Alessandro Tassoni, né le à Modène et mort dans la même ville le , est un poète italien porté à la satire.

Biographie Né à Modène le , d’une famille noble et ancienne, il eut à lutter dès le berceau contre l’adversité. Resté orphelin dans sa première enfance, affligé d’infirmités, engagé dans des procès ruineux, il vainquit tous ces obstacles, fit des études solides, d’abord dans sa patrie, puis dans les universités de Ferrare et de Bologne, où il eut pour maître le célèbre Aldrovandi, et partit pour Rome, en 1597, dans l’espoir de s’y procurer plus d’aisance. Doué d’un caractère enjoué et d’un esprit aimable, il ne tarda pas à s’y faire connaître. En 1599, le cardinal Ascanio Colonna le fit son premier secrétaire et l’emmena avec lui en Espagne. Le cardinal ayant été nommé vice-roi d’Aragon, ne voulut point occuper cette place sans l’agrément du Pape et lui envoya Tassoni pour l’obtenir. Clément VIII, dans sa réponse au cardinal, fit l’éloge du secrétaire, ajoutant qu’il l’avait vu avec beaucoup de plaisir. Ce fut à cette occasion que le jeune négociateur prit la tonsure cléricale, ne doutant point, dit Muratori, que la rosée ecclésiastique ne tombât sur sa tête en abondance ; mais il n’obtint rien. Après son retour en Espagne, le cardinal le renvoya à Rome avec six cents écus d’or de pension et lui confia l’administration de ses biens. On ne sait pas si Tassoni prit ou reçut son congé. En 1618, le duc de Savoie Charles-Emmanuel, après plusieurs marques d’estime, le déclara son secrétaire d’ambassade à Rome, gentilhomme ordinaire du prince son fils et lui assigna une pension d’environ deux mille écus, qui ne fut jamais payée. Deux ans après, il fut appelé à Turin ; mais la jalousie des courtisans et le rapprochement de l’Espagne et de la Savoie, ménagé par le prince Philibert, second fils du duc, renversèrent toutes ses espérances. De retour à Rome, il obtint un emploi auprès du cardinal de Savoie ; mais bientôt ce prince, qui aspirait au protectorat d’Espagne, craignit que la présence d’un homme qui avait signalé sa haine contre les Espagnols ne nuisît à ses desseins. Non-seulement il l’obligea par sa froideur à prendre de lui-même le parti de la retraite, mais il le persécuta. Il crut ou feignit de croire que Tassoni s’était permis de faire son horoscopeLes biographes français se sont trompés en mettant cette anecdote sur le compte du pape Urbain VIII. et avait prédit qu’il serait un hypocrite. Celui-ci eut beau protester contre la fausseté de cette accusation et employer le crédit des cardinaux de la Valette et Barberini, et celui de Béthune, ambassadeur de France, le cardinal fut inflexible et exigea son expulsion. Mais après un exil de dix jours, que Tassoni passa à la chasse, son courroux parut se calmer, et Tassoni eut la liberté de revenir. Las et dégoûté d’une servitude si peu fructueuse, il acheta une petite maison de campagne aux environs de Rome, près le palais de Riari, à la Longara, et y passa quelques années, partageant son temps entre l’étude et la culture de son jardin. En 1626, le cardinal Ludovisi, neveu de Grégoire XV, le tira de sa retraite philosophique et le retint près de lui jusqu’en 1632, année de sa mort. À cette époque François , duc de Modène, un des princes les plus accomplis de son temps, l’appela à sa cour, le fit conseiller, lui assigna une pension honorable, mieux payée que celles qu’il avait eues précédemment, et lui donna un logement dans son palais. Tassoni servit ce prince avec autant de zèle que de fidélité. Son tempérament robuste lui promettait une certaine longévité, lorsque, sa santé venant tout à coup à s’affaiblir, il mourut le , âgé de 71 ans.

Œuvres Tassoni était un caractère franc jusqu’à la causticité, beau parleur, d’un caractère enjoué. Il avait la philosophie ancienne et moderne, la politique et l’histoire. Personne ne possédait mieux que lui les finesses de sa langue et les beautés de la poésie. Il faut convenir pourtant que, dans ses notes sur le dictionnaire de l’Académie de la Crusca, ajoutées par Apostolo Zeno à l’édition de Venise de l’an 1698, on trouve quelquefois l’amertume d’un censeur jaloux plutôt que les égards de la fraternité académique. On le regardait comme un des premiers savants de son siècle, et le savoir était son moindre mérite. Son premier ouvrage fut ses Questions philosophiques, imprimées en 1601, édition qu’il désavoua lorsqu’en 1612, il fit imprimer le même ouvrage à ModèneIl ajouta depuis un dixième livre dans l’édition qu’il donna, en 1620, à Carpi. Suivant Muratori, la meilleure est celle de Venise, 1646.. Ce livre, qui a pour des matières de physique, de géographie, de morale, de politique, d’histoire et de littérature, où Aristote est attaqué et où une guerre ouverte était déclarée au péripatétisme, essuya beaucoup de critiques de la part de ceux qui regardaient comme au-dessous de toute discussion les opinions alors enseignées dans les écoles. Cet ouvrage peu connu au-delà des monts et qui mériterait de l’être est un abrégé de tout le savoir cet âge. L’auteur n’a laissé presque aucun sujet scientifique ou littéraire sans l’effleurer, et partout il déploie beaucoup de pénétration et une grande étendue de connaissances. L’auteur, entre autres sujets, examine celui de la rivalité des anciens et des modernes et décide en faveur des derniers. Dans le septième livre, il met en question si la science et les belles-lettres sont utiles aux princes et à la jeunesse, et il conclut par la négative. Dans le dixième est l’éloge du bourreauUn éloge du même genre est un ouvrage de la jeunesse de Ferdinando Galiani.. En 1609, il publia ses Observations sur Pétrarque, qu’il avait composées pendant son second voyage d’Italie en Espagne, pour se distraire des ennuis de la navigation, et sa critique est une des plus judicieuses qu’on ait faites de ce poète ; mais, comme l’ouvrage précédent, elle lui attira beaucoup d’ennemis et d’injures. Il y eut dans l’attaque et dans la défense un tel excès d’emportement qu’il en résulta des emprisonnements et des procès. Un récollet d’Imola prit part à la querelle et publia contre le hardi critique un sonnet qui lui attira la réplique sanglante d’un poète offenséVoyez la traduction du Seau enlevé, t. 3, p. 191-192, 1759.. Quelques parodies fort gaies de ce qu’il peut y avoir de répréhensible dans la manière de Pétrarque réduisirent au silence ses maladroits admirateurs. On avait aussi reproché à Tassoni de n’avoir pas su rendre justice au génie d’Homère. Les Italiens l’attaquèrent avec autant d’animosité que madame Dacier en mit plus tard à attaquer la Motte. Ce tort serait bien plus grand s’il eût été réel ; mais le critique prouva, par des imitations très-heureuses de plusieurs passages de l’Iliade, qu’il était plus pénétré que ses antagonistes des immortelles beautés du père de la poésie, et qu’il avait le droit de penser et de dire que tout, dans les écrits d’Homère, ne lui paraissait pas également digne d’admiration.

thumb|Couverture d'une édition italienne de Le Seau enlevé dans Les Classiques du rire d'Angelo Fortunato Formiggini (avant 1935). Le principal titre de Tassoni à la célébrité est le poème héroï-comique auquel il donna le nom de La Secchia rapita (Le Seau enlevé), ouvrage de sa jeunesse, dit-il, mais qu’il paraît avoir composé vers l’âge de quarante-six ans et qui ne lui coûta que six mois ; mais, comme on sait, le temps ne fait rien à l’affaire. Voici le sujet de ce poème, dont l’auteur, dit Boileau, Cette épopée badine est fondée sur des événements réels et réunit deux époques des et siècles. Dans une de ces hostilités, fréquentes alors entre les villes d’Italie, les Modénais pénétrèrent jusque dans Bologne et s’emparèrent d’un seau de bois, ainsi que de la chaine qui l’attachait à un puits. Fiers d’un tel avantage, ils rapportèrent ce trophée dans leur ville et le suspendirent dans une tour comme un monument de l’infériorité de leurs antagonistesLalande vit encore ce trophée dans son voyage en Italie, en 1766 ; il était dans le bas de la tour appelée la Ghirlandina. Le Maistre, qui visita Modène après la paix d'Amiens, dit qu’à cette époque il n’en restait plus qu'un fragment. ; mais l’outrage ne pouvait être souffert patiemment par ceux-ci, et de là cette lutte terrible dont Tassoni a immortalisé le souvenir. L’impression de ce poème, qui devait avoir un si grand succès, éprouva des difficultés infinies, et l’on n’en est nullement étonné lorsqu’on jette les yeux sur certaines stances où Tassoni semble s’être fait un malin plaisir de ne rien respecter. Il fut mis vingt fois sous presse, et vingt fois il fut interrompu. L’auteur l’avait communiqué à l’un de ses amis. Cet homme, qui n’y vit point le nom de sa famille, fut piqué d’un tel oubli et dénonça le poème à l’inquisiteur, comme un ouvrage fait en dérision du Pape et de l’Église. Cette démarche lui réussit, et l’on nomma pour examinateur un parfait balourd, un solennissimo balordo. Cependant les copies s’en multiplièrent rapidement, et le poète nous apprend qu’un copiste en fit, au prix de huit ducats chacune, un assez grand nombre pour réaliser en peu de mois environ huit cents ducats. Enfin le poème parut pour la première fois en 1622, sous le nom d’Androvinci Melisone, imprimé à Paris chez Toussaint du Bray. Il obtint, dès les premiers instants de sa publication, le suffrage d’une nation vive, spirituelle, et qui de tout temps a montré peu d’éloignement pour les peintures à peine couvertes de la gaze la plus transparente. L’auteur, sous le nom de Gaspard Salviani, y joignit des notes courtes, vives et piquantes. Cette production lui rendit les bonnes grâces d’Urbain VIII. Ce Pape, ami des lettres, voulut lire la Secchia et se contenta d’indiquer à Tassoni un petit nombre de corrections. Celui-ci, contre toute attente, fit mettre des cartons à une vingtaine d’exemplaires qu’il présenta au Pape et ne changea rien aux autres. Les représentations, les menaces ne purent obtenir de lui qu’il adoucît un seul des traits de satire si multipliés dans son poème ; car on ne l’offensait jamais impunément. Cette même Secchia rapita en offre une preuve frappante. Un comte avait un secrétaireLe docteur Majolino. qui publia deux pamphlets où Tassoni était traité fort durement. Ce poète, un des plus irritables qui aient existé, soupçonna le comte d’y avoir pris part, et il écrivit aussitôt à un de ses amis : « Je lui ferai sentir qu’il vaudrait mieux pour lui avoir affaire au diable qu’à moi. » Effectivement, son poème, qui n’avait point encore paru, ne devait avoir que dix chants. Il en ajouta deux autres pour vouer son ennemi à l’infamie et répandit dans tout le reste de l’ouvrage une foule de traits où il ne fut que trop bien servi par l’esprit de vengeance. Une vanité ridicule, la jactance, la poltronnerie, la fatuité sont les moindres défauts qu’il lui reproche. Peu satisfait de le représenter comme un époux maltraité, il va jusqu’à lui attribuer, dans le chant, le dessein formel d’empoisonner sa femme. Pour tout dire, en un mot, Tassoni a si réussi dans son projet de rendre odieux et ridicule le nom de Culagne que, depuis ce temps, les seigneurs qui possèdent ce bourg n’osent en prendre le titre. On crut généralement à Modène que sous ce nom était désigné le comte Paolo Brusantino, uniquement pour la cause alléguée plus haut. Il fallait un mérite réel pour qu’un pareil abus de talent ne retombât pas sur le poète : aussi reconnut-on qu’écrivain éminemment original, Tassoni, malgré ses fautes nombreuses, honorerait toujours le Parnasse italien.