Mario Luzi, né le à (alors frazione de Sesto Fiorentino) près de Florence où il est mort le , est un poète, dramaturge, essayiste et sénateur italien.
Mario Luzi compte parmi les poètes italiens les plus importants du . Sa personnalité et son œuvre le placent au premier rang de la « troisième génération , note 3. » poétique italienne ou « deuxième génération Ce nom de convention défini par la critique (dans un article de 1936 du critique Francesco Flora) qui ne sera jamais revendiqué par les poètes eux-mêmes, reste un moyen commode de désigner les deux générations de poètes apparues entre les deux guerres mondiales. La première génération est constituée notamment de Giuseppe Ungaretti (1888-1970), Eugenio Montale (1896-1981) et Salvatore Quasimodo (1901-1968). Le terme hermétique - longtemps utilisé avec une connotation négative - est cependant source d'ambiguïté : [...] ce qu’on appelle « l’hermétisme » ne relève pas fondamentalement, sauf peut-être chez Montale, d’une volonté de codage, d’obscurité, mais d’un désir de suspendre l’usage ordinaire de la langue pour atteindre à la poésie pure, à une expression poétique libérée de toute interférence avec d’autres genres littéraires, et aussi, bien sûr, pour se démarquer de la propagande officielle et de toutes les formes falsifiées de communication. En quoi on peut comprendre qu’il ait tenu, dans l’histoire de la littérature italienne, une place analogue à celle du surréalisme en France et dans d’autres pays, sans pour autant lui ressembler (nul appel à l’inconscient et à la dictée automatique chez les poètes hermétistes, mais au contraire une volonté d’être aussi conscient que possible des moyens employés) . », aux côtés d'Attilio Bertolucci, Piero Bigongiari, Giorgio Caproni, et Vittorio Sereni.
Porté aux nues avec le recueil Avènement nocturne (1940), considéré dès sa parution comme un ouvrage majeur de la poésie italienne, Luzi devient le poète emblématique de l’hermétisme florentinselon Verdino il en devient même l'antonomase . Bien que ses recueils immédiatement ultérieurs s'en éloignent irrévocablement, cette étiquette va cependant le poursuivre pendant plus de vingt ans au point d'être successivement la cible dans les années 1950 des néoréalistes puis dans les années 60 de la néo-avant-garde, jusqu'à être considéré comme « une page à tourner » selon l'expression d'Edoardo Sanguineti.
En 1963 Dans le magma montre une évolution radicale de sa poétique. Jusqu'alors intime et lyrique, dans une écriture tournée sur soi, Luzi considère dorénavant que . Cette nouvelle approche va faire de Luzi le principal interlocuteur des plus jeunes poètes italiens des années 1970 (Cesare Viviani, Eugenio De Signoribus...).
Par la suite, sa renommée ne cesse de s’accroître en Italie comme à l'étranger, grâce à la qualité et la nouveauté de ses ouvrages - recueils comme pièces de théâtre, ses essais confirmant la pleine conscience des procédés utilisés. Avec le recueil Pour le baptême de nos fragments (1985) commence une troisième et ultime période de son œuvre, caractérisée par une nouvelle liberté de forme et de rythme, un naturel, une richesse de registres qui servent une pensée et une spiritualité de plus en plus profondes et nuancées.
Tout au long de presque soixante-dix ans de création, de quinze recueils de poésie (et presque autant de pièces de théâtre en vers), la poésie de Mario Luzi a surtout montré un constant renouvellement, une perpétuelle remise en cause, caractéristiques d'une création toujours vive, à l’instar d’un Stravinsky ou d’un Matisse, ou si l'on tient à prendre en compte sa foi catholique, d'un Messiaen.
Biographie
1914-1944 : de l'enfance aux débuts poétiques vignette|300px|Paysage caractéristique de la Maremme, paysage rural et familier de l'enfance
Mario Luzi est le deuxième enfant de Ciro Luzi, employé des chemins de fer, et de Margherita Papini. Ils sont tous deux originaires de Samprugnano (aujourd'hui Semproniano) près de Grosseto en Maremme, village où Mario Luzi séjournera régulièrement jusqu'en 1940, et qui sera une source d'inspiration constante pour sa poésie. Il commence à écrire ses premiers poèmes à dix ans. En 1926, il est envoyé chez son oncle à Milan, mais ne supportant pas la séparation d'avec ses parents, il finit ses études au lycée Tolomei de Sienne (1927-1929) : « »
En , il rentre au Lycée Galilée de Florence. Son professeur de littérature italienne est Francesco Maggini, grand spécialiste de Dante. Il y fait la lecture décisive de Saint Augustin. . - la composante spirituelle chrétienne sera une constante de toute son œuvre, mais aussi des Chants Orphiques de Dino Campana.
En 1932, il commence ses études à l'Université de Florence, où il se lie d'amitié avec d'autres étudiants, dont certains deviendront célèbres : Piero Bigongiari (1914-1997), Carlo Bo (1911-2001), Oreste Macri (1913-1998) et Leone Traverso (1910-1968). Florence est alors en pleine effervescence artistique, véritable capitale de la littérature italienne des années 1930, et la décennie sera riche de rencontres littéraires, d'amitiés nouvelles : Attilio Bertolucci (1911-2000); Romano Bilenchi (1909-1989); celui qu'il appelle son « maître en poésie » - Carlo Betocchi (1899-1986); Alessandro Parronchi (1914-2007), le futur traducteur de Mallarmé; Vasco Pratolini (1913-1991); Vittorio Sereni (1913-1983)... En 1933, il rencontre sa future femme Elena Monaci (1913-2009).
Son activité littéraire commence dès 1931 par la collaboration à diverses revues : Il Feroce (1931), la revue mensuelle de Fosco Maraini; L’Italia letteraria (1933-34); (1933-35); Il Frontespizio (1935) la revue de Piero Bargellini et Carlo Betocchi; (1937); (1938); (1938); (1940-43) la revue de Malaparteparmi les contributions de Luzi : Ciels séduits (juin 1940), critique pertinente du surréalisme français; et en 1943, la préparation d'un numéro de Prospettive consacré à l', mais la revue disparaîtra avant qu'il ait pu voir le jour.; La Ruota (1941-43) de Mario Alicata et Primato (1941-43).
En 1935 - alors qu'il est encore étudiant - paraît son premier recueil la Barque . Il est notamment salué par un articlein Il Popolo di Sicilia, 29 novembre 1935 : élogieux d'un auteur alors inconnu, Giorgio Caproni (1912-1990). De leur rencontre, quelques années plus tard, naîtra une grande amitié (qui durera jusqu'à la mort de Caproni). En 1937, la fréquentation du Caffè Le Giubbe Rosse lui permet de rencontrer les « aînés » (et les plus jeunes) réunis autour d'Eugenio Montale (1896-1981), notamment Alessandro Bonsanti (1904-1984), Carlo Emilio Gadda (1893-1973), Alfonso Gatto (1909-1976), Tommaso Landolfi (1908-1979), Aldo Palazzeschi (1885-1974) et Elio Vittorini (1908-1966). Il rencontre par ailleurs le peintre Ottone Rosai (1895-1957) qui deviendra un grand ami.
En parallèle il poursuit ses études supérieures : en 1936 il a soutenu son mémoire sur François Mauriac, publié deux ans plus tard sous le titre ; en 1938 il est reçu brillamment au concours de recrutement des professeurs de lycée (équivalent italien de l'agrégation), section littératures italienne et latine. Après des débuts en tant que maître auxiliaire (1937), il commence à enseigner : en il est nommé professeur d'italien et de latin à l'Institut Macedonio Melloni à Parme. Lors de son séjour parmesan (1938-1940), il fréquente Attilio Bertolucci, et les peintres Carlo Mattioli (1911-1994) et Giorgio Morandi (1890-1964).
Pour Luzi il s'agit d'une période (1935-1940) de crise et de grande mélancolie, dues principalement au contexte politique de l'Italie (fascisme, guerre d'Éthiopie, intervention italienne en Espagne...) dont son deuxième recueil Avènement nocturne , qui paraît en 1940 porte la trace. Le succès critique est cependant au rendez-vous : on situe Luzi dans les traces de Dino Campana et d'Arthur Rimbaud, et l'ouvrage est rapidement déclaré manifeste de l<ref>Parmi les articles, celui de Carlo Bo in Letteratura (1940) parlant de limage exemplaire (immagine esemplare) de l'hermétisme luzien, aura une grand retentissement; il a été repris in Nuovi studi (Firenze,1946).</ref>. Autre signe de reconnaissance précoce : il est le plus jeune auteur retenu dans l'anthologie Lirici nuovi (1943) établie par Luciano Anceschi.
Reformé pour insuffisance respiratoire, Luzi se voit muté d'office en 1941 à l'Institut Carducci de San Miniato à Florence, avant d'obtenir un second poste à Rome, en tant que relecteur de bibliographies pour Il libro italiano. Il se partage alors entre Florence et Rome, où il voit surtout Giorgio Caproni. Le , Mario Luzi épouse Elena Monaci. Le couple s'installe au 55 Via Milton à Florence.
Le , le jour de la chute de Mussolini, Alessandro Parroncchi, Romano Bilenchi, Mario Luzi et quelques autres élaborent un texte appelant à la constitution d'un gouvernement d'inspiration sociale-démocrate. Le texte est bloqué par la censure, encore active; les rédacteurs du manifeste doivent quitter Florence pour échapper à la police fasciste. Le couple Luzi se réfugie à Moncioniévoqué par Luzi dans un célèbre poème Village (Villaggio) du recueil Prémices du désert (), frazione de Montevarchi. Gianni, leur fils, naît le .
: l'Italie est en plein chaos. Toujours caché à Moncioni, le poète, afin de rassurer ses parents installés à Florence depuis peu se rend à bicyclette à Florence accompagné d'Alessandro Parronchi : tous les ponts sur l'Arno ont été coupés, plusieurs quartiers sont défigurés par les bombardements, et Luzi ne peut que constater que l'immeuble via Milton où vivaient le couple, a été détruit et avec lui ses archives et ses livres.
1945-1959 : journalisme et recherche poétique
À la fin de la guerre, Mario Luzi habite provisoirement avec sa femme et son fils chez ses parents à Florence, où il retrouve un poste de professeur au lycée scientifique Léonard de Vinci; il y enseignera jusqu'en 1963. En 1947, il rencontre Stephen Spender et Dylan Thomas, et noue une amitié avec Cristina Campo, alors compagne de Leone Traverso.
En 1946 et 1947 sont respectivement publiés Une libation et Cahier Gothique , deux sommets de l'art . Luzi écrit par ailleurs son premier drame, Pierre obscure , mais le drame traitant du suicide d'un prêtre, sa première représentation en 1950 se verra interdite par la censure sur intervention de l'Église, et Luzi ne le publiera finalement qu'en 1994.
Les années 1948-1949 seront une nouvelle période de dépression, due en partie à la difficulté de concilier l'écriture avec les tâches d'enseignement. Luzi rend de nombreuses visites à Carlo Betocchi dont l'amitié lui offre un précieux soutien. Il abandonne l'écriture d'un essai sur Mallarmé (qu'il n'arrivera à reprendre qu'en 1952). Il ne va pas retirer le prix Saint-Vincent qui lui est attribué en octobre pour son essai L'Enfer et les Limbes .
Dans les années 1950, Luzi continue cependant de collaborer à des revues. On peut notamment citer sa participation avec un essai sur Igitur de Mallarmé à que le critique d'art Roberto Longhi vient de fonder à Florence, et qui sera l'une des principales revues italiennes de la seconde moitié du . Il y a aussi entre 1951 et 1952 l'expérience malheureuse car épuisante pour Luzi de tenir la rubrique «cinéma» de La Nazione; mais surtout l'aventure de La Chimère (La Chimera) d'avril 1954 à juin 1955, un mensuel animé par tout le cercle d'amis de Luzi : Carlo Betocchi, Carlo Bo, Piero Bigongiari, Oreste Macri, Alessandro Parronchi. La Chimère, qui défend notamment l'idée d'une indépendance absolue de la littérature et de l'art par rapport à l'idéologie, engagera une assez vive polémique contre les défenseurs du néo-réalisme, notamment la revue de Pasolini, Fortini et Leonetti. L'ensemble de ses textes pour la Chimère seront recueillis en 1965 sous le titre Tout en question . En 1955, il commence sa collaboration à Il Tempo, rubrique littérature étrangère.