Serge et Bacchus de Rasafa (en latin classique Sergius et Bacchus ; en grec moderne , Sérgios kai Vákkhos) sont des chrétiens morts martyrs vers en Syrie et fêtés le .

Serge et Bacchus étaient des officiers militaires proches de l'empereur romain Maximien. Ils étaient chrétiens secrètement et refusèrent de prendre part à un sacrifice en l'honneur des dieux romains. Ils furent torturés à Barbalissos, où mourut Bacchus, puis Serge fut martyrisé jusqu'à Rasafa, avant d'être décapité car il ne voulait pas renier sa foi.

L'année 1994 relance l'intérêt des fidèles pour les deux saints. Les travaux de l'historien John Boswell ouvrent le débat dans un livre-somme publié peu avant sa mortSame-Sex Unions in Pre-Modern Europe (Villard Books, 1994). , où il suggère que Serge et Bacchus étaient un couple de même sexe marié selon les rites chrétiens, mais ce point a été discuté par d'autres historiens. Dans la continuité des travaux de Boswell, le peintre et moine homosexuel Robert Lentz, représente Bacchus et Serge dans une œuvre, laquelle serait également une représentation d'un couple de même sexe (celle-ci sera diffusée durant la marche des fiertés de Chicago, la communauté LGBT de fidèles chrétiens s'appropriant l’icône).

Anthroponymie Bacchus est la latinisation du grec ancien Bákchos (), l’autre nom du dieu du vin grec Dionysos, et par syncrétisme, le nom du dieu dans la mythologie latine. Le nom du saint explique la raison de son martyre, foulé aux pieds par ses bourreaux, comme les raisins étaient foulés pour être réduits à l'état liquide. Le nom est parfois francisé en BaccheNicolas Bonfons (éd.), « Le martyre de sainct Serge & Bacche, & autres: le 7. Octobre. Ils ont vescu souz l'Empire de Diocletian & Maximian, il y a mil trois cents ans. », dans Histoire de la vie, mort, passion et miracles des saincts, 1607, p. 402-3. ou Bacque (/bak/).

Serge est la francisation du latin classique Sergius, nom de famille d'une importante famille romaine patricienne, les Sergii. Ce nom devint un prénom chrétien populaire en raison de son martyre dès le Andrew J. Ekonomou, Byzantine Rome and the Greek Popes, 2007..

Hagiographie

Leur plus ancienne hagiographie connue date du et est anonyme, mais Syméon Métaphraste l'a révisée au Jean-Luc Hennig, Espadons, mignons & autres monstres. Vocabulaire de l'homosexualité masculine sous l'Ancien Régime, 2015.. Au , Dioclétien régnait avec Maximien Hercule, coempereur, sur l’empire romain qui s’étendait sur tout le pourtour méditerranéen. Dioclétien qui, au début de son règne, avait été tolérant avec les chrétiens, dont beaucoup occupaient de hautes fonctions militaires ou administratives, entreprit de purger l’armée de ses éléments qui avaient embrassé la religion du Christ. À l’automne 303, son coempereur Maximien Hercule en voyage à Samosate, capitale de la Comagène (province située dans la Turquie actuelle au nord d'Urfa), décida de démasquer les chrétiens qui pouvaient se trouver parmi la hiérarchie des légions.

Sous Maximien (cf. infra), les Serge et Bacchus sont premier et deuxième officiers de la schole des gentilsLa schola gentilium. Gentilis désigne les natifs d'une région, ici la Syrie. En latin tardif, cela deviendra synonyme de « barbare », et « païen » en latin ecclésiastique.. Serge, par ses relations, a permis à son ami Antiochus d'être nommé gouverneur de province romaine de l'Euphratèse. Ils étaient secrètement de fervents chrétiens, et . À cette époque, un décret condamnait à la torture et à la mort quiconque ne rendait pas hommage à la mythologie gréco-romaine.

Des esprits malveillants allèrent à la rencontre de l'empereur pour lui demander pourquoi Serge et Bacchus n'étaient pas condamnés pour leur manque de ferveur envers les dieux, et pourquoi, alors qu'ils étaient chrétiens, ils côtoyaient si familièrement le pouvoir. Bien qu'il fût incrédule car il les aimait beaucoup, l'empereur testa leurs paroles en faisant des libations et des offrandes, avec toute l'armée. Il ne les vit pas participer, car ils priaient Dieu contre ces rites, et lui demandaient de les garder purs.

Maximien les fit arrêter et leur promit la liberté s'ils abjuraient leur foi, en sacrifiant à Jupiter. Ils refusèrent, alors l'empereur les obligea à être vêtus comme les femmes, et à traverser la ville jusqu'au palais, avec de lourdes chaînes autour du cou. Ils marchèrent tout en scandant des psaumes, et priant Dieu de les laisser sous sa garde. Arrivés, Maximien tenta une nouvelle fois de leur faire abjurer leur foi, en vain. Il les envoya à Antiochus pour les torturer jusqu'à leur repentir, sinon qu'ils meurent. Un ange apparut aux deux saints pour leur dire d'être courageux et de combattre le diable et les démons. Ils traversèrent plusieurs villes jusqu'à Barbalissos, capitale de la province. Antiochus les fit emprisonner puis torturer le lendemain, à son grand regret car il était ami de Serge.

thumb|left|230px|(Haut) Deux anges agenouillés encadrent Serge (à gauche), le Christ en majesté (au centre), et Bacchus (à droite).(Bas) Représentation de la décapitation de Serge (à gauche) et flagellation de Bacchus (à droite). Tympan de l'église Saint-Serge de Pourrain (Yonne, France).

Bacchus fut flagellé et foulé par ses bourreaux, Bacchus ne perdit pas espoir en Dieu, et une voix venue du Ciel, qui stupéfia Antiochus et les bourreaux, dit à Bacchus qu'il pouvait reposer en paix. Son corps fut jeté en dehors de la prison, et laissé aux animaux ; ceux-ci pleurèrent sa mort, et des moines qui vivaient non loin vinrent près du cadavre, puis il fut inhumé dans une grotte. Serge pleura sa mort, mais le soir-même, son () vint le soutenir pour lui dire qu'il avait déjà une place au Ciel, comme martyr pour sa foi.

Le lendemain, Antiochus ordonna à Serge de sacrifier aux dieux, ce qu'il refusa. Le gouverneur ordonna à ses hommes de main de mettre des clous aux semelles de bottes, les pointes vers la voûte plantaire, et Serge fut contraint de les chausser. Ils partirent jusqu'à Tetrapyrgium, Antiochus sur un char, Serge marchant devant, des gardes autour. Un ange vint le guérir durant la nuit, et Antiochus le pensa sorcier lorsqu'il le vit rétabli. Il lui laissa une chance de sacrifier aux dieux, mais le saint refusa, alors il lui ordonna de marcher devant lui jusqu'à Rasafa. Après leur arrivée, le gouverneur laissa une dernière chance au martyrisé, qui refusa une dernière fois, et qui fut décapité. Des hommes et des animaux sauvages pleurèrent son dévouement, et là où il fut décapité, un gouffre se forma, et il y fut enterré. Des religieux du château de Souros voulurent voler son corps pour lui donner une sépulture plus décente, mais le saint demanda au Christ d'enflammer la place de son repos ; ce miracle fit penser aux soldats de Rasafa qu'il était allumé par un ennemi.

Plus tard, quinze évêques se réunirent pour déplacer ses restes et les installer dans le sanctuaire le jour même de son martyre, le .

Date de mort et historicité thumb|right|180px|Pièce en bronze de l'empereur Julien, vers 360-363. Le diocèse de l'Europe occidentale de l'Église orthodoxe de Serbie place leur martyre vers 296Saints Martyrs Serge et Bacchus, sur dioceseserbe.org., et l'Encyclopædia Britannica en 303« Saints Sergius and Bacchus », Encyclopædia Britannica.. L'Église catholique, sans donner de date, les fait mourir vers ou après 300« Serge et Bacchus (+300) », sur eglise.catholique.fr.« Saint Serge », sur nominis.cef.fr.. Cela s'est passé ou durant le règne de l'empereur romain Maximien HerculeKlemens Löffler, « Sergius and Bacchus », Catholic Encyclopedia, vol. 13, 1912., du jusqu'au , ou au début du règne de Maximien Galère« A Twisted Tale of Two Saints: Sts Sergius and Baccus », sur acrod.org.David Woods, The Origin of the Cult of SS. Sergius and Bacchus, 2000. Révision de l'article « The Emperor Julian and the Passion of Sergius and Bacchus », Journal of Early Christian Studies 5, 1997, p. 335-67., empereur du au .

En 2000, David Woods revient sur leur culte : celui-ci s'est développé en 425 au plus tard, si on en croit la datation des murailles de Rasafa, et il n'y a aucune preuve que des moines se trouvaient dans la région au . La tombe serait celle d'un anonyme, qui a acquis la réputation d'être celle d'un martyr, et l'incendie mystérieux serait un phénomène naturel, peut-être l'ouverture d'une poche de gaz, ou alors un acte criminel, sous Julien (règne de à ). Il relève plusieurs anachronismes : il se peut que cela se soit passé sous Maximin Ier le Thrace, dont le règne fut de à (Maximinus au lieu de Maximianus), bien que l'humiliation infligée (le port de vêtements féminin) date plutôt de Julien. Woods pense encore que la passion des martyrs Serge et Bacchus n'est que le fruit d'une élaboration théologique, inspirée par des soldats s'étant révoltés contre Julien en refusant de participer à une parade militaire, ou alors par des martyrs réels. Il nota que l'on trouvait beaucoup de similitudes avec le récit de la passion de saints Juventin et Maximin, martyrs à Antioche en 363 et dont le culte était déjà établit au , dans l’Historia nova de Zosime.

Au , Jacques-Antoine Dulaure avait commencé à conjecturer, qu'à la place de l'église Saint-Benoît-le-Bétourné, il y avait un ancien autel entouré de vignes au , en l'honneur du dieu Bacchus. Saint Bacchus n'avait pas de légende fixe, et les vignerons faisaient la fête en son honneur, . Il remarque que saint Grégoire de Tour (538-594) n'accole jamais Serge avec Bacchus dans ses œuvres (Historia francorum et De gloria beatorum martyrum), et que le glissement du nom de l'église de Saint-Bacchus en église de Saint-Benoit est dû à une erreur, mise en lumière par l'abbé Jean Lebeuf. Dulaure pense Bacchus était un nom qui devenait suspect, et tout en restant patron de l'église, il fut subordonné à BenoitJacques-Antoine Dulaure, Histoire de Paris de Daulaure, vol. 1, 1856.. L'hypothèse de Woods était aussi soutenue par Pio Franchi de' Cavalieri (1869-1960), qui avait vu des similitudes avec le passage de l’humiliation des saints, habillés avec des robes de femmesPio Franchi de' Cavalieri, Scritti agiografici, vol. I (1893-1900)..

Controverse sur la nature de leur relation thumb|left|230px|Icône orientale représentant Serge et Bacchus à cheval. L'historien américain et militant LGBT John Boswell (1947-1994) a interprété que leur relation était une adelphopoiia, une forme de mariage homosexuel, donc une preuve que l'Église orthodoxe n'était pas toujours hostile aux relations et mariages entre personnes de même sexe. Boswell cite aussi le fait que dans l'iconographie médiévale des deux saints, l'allusion à leur lien étroit émergerait parfois, par exemple en décrivant les deux auréoles qui les couronnent comme entrelacées, non divisées, et qu’erastês est lié à érôs, ce qui indique l'amour physiqueJohn Boswell, Les Unions du même sexe : de l'Europe antique au Moyen Âge, 1994..

Jean-Claude Bologne dit qu'il est vrai qu’hetairos et erastês , ils sont unis selon lui par l’agapê, qui désigne l'amour désintéressé. Il admet toutefois qu'il y a eu une cinquantaine de manuscrits du au , dont la célébration d'unions masculines ait empruntée des éléments aux rites nuptiaux ; mais ce ne sont pas des « mariages » pour autant, seulement des adoptions ou des pactes d'assistance et d'éducation. Il ajoute que ces amitiés exclusives et célébrées étaient courantes chez les militairesJean-Claude Bologne, Histoire du couple, 2016..