Perrine Dugué, née le à La Ménagerie (Thorigné-en-Charnie et morte le à La loge-Bréhin (Saint-Jean-sur-Erve), est une jeune fille dont le meurtre sauvage, et les prétendus pouvoirs guérisseurs de sa sépulture, donnèrent lieu à un important culte populaire. Elle est ainsi surnommée la « Sainte tricolore », la « Sainte républicaine », « La Sainte bleue », ou encore « la Sainte aux ailes tricolores ».

Histoire Perrine Dugué, fille de Jean Dugué et de Marie Renard, issue d’une famille réputée pour sa ferveur républicaineUn Dugué, Lucien, est président du district d’Évron en 1793., est née à la ferme de la Ménagerie à Thorigné-en-Charnie le . Le « mardi saint 2 germinal an IV » — elle habite alors à la ferme des Pins sur la route de Thorigné à Saint-Denis-d'Orques — elle se rend, par les chemins qui traversent la forêt de la Charnie, au marché de Sainte-Suzanne, avec des voisins fermiers, dont M. Marteau, fermier à la BabinièreLe petit-fils de M. Marteau, le chanoine Pichon, ancien secrétaire de l’évêché du Mans, relata par écrit les circonstances de l’arrestation de Perrine par les chouans.. Elle compte aussi rendre visite à ses frères aînés, Antoine et Jean, qui ont rejoint la garnison républicaine de Sainte-Suzanne après l’incendie de l’église de Thorigné par les chouans. Ces derniers soupçonnent Perrine de les renseignerAlbert Soboul, "Sentiment religieux et cultes populaires pendant la Révolution. Saintes patriotes et martyrs de la liberté", Archives de sociologie des religions, vol. 2, 1956, p. 73-87..

Trois chouans arrêtent le groupe à la « Lande de Blandouet », au croisement des chemins allant de Blandouet à Chammes et de Thorigné à Sainte-Suzanne, à proximité du chêne des Évêts (ou Évais) ; ils font descendre Perrine de cheval, et renvoient les fermiers, dont les sieurs Marteau et Houtin. « Ils forcèrent la jeune fille de descendre de cheval et, sur les observations du sieur Houtin, ils répondirent à celui-ci que ce qu’ils faisaient ne le regardait pas et l’incitèrent à passer son chemin, ou sinon… »

La suite de l’histoire comporte deux versions, l’une « politique », l’autre crapuleuse. Selon les uns, les chouans supposent Perrine porteuse d’un message adressé par les patriotes de Thorigné aux gardes républicains de Sainte-Suzanne, dont font partie deux de ses frères. Ils la soupçonnent donc d’être une espionne. Après avoir déchiré ses vêtements, ils trouvent le message dans ses chaussures. Ils la massacrent ; on la retrouve agonisante trois jours plus tard. Elle est enterrée à proximité, et au moment où elle est ensevelie à proximité au lieu-dit la Giaisière, une femme l’approchant est « miraculeusement » guérie d’une infirmité.

L’autre version, beaucoup plus documentée, rapporte que les trois brigands conduisent la jeune fille près de la ferme de Peloye où se trouvait la « loge à Cotereau ». Là, ils veulent abuser d’elle et, sur sa résistance, l’assassinent à coups de sabre et l’écrasent sous les sabots de leurs chevaux. Ils la laissent sur place où elle est retrouvée trente heures après, respirant encore, mais près de rendre le dernier soupir, par un nommé Bréhin, probablement Gabriel Bréhin, né à Livet vers 1757, domicilié aux Bouts de Lande à environ. « Celui-ci et quelques voisins creusèrent une fosse à l’endroit même et y descendirent le corps de la victime avec tous ses vêtements au moyen de deux harts ». Le lieu dit « La loge à Cotereau », peut être aujourd’hui la ferme connue sous le nom de Loge-Bréhin.

Dans les mois qui suivent, la rumeur de la « sainteté » de Perrine Dugué et de ses pouvoirs de guérison, se répand. Les miracles qui sont attribués à « la sainte qu’on avait vu monter au ciel avec des ailes tricolores [sic] » déclenchent un véritable culte populaire, qui attire des milliers de pèlerins venus obtenir la guérison ; cet afflux draine aussi des marchands ambulants (de cierges, de vivres…) sur sa tombe. Extrait d’une lettre de du : « Depuis six mois, le patriotisme l’a mise au nombre des Saintes. Elle fait, disent-ils, tous les jours des miracles, si bien que c’est un concours de peuples qui vont sur sa fosse par troupes souvent de mille à quinze cents, de tous côtés ; ils y vont en voiture quelquefois par plus de vingt ou trente chargés de provisions et de gens estropiés, autant de cervelle que de corps ; Ils portent tous des cierges, ils prennent de la terre et des dégouts de la cire et font des boules, se frottent le corps avec, et se couchent sur la fosse ». « La terre était couverte de neige et la tombe était couverte de fleurs qu’on appelle chandeleurperce-neige, et la neige n’y était pas restée »Marie Fourrier. La Révolution française dans le pays vallée de la Sarthe : 1789-1800. Centre de ressources du patrimoine du pays vallée de la Sarthe, 2010, 200 pages.

C’est en raison de cet afflux de pèlerins sur la tombe de Perrine que, grâce à leurs dons et à celui d’un fermier voisin qui fournit le terrain, on construit pour elle une chapelle à proximité de ferme de la Haute-Mancellière (commune de Saint-Jean-sur-Erve). Le culte décline alors aussi vite qu’il s’est développé. Cette chapelle existe toujours près de la route de Thorigné à Sainte-Suzanne. Devant l’autel, la pierre tombale porte l’inscription : « Ici est antaisre le corps de citoyenne Perine Dugué de la commune de Torigny decede le vs age de 17 ane requiesca in pace »Annales historiques de la révolution française: organe de la Société des études robespierristes, Numéros 251 à 254. Firmin-Didot & Cie., 1983.

Illustrations Trois images et trois complaintes de l’époque nous rapportent une version, que l’on sait aujourd’hui fausse, de l’histoire, – mais qui était probablement la seule, « politiquement correcte », connue de la majorité des pèlerins –, en désignant comme coupables un ou des soldats de la République : Gravure sur bois de Pierre-François Godard gravée à Alençon en 1796, pour une édition populaire de complaintes en l’honneur de Perrine Dugué, reprise dans le livre de Robert Triger Sainte-Suzanne, son histoire et ses fortifications, Sté Historique et archéologique du Maine, 1907) et dans le fascicule de l’Abbé Augustin Ceuneau Un culte étrange pendant la Révolution : Perrine Dugué, la Sainte aux ailes tricolores, 1777-1796. Cette gravure, conservée au Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (MuCEM), représente la jeune fille au premier plan, marchant avec son panier. À sa gauche est représenté son meurtre par un hussard et à sa droite la guérison d’une malade qui lâche ses béquilles en criant au miracle, au pied d’un tombeau de Perrine tout droit sorti de l’imagination du graveur. Gravure de Portier, du Mans : complaintes sur la mort de Perrine Dugué (coll. Musées du Mans) ; Gravure de Letourmy, d'Orléans : complainte véritable sur la mort de Perrine Dugué (coll. Musée de l'Image, dépôt du MDAAC, Épinal).

Les autres documents connus sont, pour la plupart, issus de correspondances privées et renseignent surtout sur le « culte ». Dans un rapport républicain, assez caricatural, on attribue le meurtre aux « bleus ». L'acte de décès ne renseigne pas sur les circonstances de la mort, et ce maigre corpus est complété par des témoignages oraux recueillis par les ecclésiastiques locaux s'étant intéressés à l'affaire au milieu du .

Épilogue Un petit carnet manuscrit, intitulé Histoire de Perrine Dugué, a été retrouvé en 2005 dans le grenier d’une maison de Sainte-Suzanne, le Ravelin. Il a été rédigé le par Gervais Pômier, (ancien notaire et adjoint au maire de la commune), alors âgé de 87 ans, deux mois avant sa mort. Cette rédaction a été provoquée par la redécouverte par Gervais Pômier d’un précédent carnet rédigé en 1856, dont l’encre commençait à s’effacer, et qui relatait la conversation qu’il avait eue lui-même avec Guillaume Dergère (1784-1857), de Thorigné, lequel, adolescent, avait assisté personnellement à l’exhumation du corps de Perrine au moment de son changement de sépulture, dix-huit mois après sa mort.

C’est pourquoi Gervais Pômier le réécrit tout en y rajoutant ses propres souvenirs, liés au devenir de l’un des assassins qu’il nomme, ainsi que cinq couplets de la complainte qu’il a « si souvent entendu chanter ».

Le carnet en question est aujourd’hui déposé au Musée de l'auditoire à Sainte-Suzanne.

L’école publique de Sainte-Suzanne et la salle du conseil de Blandouet portent le nom de Perrine Dugué. Les communes de Sainte-Suzanne, Saint-Jean-sur-Erve et de Thorigné-en-Charnie ont donné son nom à l’une de leurs rues.

Les assassins de Perrine Dugué Le chanoine Pichon relate que les fermiers qui accompagnaient Perrine jusqu’à la rencontre avec les chouans, « connaissaient très bien les trois chouans ». La mère du chanoine qui habitait Vaiges lui montra Revue historique et archéologique du Maine, Imprimerie Monnoyer, 1993, p. 94..

Gervais Pômier nomme deux des trois coupables : Julien Broul Petit-BoisJulien Broul Petit-Bois, lieutenant né à Saint-Jean-sur-Erve, sert en 1793-1794 et 1796, blessé en mars 1794 à Meslay-du-Maine et en avril 1795 à Bazougers sous Claude-Augustin Tercier, débitant de tabac, un enfant, 46 ans (1816). Ref. : Dictionnaire des chouans de la Mayenne, Editions régionales de l’Ouest, Mayenne, 2005, . et Trouillard Un Joseph Trouillard fut lieutenant d’Isaac-Constant Deshayes à Cossé-en-Champagne. Cf. Dictionnaire des chouans de la Mayenne, préc..

« Broul Petit-Bois qui passait pour le plus coupable a géré à Sainte-Suzanne, sous la Restauration, un bureau de tabac dont il était titulaire. On entendait souvent chanter devant sa porte la complainte de Perrine Dugué. Pas facile d’en empêcher. Plus tard, je l’ai vu demeurer dans une toute petite loge près de la Devinière et du Brin d’eau. Puis il obtint un emploi à l’octroi de Laval et il est mort là, n’ayant jamais reçu depuis son crime que des preuves de mépris ».