Les Versets sataniques (titre original en ) est le quatrième roman (narration fictionnelle) de Salman Rushdie, publié en 1988 et récompensé la même année par le prix WhitbreadListe des prix Whitbread.. Quelques mois après la parution de l'ouvrage, l'ayatollah Khomeini publie une fatwa de mort contre Rushdie en mettant en cause son œuvre, ce qui a forcé l'auteur à entrer dans la clandestinité.
Sur l'histoire Le roman, d'environ 500 pages, est une œuvre complexe s'inspirant de faits réels (l'attentat contre un avion d'Air India en 1985., les émeutes de Brixton en 1981La première émeute de ce type a en réalité commencée le 2 avril 1980 : https://journals.openedition.org/orda/1030.et 1985Relancé par la mort de Cherry Groce le 29 septembre 1985 : https://www.lefigaro.fr/international/2011/08/08/01003-20110808ARTFIG00221-emeute-a-londres-les-precedents.php, la ferveur populaire autour de l'acteur indien Amitabh Bachchan à la suite d'un accident de tournage en 1982, la noyade tragique en 1983 de plusieurs disciples chiites d'un illuminé qui les avait convaincus que la mer allait s'ouvrir devant eux, la révolution iranienne de 1979), de références biographiques portant sur l'auteur lui-même ou son entourage, ainsi que de faits historiques inspirés de la vie du prophète Mahomet, légendaires (tel l'épisode dit des versets sataniques, expliqué plus bas, qui donne son titre au livre et qui n'occupe que trois paragraphes du roman.) ou imaginaires. Il repose sur un thème central qu'on retrouve dans d'autres ouvrages de l'auteur : le déracinement de l'immigré, déchiré entre sa culture d'origine dont il s'éloigne et la culture de son pays d'accueil qu'il souhaite ardemment acquérir, et la difficulté de cette métamorphose. Le roman établit des ponts entre Inde et Grande-Bretagne, passé et présent, imaginaire et réalité, et aborde de nombreux autres thèmes, la foi, la tentation, le fanatisme religieux, le racisme, les brutalités policières, les provocations politiques, la maladie, la mort, la vengeance, le pardon
Il est constitué de neuf chapitres. Les chapitres impairs décrivent les pérégrinations des deux personnages principaux, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha. Les chapitres pairs sont les narrations des rêves et cauchemars de Gibreel Farishta. Ce dernier, un acteur renommé du cinéma indien, perd la foi à la suite d'une maladie et s'enfuit en Angleterre à la recherche d'une jeune femme qu'il a connue peu de temps auparavant. Saladin Chamcha est également d'origine indienne, mais est doté d'un passeport britannique, et dans toute son âme se veut britannique. Sa couleur de peau le fait se heurter aux préjugés et il gagne sa vie par le talent qu'il a de contrefaire sa voix. Se retrouvant tous deux dans un vol à destination de Londres, ils sont les seuls survivants d'un attentat terroriste. Arrivant indemnes sur une plage, ils sont confrontés à la police qui les soupçonne d'être des immigrés clandestins, mais seul Saladin Chamcha, pourtant le plus « britannique » des deux, considéré comme le plus suspect, est arrêté sans ménagement, sans que Gibreel Farishta esquisse le moindre geste de solidarité. Les deux hommes, désormais séparés, et se vouant réciproquement une animosité certaine, vont évoluer chacun de son côté au fil de la narration, avant de se confronter l'un à l'autre.
Gibreel Farishta, objet d'hallucinations, fait plusieurs rêves. Ceux-ci font référence aux débuts des prédications d'un prophète monothéiste, (figurant Mahomet de manière comique.), dans la ville de Jahiliya (nommée ainsi en référence à la jâhilîya, nom donné à la période préislamique dans le coran) et aux pressions auxquelles il est soumis, à un imam exilé d'un pays où il revient à la suite d'une révolution pour y dévorer son peuple (allusion à l'ayatollah Khomeini, qui explique l'acharnement que l'Iran portera contre l'auteur), à une jeune fille qui convainc son village de se rendre à La Mecque en traversant à pied sec la mer d'Arabie. Ce sont certains passages de ces chapitres qui susciteront la colère d'une partie du monde musulman.
Origine du titre du roman
Le titre du roman fait référence à un épisode hypothétique de la vie de Mahomet, connu sous le nom de prédication des Versets sataniques. Au moment où Mahomet tenta d'établir le monothéisme à La Mecque, il se trouva en butte à l'hostilité des notables polythéistes de la ville. Selon cet épisode, raconté de manière fictive dans le chapitre II du roman, intitulé « Mahound », le prophète aurait d'abord énoncé des versets autorisant d'autres divinités que le seul Dieu et recommandé qu'on leur rendît un culte, avant de se rétracter. Ces versets auraient été inspirés par le diable.
Cité par de nombreuses sources de la tradition musulmaneGilbert Grandguillaume, « Le langage de l'orientalisme », Peuples méditerranéens, L'orientalisme, interrogations, , 1990, ., cet épisode, perçu comme une concession au polythéisme et une remise en question de l'unicité divine et de la fiabilité de Mahomet, est fortement critiqué par certains courants de l'Islam qui ne reconnaissent pas son authenticité.
Réactions Contexte Le livre paraît en 1988, quand le monde arabe est focalisé sur la fin de la guerre entre l'Iran et l'Irak (un million de morts) et la première Intifada palestinienne.. D'après l'écrivaine égyptienne Ahdaf Soueif, les anglophones sont d'abord choqués par « le vocabulaire trivial utilisé pour décrire (un) prophète, radicalement à l'opposé du ton révérencieux habituel »https://www.sciencespo.fr/ceri/sites/sciencespo.fr.ceri/files/cahier18.pdf. En Égypte, le livre est interdit en raison de son titre considéré provocateur, mais personne ne parle de ce roman dans le monde arabe, langue dans laquelle le livre n'est pas traduit.
L'attention sur ce livre est attirée par la fatwa de Khomeini, qui donne une dimension politique à ce livre. À Damas, une quarantaine d'intellectuels publient une lettre ouverte intitulée « Défendre le droit de vivre de l'écrivain »..
Critiques religieuses Les plus rigoristes des musulmans considèrent le livre comme blasphématoire « du point de vue de l'islam », et ce de plusieurs façons : en l'analysant comme une moquerie envers le Coran, et en l'accusant de présenter le Coran comme satanique en s'appuyant sur une tradition rapportée par al-Tabari, un commentateur du sur les trois déesses (versets 19-22). en estimant que le portrait que fait le roman du monde musulman primitif et de Mahomet est parodique.
En outre, en publiant ce livre, l'auteur d'origine indienne et de parents musulmans se voit accusé : d'athéisme en raison de son interview au journal India Today : « Je ne crois en aucune entité surnaturelle, qu'elle soit chrétienne, juive, musulmane ou hindoue. » d'apostasie car né musulman, il ne refuserait pas un islam qu'il ne connaîtrait pas, mais rejetterait l'islam tel qu'il lui aurait été enseigné. de conspiration contre l'islam, en diffusant, avec la complicité de non-musulmans, des textes contre l'islam, hostiles à la « Vraie Religion ».
Les partisans les plus radicaux d'une interprétation de la charia au sens le plus archaïque considèrent que ces faits sont des crimes punissables de mort.
Salman Rushdie s'est toujours défendu d'avoir écrit un livre blasphématoire, considérant que ses accusateurs n'avaient pas compris le sens du roman, ou n'avaient même pas pris la peine de lire le livre. Dans son autobiographie Joseph AntonSalman Rushdie, Joseph Anton, une autobiographie, Plon, 2012., il écrit qu'.
Chronologie des événements Premières manifestations Le , onze jours avant la sortie officielle du livre (le en Grande-Bretagne), le magazine d'actualité indien India Today publie quelques « bonnes feuilles » du roman accompagnées d'une interview de l'auteur. qui est originaire de ce pays où « la religion est au cœur d'un bras de fer politique constant entre la communauté hindoue et la communauté musulmane toujours suspecte de fidélité envers le frère ennemi musulman, le Pakistan. ». Bien qu'ils n'aient pas lu le roman, deux députés musulmans du Parlement indien, Khurshed Alam Khan et , organisent une campagne de presse pour interdire la publication mais aussi l'importation de l'édition anglaise du roman. Le , malgré les protestations d'intellectuels indiens, le ministre des Finances indien, responsable en matière d'importation et de législation douanière, interdit le livre en vertu du paragraphe 11 de la loi douanière indienne, le gouvernement de Rajiv Gandhi voulant éviter de provoquer des heurts entre communautés religieuses..
Cette campagne est également orchestrée par le Jamaat-e-Islami, parti politique islamiste pakistanais que Salman Rushdie critique dans Les Versets sataniques et un roman précédent, La Honte.. Alors que des lectures publiques de certains passages du roman ont lieu en début à Londres sur Broad Street sans aucune réaction, le Jamaat-e-Islami active son réseau d'organisations islamistes en Grande-Bretagne pour interpeller le gouvernement britannique et faire interdire le roman selon la loi sur le blasphème au Royaume-Uni..
Cette campagne attire l'attention de nombreux groupements islamistes et des pays islamiques, tels l'Iran et le Pakistan, sur cette œuvre, vite considérée comme une « machine de guerre littéraire contre l'Islam ». Une première menace de mort est adressée aux bureaux de l'éditeur du livre Penguin le . Une lecture publique à Cambridge est annulée. L'Afrique du Sud, alors sous apartheid, mais possédant une forte communauté d'origine indienne et musulmane, interdit le livre le , alors que Salman Rushdie avait été invité à participer à un congrès anti-apartheid. Le même jour, le livre est interdit au Pakistan. Les semaines suivantes, l'Arabie saoudite, l'Égypte (où l'université al-Azhar appelle les musulmans britanniques à intenter des actions en justice), la Somalie, le Bangladesh, le Soudan, la Malaisie, l'Indonésie et le Qatar interdisent l'ouvrage.. Le livre sera interdit dans plus de vingt pays.
Les campagnes de réactions publiques contre Salman Rushdie prennent de l'ampleur au Royaume-Uni en . Le , à Bolton, une banlieue de Manchester, près de manifestants réclament l'interdiction de ce livre « pervers » et « blasphématoire envers l'Islam et envers la personne du Prophète », et brûlent un exemplaire du livre. Le , une alerte à la bombe est adressée à l'éditeur. Le à Bradford, dans une ville industrielle du nord de l'Angleterre – où vivent plus de quarante mille musulmans – a lieu une nouvelle manifestation et un nouvel autodafé devant la presse. Mohamed Ajeeb, conseiller municipal de Bradford, affirme alors : , alors que des parlementaires travaillistes proposent de rétablir les lois sur le blasphème. Le lendemain, la plus grande chaîne de librairie de Grande-Bretagne, W. H. Smith, retire le livre de ses 430 magasins. Deux semaines plus tard, près de dix mille personnes manifestent à Londres contre le groupe Viking-Penguin, éditeur du livre. Les réactions des milieux politiques ou intellectuels britanniques à ces manifestations sont partagées. Face à la défense de la liberté d'expression, se pose la question d'une éventuelle extension à toutes les religions du délit de blasphème (abrogé en 2008), alors limité à l'Église anglicaneLe délit de blasphème est finalement abrogé en Grande-Bretagne en 2008., position défendue par Jack Straw ou John le Carré. À l'inverse, des personnalités telles que Robin Cook ou Graham Greene apportent rapidement leur soutien à Salman Rushdie.
La fatwa