Fulbert Youlou (ou Yulu), né le à Madibou (Afrique-Équatoriale française, aujourd'hui république du Congo) et mort le à Madrid (Espagne), est le premier président de la république du Congo de 1959 à 1963.

L’abbé Fulbert Youlou est l’un des personnages les plus controversés du Congo-Brazzaville, à tel point que durant des décennies, il est l’objet d’un anathème dans son pays. Pourtant, à ses débuts, celui qu’on appelle l’« Abbé » apparait à ses concitoyens comme une sorte d’homme providentiel. C’est lui qui, en , conduit son pays à l’indépendance. Lui qui, en , organise une grande conférence intercontinentale à Brazzaville, au cours de laquelle il vante les bienfaits du libéralisme économique et condamne le communisme. Trois ans plus tard, la prospérité économique n’est toujours pas au rendez-vous, alors que le gouvernement déploie un faste insolent. Youlou le « modéré » déçoit. Sa décision d’imposer, en , le monopartisme en emprisonnant les dirigeants syndicaux est l’élément déclencheur de la révolution des « Trois Glorieuses ». La France refuse alors d'aider ce chef d’État africain que le couple de Gaulle méprise.

Ne disposant quasiment plus d'aucun soutien, cet ancien prêtre quitte le pouvoir et laisse derrière lui, l’image d’un président de la République excentrique, autoritaire et corrompu.

Origines et sacerdoce thumb|right|Région du Pool d'où est originaire Youlou. Youlou naît le Annuaire parlementaire des États d'Afrique noire, Députés et conseillers économiques des républiques d'expression française, Annuaire Afrique, 1962, p. 152 à Madibou dans le district de Pool. Cadet d’une famille de trois garçons, il est un Kongo de langue lari. À l’âge de neuf ans, il est baptisé et reçoit le prénom de Fulbert. En 1929, il entre au Petit Séminaire de Brazzaville. Élève brillant, il est envoyé à Akono au Cameroun, pour y terminer ses études secondaires. Par la suite, il intègre le Grand Séminaire de Yaoundé où il semble montrer de grandes capacités en philosophie. Il y rencontre l'Oubanguien Barthélemy Boganda élève comme lui de cette institution.

Revenu au pays, il enseigne un temps au Séminaire de Mbamou avant de partir à Libreville terminer ses études de théologie. Il passe son dernier cycle d’études à Brazzaville. Le , Fulbert Youlou est ordonné prêtre. Il est affecté à la paroisse Saint-François de Brazzaville où, très dynamique, il dirige les diverses organisations de jeunesse, d’activités sportives et d’œuvres catholiques. Il prend également en charge l’aumônerie de l’hôpital général et celle de la prison.

L’ascension politique Un prêtre politique Fulbert Youlou s’intéresse tôt à la politique. Encouragé par son protecteur le Père Charles Lecomte, il présente sa candidature, au sein du collège africain, aux élections territoriales de 1947, dans la circonscription du Pool. Mais alors que le Père Lecomte est élu sans difficulté au collège européen, Youlou enregistre un cuisant échec. Il comprend que s’il veut être élu, il ne doit plus se montrer trop ouvertement soutenu par l’administration ou les missions. Jusque-là homme de l’Église des Blancs, il se donne désormais l’image d’un résistant africain.

Cette attitude ne plaît pas à ses supérieurs, d’autant qu’en une plainte est déposée à l’évêché à l’encontre du jeune abbé, surpris en flagrant délit d’adultère. Par mesure disciplinaire, il est affecté le , dans une mission de brousse à MindouliCatherine Coquery-Vidrovitch, Histoire africaine du XXe siècle, Éditions L’Harmattan, 1993, p.163 où il occupe les fonctions de directeur de l’école catholique.

Lors de son passage dans l'église Saint-François d'Assise de Brazzaville, grâce à sa capacité à rassembler autour de lui les différentes factions, Youlou s'impose comme un orateur des Lari. Les Lari sont des adeptes du matswanisme, un mouvement messianique remettant en cause le colonialisme et fondé par André Matswa, mort en prison en 1942. Le jeune abbé parvient habilement à se faire passer pour un interlocuteur de Matswa, ce qui lui permet d’exercer une certaine influence sur ses disciples. Par ailleurs, son investissement dans les associations lui permet de s'attacher la jeunesse lari. Finalement, la sanction ecclésiastique le conforte dans son rôle de leader car elle lui confère l’image d'une victime de l'Église congolaise dominée par une hiérarchie européenne.

Entre élection et mystique

En , grâce à cette image de révolté, un conseil kongo (et non plus seulement lari) le choisit afin qu’il les représente aux prochaines élections législatives. À l’annonce de sa candidature, son évêque Michel Bernard tente de l'en dissuader. Des sanctions sont prises : il n'a plus le droit de porter la soutane, ni de célébrer le culte. Dans ces conditions, les Kongo lui procurent une rente mensuelle ainsi qu’une voiture avec chauffeur afin de subvenir à ses besoins.

Au début, Youlou est considéré par ses partisans comme la réincarnation de « Jésus-Matswa ». Cette idée est facilitée par le fait qu’il est abbé. Très vite, il devient lui-même un mythe vivant, symbole de l’opposition au colonialisme. Une légende le rattache aux chutes de Loufoulakari où le grand résistant kongo Boueta Mbongo fut décapité et jeté à l'eau par les colonisateurs. Il aurait pris l’habitude de s’y baigner en soutane pour prier et s’imprégner des puissances ancestrales. Il était prétendu que ses habits, bien qu'immergés, restaient secs.

Le mysticisme se transpose dans la campagne législative. Les coups de force deviennent le mode d’action politique des militants Bacongo qu'il chapeaute. Ainsi, le , des tracts youlistes appellent à « fouetter » les dirigeants matswanistes qui ne sont pas ralliés à l’Abbé. L’un d’entre eux, Victor Wamba, en fait les frais et voit sa maison incendiée le . L’agitation s’accroît le , jour de l’élection : à la sortie des bureaux de vote de Bacongo, des adolescents lari se mettent à rosser les électeurs qu’ils soupçonnent de ne pas avoir voté pour Youlou. Les autorités sont obligées d’envoyer les forces de l'ordre protéger les bureaux. Le calme ne revient pas pour autant à Brazzaville. Au cours des deux jours qui suivent, on dénombre une centaine de maisons détruites, quatre morts et plusieurs dizaines de blessés. Fulbert Youlou avec un de ses adversaires à la députation, Jacques Opangault, lance un appel au calme par radio.

Une semaine plus tard, les résultats sont annoncés. Le candidat sortant Jean Félix-Tchicaya est réélu député du Moyen-Congo avec 45 976 voix, soit 29,7 % des suffrages contre 43 193 voix pour Jacques Opangault et 41 084 pour YoulouJean Félix-Tchicaya, fiche biographique sur le site de l'Assemblée nationale. Une collecte est organisée afin qu'il puisse se rendre à Paris tenter d’invalider l’élection de Tchicaya. Le voyage lui permet de nouer quelques contacts.

La conquête du pouvoir La course à la vice-présidence thumb|left|Le caïman, symbole de l'UDDIA. Le , Fulbert Youlou fonde l’Union démocratique de défense des intérêts africains (UDDIA), concurrent du Parti progressiste congolais (PPC) de Tchicaya et de la section SFIO (transformée en en Mouvement socialiste africain (MSA)) dirigée par Opangault. L’emblème du nouveau parti est le caïman, un animal effrayant et puissant, lié aux récits de sorcellerie. Parti anticommuniste d’obédience chrétienne-libérale, il compte 46 personnalités politiques dont 11 proviennent du PPC et 5 de la SFIO. Son assise politique, au départ limitée aux trois régions du Pool, du Niari et de la Bouenza, se voit renforcer de l’électorat du Kouilou avec le ralliement du secrétaire général du PPC Stéphane Tchitchéllé.

Aux élections municipales du , où les listes sont présentées au collège unique (Africains et Européens confondus), l’UDDIA remporte un franc succès en enlevant Brazzaville, Pointe-Noire et Dolisie. Youlou est ainsi élu maire de Brazzaville face à Jacques Opangault avec 23 sièges contre 11 à la SFIO et 3 au PPCAlbert M’Paka, Démocratie et société civile au Congo-Brazzaville, Éditions L’Harmattan, 2007 p.97.

En 1957 se tiennent des élections territoriales visant à désigner un dirigeant local, conformément à l’entrée en vigueur de la loi-cadre Defferre de 1956. Malgré ses précédents succès, l’UDDIA voit son vice-président Simon Kikounga N’Got quitter le mouvement et fonder son propre parti, le Groupement pour le progrès économique et social du Moyen-Congo (GPES). Simon Kikounga N’Got emporte avec lui l’électorat du Niari, et se rallie à la coalition PPC-MSA. Ainsi, le , l’UDDIA arrive second avec 22 sièges contre 23 pour la coalition menée par Opangault. Après des négociations, un gouvernement de coalition MSA-UDDIA est finalement formé avec cinq portefeuilles ministériels attribués à chacun. La vice-présidence revient à Opangault. Pour sa part, l’Abbé prend l'Agriculture afin de tirer profit des nombreuses tournées dans le pays qu'implique ce poste.

Tractations sur fond de tensions politiques thumb|right|L'Ivoirien Félix Houphouët-Boigny Lors des élections territoriales de , les principaux colons du pays réunis dans l’Union du Moyen-Congo (UMC) avaient efficacement soutenu Youlou. En , ces derniers l’aident de nouveau en débauchant parmi les rangs du GPES un représentant du Niari, Georges Yambot. L’UDDIA devient ainsi majoritaire à l’Assemblée avec 23 sièges. Youlou s’empresse de réclamer la vice-présidence. Le MSA crie au scandale et demande la démission de Yambot. La crise atteint son paroxysme lorsque Yambot est enlevé le afin qu'il cesse de siéger à l’Assemblée. Le gouverneur Jean Soupault parvient à calmer le jeu : Opangault reste dans ses fonctions en contrepartie l’UDDIA conserve sa nouvelle majorité.

En , les relations entre les deux partis s’enveniment de nouveau lorsque Youlou décide d’organiser les journées d’études de l’UDDIA à Dolisie, fief du GPES. Des affrontements y ont lieu entre partisans socialistes et supporters youlistes, faisant au moins un mort et plusieurs blessés. Paris, fatiguée de toutes ces querelles, somme les deux dirigeants congolais de tenir leurs hommes.

En , Youlou conforte encore sa position. Le 5 du mois, le député européen UDDIA Christian Jayle est élu à la présidence de l’Assemblée territoriale. Par ailleurs, à la suite du départ de Jean Félix-Tchicaya du Rassemblement démocratique africain, parti inter-africain de Félix Houphouët-Boigny, l’UDDIA remplace le PPC comme section locale du Moyen-Congo.. Le parti de Youlou gagne ainsi l’appui des milieux parisiens et la bienveillance des autorités locales.

Le coup d’État constitutionnel Malgré une certaine réserve à l’égard du général de Gaulle, l'abbé Youlou appelle à voter « oui » au référendum sur la Communauté franco-africaine du , tout comme Opangault et TchicayaPhilippe Decraene, Congo-Brazzaville, In Encyclopédie Universalis, Tome 4, Édition 1973, p.891. L’approbation l’emporte avec 99,3 % des suffrages exprimés. Par cet acte, le Moyen-Congo renforce son autonomie.

Le , l’Assemblée territoriale se réunit en session ordinaire pour doter le pays d'institutions. La République est proclamée à 11H30, par l'adoption de la Délibération 112-58 par tous les parlementaires (avec seulement 2 abstentions - Réf Journal Officiel de la République du Congo du ). Après la proclamation de la République, l’UDDIA et le MSA ne parviennent pas à s’entendre sur le contenu de la constitution. L’ambiance est très tendue, des sympathisants socialistes s’amassent autour du bâtiment officiel. Les députés en arrivent à s’échanger des insultes. Finalement, les élus socialistes quittent l’Assemblée en signe de protestation, laissant la place libre à la majorité UDDIA. Des lois constitutionnelles sont adoptées, l'Assemblée territoriale devient législative, conformément aux dispositions de la Constitution du , et à l’unanimité des 23 députés, Youlou est porté à la tête d'un gouvernement provisoire. Le climat politique étant délétère à Pointe-Noire, la capitale du pays devient Brazzaville.