialiste Georges MonnetClaude Lévi-Strauss, « Autoportrait, propos recueillis par Catherine Clément et Dominique A. Grisoni », Magazine littéraire, , , , .. Le , il fait une conférence sur la doctrine d'Henri de Man au sein de la 16 section SFIO de la Seine. Il obtient une licence à la Faculté de droit de Paris, avant d'être admis à la Sorbonne et d'être reçu troisième à l'agrégation de philosophie en 1931.. Il se marie en 1932 à Dina Dreyfus, une ethnologue française qui l'initie et le convertit à cette discipline. Il est alors proche de faire une carrière politique, à l'instar des nombreuses personnes qu'il fréquente dans ces années.. Une cinquantaine d'années plus tard, il se décrira lui-même comme un « anarchiste de droite », néanmoins « fidèle à Marx », quoique ..

Missions ethnographiques et premières fonctions académiques vignette|Indiens Caduveo, du Mato Grosso brésilien. Après deux ans d'enseignement de la philosophie au lycée Victor-Duruy de Mont-de-Marsan et au lycée de Laon, Lévi-Strauss accepte la proposition du directeur de l'École normale supérieure, Célestin Bouglé de participer à la mission universitaire au Brésil. Il quitte alors l'enseignement de la philosophie et la vie politique et part en 1935 avec son épouse en tant que professeur de sociologie à l'université de São Paulo. De là, ils organisent et dirigent plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie :

Une première mission a lieu en 1935-1936, auprès des indiens Caduveo et Bororo. Une deuxième expédition est lancée en 1938, dans des conditions matérielles également difficiles ; les ethnologues rencontrent les Nambikwara dont ils rapportent une documentation fournie et . En raison d'une infection des yeux, plusieurs membres de l'équipe, parmi lesquels Dina Lévi-Strauss, doivent abandonner la mission. Claude Lévi-Strauss poursuit l'expédition avec quelques compagnons ; ils visitent les peuples autochtones et Tupi Kawahib dans l'État du Rondônia.

vignette|gauche|De gauche à droite : Claude Lévi-Strauss, Ruth Landes, Charles Walter Wagley (Rio de Janeiro, fin des années 1930). De retour en France à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Lévi-Strauss est mobilisé en 1939-1940 sur la ligne Maginot comme agent de liaison, puis, après la débâcle, arrive au lycée de Montpellier le 11 novembre 1940, avant d’être révoqué le en raison des lois raciales de Vichy.

Il se sépare de son épouse Dina et quitte la France avec l'aide de Varian Fry en « Catherine Clément raconte le grand ethnologue qui fête ses », interview, Le Journal du Dimanche, . pour se réfugier à New York, alors haut lieu de bouillonnement culturel, accueillant de nombreux intellectuels français en exilEugénie Bastié, « Breton / Saint-Exupéry, le manifeste et le sacrifice », Le Figaro Magazine, semaine du , . Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil (1940-1947), Grasset, 2005.. À la rentrée 1941, il est chargé d'enseigner la sociologie contemporaine de l'Amérique du Sud à la ..

En 1942, il rallie la France libre, l'organisation de résistance extérieure fondée par le général de Gaulle et travaille comme speaker à l’. La rencontre avec Roman Jakobson (qui lui est présenté par Alexandre Koyré), dont il suit les cours et devient un procheGérard Lenclud, Claude Lévi-Strauss aujourd'hui , , Études du CEFRES , HAL ()., est décisive sur le plan intellectuel : la linguistique structurale lui apporte les éléments théoriques qui lui faisaient défaut pour mener à bien son travail d'ethnologue sur les systèmes de parenté. Il s'attelle alors à la mise en forme rédactionnelle des matériaux ethnographiques rapportés du Brésil.

Parallèlement, il s'engage auprès des Forces françaises libres, et est affecté à la mission scientifique française aux États-Unis. Il fonde avec Henri Focillon, Jacques Maritain, Jean Perrin et d'autres l'École libre des hautes études de New York en ..

Apogée scientifique Rappelé en France en 1944 par le ministère des Affaires étrangères, il retourne aux États-Unis en 1945 pour y occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l'ambassade de France, et poursuivre grâce à la richesse des bibliothèques américaines l'écriture de son premier grand ouvrage ethnologique sur la parenté, avec le projet d'en faire une thèse universitaire..

Divorcé de sa première femme Dina, il épouse en 1946 Rose-Marie Ullmo (1913-1985), avec qui il a un fils, Laurent, l'année suivante. La rédaction de sa thèse « Les Structures élémentaires de la parenté » achevée, il rentre en France avec sa famille au tout début de 1948. En 1949, il soutient et publie sa thèse, devient sous-directeur du musée de l'Homme, puis, sollicité par Lucien Febvre, obtient une chaire de directeur d'études à l'École pratique des hautes études (où il enseigne à la fois à la V et à la VI section, future EHESS).