La bibliomancie (du grec βιϐλία [biblia] : livre et μαντεία [manteia] : divination) est une pratique divinatoire consistant à ouvrir au hasard un écrit (livre sacré, recueil de poésie, etc.) et à tirer de la lecture d'un passage, également sélectionné au hasard, une prédiction ou une décision. Lorsque le livre choisi est un recueil de poésies, ce procédé est parfois appelé stichomancie (du grec στιχος [stichos] : vers) ou, plus rarement, rhapsodomancie (du grec ῥαψῳδός [rhapsōdos] : récitation)Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, , H. Plon, Paris, 1863 Lire en ligne.

On qualifie souvent de bibliomancie des techniques proches, telles que les sortes homericœ (sorts homériques) et les sortes virgilianœ (sorts Virgiliens) de l'antiquité, les Sortes Sanctorum (sorts des saints) du monde chrétien, le Fal (bonne parole) des musulmans de Perse, etc.

Bibliomancie Les termes de bibliomancie, ou de stichomancie lorsque le texte est en vers, recouvrent diverses pratiques qui ont comme point commun le fait que la lecture au hasard d'un fragment de texte, sacré ou profane, apporte la réponse à une question ou décide d'une action. Ces pratiques remontent à l'antiquité et se sont perpétuées jusqu'à nos jours sous des formes diverses. « Cette manière de connaitre l'avenir, ou de s'instruire de la volonté du Ciel, a sans doute tiré son origine de l'usage où étaient la plupart des prêtres des Oracles de répondre en vers à ceux qui les consultaient ; elle a régné longtemps dans le paganisme, chez les Grecs comme chez les Romains, d'où il semble qu'elle a passé aux Chrétiens parmi lesquels elle s'est conservée pendant une longue suite de siècles. »Abbé du Resnel, Recherches historiques... in Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, Imprimerie royale, Paris, Lire en ligne

Sorts homériques ou virgiliens

L'antiquité avait recours à l'usage des « sorts homériques » (sortes homericœ) ou des « sorts virgiliens » (sortes virgilianœ), procédé consistant à choisir au hasard un passage d'un des poèmes d'Homère ou de Virgile et de tirer de l'interprétation d'un vers la réponse à la question posée. Cette stichomancie était fréquemment utilisée durant l'Empire romain comme en témoigne ou au Saint Augustin : « Puisqu’il arrive souvent, disait Vindicien, qu’en ouvrant à l’aventure le livre d’un poète avec l’intention d’y trouver quelque lumière dont on a besoin, on tombe sur tel vers qui s’accorde merveilleusement avec ce que l’on y cherche, bien qu’en le composant ce poète eût, sans doute, tout autre chose dans l’esprit, il ne faut pas s’étonner si, poussé par quelque instinct secret qui le maîtrise et sans même savoir ce qui se passe en lui, par pur hasard enfin et non par sa propre science, les réponses d’un homme s’accordent quelquefois avec les actions et les aventures d’un autre homme qui vient l’interroger. » — Les Confessions, Livre IV, Chap. 3.

François Rabelais consacre le chapitre X du Tiers LivreFrançois Rabelais, Pantagruel II-X Lire en ligne à ce procédé et aux divers emplois qu'en auraient fait SocrateSocrate n'a pas cherché dans un livre mais a entendu les vers dans un songe et de nombreux empereurs romains : Opellius Macrinus, Alexandre Sévère, Adrian, Trajan, etc.

Alfred de Musset (1810-1857) les pratiquaient encore au . Selon son frère Paul de Musset : Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle Chapitre IX, Note 3 Lire en ligne.

Bath-Kol Au sujet des sortes homericœ et des sortes virgilianœ, Alfred Maury avance que Alfred Maury, La magie et l'astrologie dans l'antiquité et au moyen-âge, Didier et Cie, Paris, 1860 Lire en ligne. Or, dans le Talmud, le Bath-Kol (fille de la voix, en Hébreu: בּת קול) n'est pas un texte mais une voix céleste qui transmet la volonté divine. Dans la pratique, il s'agit en général d'une voix entendue au hasard disant un texte ayant une relation avec un évènement en coursAugustin Calmet, Dictionnaire historique, archéologique, philologique, chronologique, géographique et littéral de la Bible, Tome 1, Ateliers catholiques, Paris, 1845 Lire en ligne. C'est une manifestation de ce type qui est à l'origine de la conversion de saint-Augustin en 386. Dans ses Confessions il raconte, qu'alors qu'il était plongé dans une profonde affliction sous un figuier, il entendit une voix juvénile qui chantonnait « prends lis, prends lis ». Il y vit un message : Saint Augustin, Confessions, VIII-12;22 Lire en ligne sur le site de l'abbaye Saint-Benoit

Bible et évangiles

Dès le , et durant le Haut Moyen Âge, les clercs pratiquaient fréquemment le tirage au sort d'un passage des Saintes Écritures pour orienter leurs choixJean-Patrice Boudet, Entre science et nigromancie : Astrologie, divination et magie dans l'Occident médiéval (XIIe-Xve siècle), Publications de la Sorbonne, collection Histoire ancienne et médiévale, 2006 . En 625, c'est en pratiquant la bibliomancie sur les évangiles que l'empereur byzantin Héraclius décida que c'est en Albanie qu'il ferait stationner ses troupes pour l'hiverAugustin Calmet, Histoire universelle sacrée et profane depuis le commencement du Monde Tome 6, Jean Renault Doulssecker, Strasbourg, 1740 Lire en ligne. Plus tardivement, le tirage au sort de passages des évangiles pour décider de l'intronisation de quarante-deux évêques est attesté en Angleterre entre 1070 et 1129.

Dans de grandes occasions, on procédait de façon solennelle : on plaçait sur l'autel, le psautier, les évangiles et le missel et, à l'issue de la messe, on ouvrait au hasard les trois livres pour en extraire un passage. On considérait que l'oracle était parfait lorsque les trois textes concordaientAbbé Migne, Dictionnaire des prophéties et des miracles T2, Migne, Paris, 1855 Lire en ligne.

Au , le prêtre anglican John Wesley (1703-1791), fondateur de l'Eglise méthodiste pratiquait la bibliomancie : Revue Britannique, Tome 6 , Paris, 1836 Lire en ligne

Sorts des saints ou des apôtres thumb|Le pape Gélase qui classa les sort des saints parmi les apocryphes Les sorts des saints (Sortes sanctorum), également appelés sorts des apôtres (Sortes apostolorum) semblent directement hérités des sorts Virgiliens de l'antiquité. Bien que souvent confondue avec la pratique consistant à ouvrir au hasard un livre canonique, les sorts des saints étaient des ouvrages spécifiques, composés de sentences faussement attribuées aux saints ou aux apôtres, dont le choix au hasard était censé donner la réponse à la question posée. C'est bien un livre spécifique que le pape Gélase Ier classa dans les ouvrages apocryphes en 494Liber qui appellatur Sortes sanctorum, apocryphus (Le livre qui est appelé sort des saints, apocryphe) Lire en ligne.

Un exemplaire écrit en provençal, daté de la fin du , a été découvert au cours d'une démolition à Cordes à la fin du . Il commence par une longue prière qui se termine par « Ce sont ici les sorts des apôtres ». Suivent cinquante-sept sentences qui correspondent chacune à un fil de couleur. On choisissait un fil au hasard et le texte correspondant était censé apporter la réponse à la question poséeFélix Rocquain, Les sorts des saints ou des apôtres, in Bibliothèque de l'École des Chartes XLI, Alphonse Picard, Paris, 1880 et suivantes Lire en ligne.

D'autres ouvrages d'oracles ont été également utilisés dans l'occident chrétien, tels que les Sorts de Saint-Gall au ou les sortes XII Patriarchum, Prenostica Pitagorice et Prenostica Socratis Basilei aux .

Condamnations de l’Église « Parmi les pratiques diverses de la divination il en est un à l'égard de laquelle les hommes les plus recommandables hésitèrent entre le préjugé et la loi, et à l'égard de laquelle le préjugé l'emporta durant longtemps sur la raison et la loi : nous voulons parler du sort des saints, douce et innocente superstition que rien ne saurait rendre légitime, il est vrai, mais à laquelle la piété sincère et la simplicité de foi qui l'inspirait, peuvent servir d'excuseAbbé Migne,Dictionnaire des prophéties et des miracles T2, Migne, Paris, 1855 Lire en ligne. »

L’Église condamna ces pratiques à de nombreuses reprises. En 409 Gaudence de Brescia considéra que les sorts faisaient partie de l’idolâtrie. Dès 461, le concile de Vannes promulgua dans son canon : L'interdiction du concile de Vannes fut reprise dans le canon du Concile d'Agde en 506 : Félix Rocquain, Les sorts des saints ou des apôtres, in Bibliothèque de l'École des Chartes XLI, Alphonse Picard, Paris, 1880 Lire en ligne, par le premier concile d'Orléans en 511 dans son canon : et par le premier synode diocésain d'Auxerre en 565.

Ces fortes interdictions ne semblent pas avoir été suivies de beaucoup d'effet car, encore en 1310, le synode de Trêves stipule dans un de ses canons :

Dans le monde arabo-musulman

Bien que la divination soit condamnée par l'Islam, il existe une pratique dite « fal » (bonne parole) qui est attestée au sous la dynastie Séfévides en Perse (Iran), et aussi dans les traditions ottomanes sunnites à la même période, et poursuivie au moins jusqu'au . Le fal, ou istikhar, consiste à ouvrir au hasard un livre de poèmes, en particulier ceux du poète persan Hafez () et d'en tirer un présageJames Morier, Voyages en Perse III, Nepveu, Paris, 1813, Lire en ligne. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Tome 2, Larousse, Paris Lire en ligne. Les ouvrages de Djalâl ad-Dîn Rûmî sont aussi fréquemment utilisés à cette fin.

On peut également ouvrir au hasard un Coran, soit pour en tirer directement un versetC'est la méthode utilisée pour décider du sort de Michel Strogoff dans le roman éponyme de Jules Verne, soit pour en extraire une lettre qui renvoie à une liste de distiques (couplets) ajoutés à la fin de l'ouvrage et considérés comme étant la réponse à la question poséeBibliothèque numérique mondiale - Divination par le Coran Lire en lign. La lecture directe du Coran doit se faire d'une façon précise : le musulman doit préalablement procéder aux ablutions rituelles. Puis, après avoir ouvert le Coran au hasard, il doit lire la septième ligne du feuillet droit, puis la septième ligne de la septième page avant et après. C'est de l'interprétation de la combinaison de ces trois lignes que ressort le présage. Le Fâlnâmeh est un manuel abrégé de bibliomancie qui indique les valeurs divinatoires des lettres de l’alphabetCatalogue de l'exposition du musée du Louvre, Chefs-d’œuvre islamique de l'Agha Khan Museum, éditions du musée du Louvre, 2007 Lire en ligne.

Le Message Retrouvé Le Message Retrouvé de Louis Cattiaux est un livre particulièrement adapté à la bibliomancie, de par sa forme qui présente plus de 4000 sentences ou versets disposés en deux colonnes. Les lecteurs du monde entier le consultent généralement de cette manière. Charles d'Hooghvorst, ami de Cattiaux, dira : "Ce livre peut être ouvert au hasard et c’est probablement ainsi qu’il parlera le mieux car il s’adresse directement au cœur, comme à son véritable interlocuteur, laissant de côté la plate raison qui continue à polémiquer depuis les temps éloignés de l'Antique Faute."

L'ange des bibliothèques Dans un ouvrage paru en 1972, l'écrivain Arthur Koestler mentionne quelques exemples d'un phénomène qu'il appelle « l'ange des bibliothèques »Arthur Koestler, Le Hasard et l’Infini, Tchou, collection PSI, 1973 . Si, dans les exemples qu'il relate, il y a bien une relation avec un écrit, il s'agit en général de coïncidences relevant de la synchronicité et non de la recherche délibérée d'une réponse à un questionnement.

Bibliomancie amusante

Certaines gaufrettes portent des messages qui peuvent être interprétées comme des sentences s'appliquant à leur lecteur. C'est aussi parfois le cas sur des emballages de bonbons ou de morceaux de sucre.

Méthode de dépistage des sorciers