Les statues meurent aussi est un court métrage documentaire français réalisé par Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Cloquet, sorti en 1953.
Le film est une commande de la revue Présence africaine. Partant de la question « Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au Musée de l'Homme alors que l’art grec ou égyptien se trouvent au LouvreLes statues meurent aussi, un film censuré, Zidées de Mars. ? », les réalisateurs dénoncent le manque de considération pour l'art africain dans un contexte de colonisation et relèvent le racisme manifeste derrière ces choix. En France, du fait de son point de vue anticolonialiste, le film reste interdit par la censure pendant onze ans.
Synopsis
C'est ainsi que commence ce documentaire controversé qui pose la question de la différence entre l'art nègre et l'art royal, mais surtout celle de la relation qu'entretient l'Occident avec l'Afrique. À l'époque, les mouvements de décolonisation n'en sont encore qu'à leurs débuts.
Genèse du film Le documentaire est commandé en 1950 à Alain Resnais par la revue Présence africaine, fondée par Alioune Diop, foyer d’une intense réflexion théorique, ainsi que d’actions artistiques et culturelles autour du concept de négritude. Le film doit porter sur ce qu'on appelle à l'époque l'art nègre, très en vogue en Europe dans les années 1910-1920.. Alain Resnais demande alors à Chris Marker, avec qui il n'a encore jamais collaboré, d'écrire le commentaire du film et . Se joint alors à eux Ghislain Cloquet, jeune chef opérateur, chargé des prises de vue. La production, quant à elle, doit être assurée pour moitié par Tadié Cinéma Production et pour l'autre moitié par Présence africaine.. Cependant, Resnais précise plus tard que tous trois n'ont pas signé un contrat avec Présence africaine. « Durant le temps que nous travaillions au film, nous n'imaginions pas qu'il susciterait tant de polémique. On l'aurait imaginé qu'on se serait protégés avec un contrat. Mais, de fait, il n'y avait pas de contrat entre nous et l'association Birgit Kämper / Thomas Tode, « Intervista con Alain Resnais », in Bernard Eisenschitz (ed.), Chris Marker, Festival de Pesaro, Rome, Dino Audino Editore, 1996, (traduction italienne par Francesco Bono de l'original en allemand paru dans Birgit Kämper / Thomas Tode (Hg.), Chris Marker. Filmessayist, Munich, Institut Français / CICIM, 1997, ). Voir aussi Les statues meurent aussi sur chrismarker.ch.. »
Pour l'enseignant et cinéaste français François Fronty, Les statues meurent aussi est plus un essai filmique qu'un film documentaire. .. Alain Resnais explique :
L'interdiction L'année 1953 est marquée par un contexte de fortes tensions internationales et de querelles de succession à la tête de l'URSS, consécutives à la mort de Staline, l'exécution des époux Rosenberg et la démission contrainte du Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, qui a tenté de s'extraire de la tutelle occidentale en nationalisant l'exploitation pétrolière. Un an avant le début de la Guerre d'Algérie point déjà le mouvement de décolonisation de l'Afrique ; en effet, le sultan du Maroc Sidi Mohammed est contraint d'abdiquer le , avant qu'il ne devienne en 1956 roi lors de l'indépendance du Maroc.
La Commission de contrôle des films cinématographiques est alors présidée par un Conseil d’État représentant la présidence du Conseil et composé de , représentant l’État (ministères de la Défense Nationale, de l'Intérieur, des Affaires étrangères, de la France d’Outre Mer, de la Justice, de l'Éducation nationale, de la Santé publique et de la Population), les professionnels du cinéma (réalisateurs de longs métrages, producteurs, distributeurs, exportateurs, exploitants, producteurs et réalisateurs de courts métrages, ciné-clubs, critiques) et les associations familiales. Si certains films sont interdits pour diverses raisons dont leur rapport à la sensualité, Les statues meurent aussi l'est dans la catégorie des films , comme l'a été antérieurement Afrique 50 de René Vautier.
Malgré l’autorisation de réalisation du , le dossier ouvert le relate que le film a été visionné le . Sur le compte-rendu daté du lendemain, jour d'un deuxième visionnage, est notée une observation manuscrite du représentant de la présidence du Conseil : . Le , le producteur Tadié écrit à la commission pour demander le visa d’exploitation indiquant que en demandant , en insistant sur la sélection du film au Festival de Cannes, et sa sélection probable aux festivals de Venise et Edimbourg. Après un troisième visionnage le , la Commission sursoit à sa décision en raison de l'absence de certains de ses membres, mais demande la coupure de . Le , le président de la Commission, Henry de Segogne, écrit pour recommander aux producteurs de . Après une sollicitation de Tadié la veille, la commission procède à un quatrième visionnage le et rend un avis défavorable (dix voix contre, dont celle prépondérante du président, dix voix pour, une abstention). Un cinquième visionnage est organisé le dont le compte-rendu indique de manière manuscrite .
Le Journal Officiel de l’Assemblée nationale relate dans son édition du la question orale au ministre de la France d’Outre Mer de la part du député Léopold Sédar Senghor : Le Gouvernement n'ayant pas saisi les instances du cinéma pour un projet de réponse, la question du député reste sans suite. En 1955, deux demandes de projections exceptionnelles sont refusées. Le , Tadié demande un réexamen de la décision de censure, qui est rejetée le après un visionnage par le secrétaire d'État à l'Information François Mitterrand le .
Tadié sollicite par un courrier du une autorisation d'exploitation dans un montage modifié, ce qui est accordé au terme de ce qui est le sixième visionnage du film, mais le refus est confirmé le pour le montage initial. Le , le Président de la république du Sénégal, Mamadou Dia, écrit au ministre d’État chargé des Affaires culturelles demandant que le film , rappelant que . Dans sa réponse du , André Malraux indique que cette décision n'est pas de sa compétence, mais de celle du ministre de l'Information. Alioune Diop dépose plainte le contre le directeur du CNC pour abus de confiance. Le , Tadié demande une nouvelle fois la levée de la censure, mais le le directeur de cabinet du ministère de l'Information répond .
Le , le ministre chargé de l’Information Alain Peyrefitte écrit à M. Tadié : , mettant un terme à onze années de censure. Néanmoins, c'est une version toujours légèrement tronquée, de de sa longueur initiale, soit , qui est alors autorisée : au moins un plan a été supprimé et les commentaires de Chris Marker, sans être dénaturés, ont été adoucis.
Alain Resnais explique dans un entretien donné en 1961 : .
Resnais, dans un entretien pour la radio datant de 1969, raconte que deux des membres de la Commission de contrôle à qui il a eu l'occasion à l'époque de parler de la censure lui affirmaient que l'interdiction ne découlait pas du contenu du film, mais de son expression trop ne convenant pas à des spectateurs considérés comme des enfants qu'il faudrait .. Il dit :
Selon les comptes-rendus des séances de la Commission visant à évaluer le film, auxquels on a désormais accès, les réserves étaient liées au ainsi qu'à .
En 2006, dans une émission de La Fabrique de l'histoire consacrée au film, l'ethnologue Roland Colin explique : (version corrigée d'une transcription de l'émission). À la levée de la censure, Resnais espère que le film puisse être vu en Afrique, tout en souhaitant que les Africains arrivent à être indulgents face aux simplifications que le cinéaste considère désormais comme « grossières », relevant de la spécificité du contexte de l'époque.
Fiche technique Réalisation : Alain Resnais, Chris Marker et Ghislain Cloquet Scénario : Chris Marker Musique : Guy Bernard Photographie : Ghislain Cloquet Récitant : Jean Négroni Sociétés de production : Présence africaine et Tadié Cinéma Production Pays de production : Format : Noir et Blanc - 35 mm Durée : 30 minutes Date de sortie :
Distribution
Bien que les courts-métrages soient en général diffusés en ouverture d'un long métrage, les chiffres communiqués par le Service de la billetterie du CNC sont de entre 1960 et 1996, dont près de avant la levée de la censure, mais en 1968, en 1969 et en 1989.
Les statues meurent aussi est maintenant joint en bonus à l’édition DVD de Hiroshima mon amour, premier long métrage d’Alain Resnais (1964).
Initialement, le film est financé à parité par Présence africaine et Tadié. Présence africaine rachète sa part à Tadié dans les années 1960, devenant alors seul propriétaire du négatif. Par la suite, Présence africaine cède les droits télévisuels à Arte le , alors que les droits non commerciaux sont acquis le par le ministère des Affaires Étrangères, qui a joué un rôle dans l’interdiction du film au moment de sa sortie.
Distinction
Récompense 1954 : Prix Jean-Vigo
Notes et références
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Liens externes
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