LTI. : (« LTI. Langue du Troisième Reich. Carnet d'un philologue ») est un livre de Victor Klemperer, paru en 1947.

Travaillé à partir du journal que Klemperer tient entre 1919 et , LTI se veut un essai sur la manipulation du langage par la propagande nazie depuis son apparition sur la scène politique jusqu'à sa chute.

Il comporte en proportions variables une alternance de tentatives de conceptualisation, dialogues et récits tirés du quotidien d’un patriote allemand qui entend le rester, tandis que le pays qu’il a toujours considéré comme sien le marginalise en raison de ses origines juives.

Contexte et sujet du livre

Rappel sur l'auteur Viktor Klemperer (1881-1960) est le fils d’un prédicateur juif réformé, mais V. Klemperer et sa famille n'ont aucun doute sur leur appartenance à la nation allemande. Ce professeur d'université, spécialiste de la pensée politique française du (en particulier Montesquieu)Chapoutot in est aussi un patriote allemand convaincu, qui a défendu son pays durant la Première Guerre mondiale ; il a en outre épousé une Allemande non juive, Eva Schlemmer, pianiste, artiste peintre, traductriceEva Klemperer : elle était pianiste, artiste peintre et traductrice., et il décide même de se convertir au protestantisme, car à ses yeux, .

Cet attachement à l’Allemagne retarde sa prise de conscience quant à la popularité du mouvement national-socialiste et il passe les années de guerre en Allemagne. Défini comme Juif par les lois de Nuremberg, exclu de la fonction et de la vie publiques, exproprié, astreint à un travail de manœuvre, il est toutefois précairement préservé de la déportation en raison des « origines racialement pures » de sa femme.

Le livre Klemperer tient un journal depuis l’âge de seize ans, mais cette activité prend, entre 1933 et 1945, une importance particulière. Il s'agira bientôt de pages écrites à la sauvette et immédiatement transmises à Eva qui les cache chez des amis de confiance, et ce journal demeure pour l’auteur la seule forme d’activité intellectuelle dont les lois nazies n’ont pu le priver. Il y consigne tout ce qui, dans son quotidien, distingue la germanité authentique du nazisme qui prétend l’incarner. En effet, si Klemperer se voit contraint, comme Walter Benjamin, Stefan Zweig, Ernst Bloch et beaucoup d’autres, de faire partie d’un « nous » juif dont il avait jusque-là nié la pertinence voire l’existence, il n’a jamais, contrairement à eux, remis en cause sa vision de l’Allemagne ni sa germanité ; en 1942. un an après avoir été astreint au port de l’étoile jaune , il écrit : « je suis allemand. Les [nazis] ne le sont pas. Je dois m’y tenir […] le sionisme serait de ma part une comédie que le baptême n’a pas été ».

Viktor Klemperer a par la suite publié ce Journal monumental des années 1933 à 1945Plus de 1800 pages dans la traduction en français publiée en 2000 (v. ci-dessous « Bibliographie »). Mais en parallèle, il tire de ces Journaux, dans l'immédiate après-guerre, un livre, LTI, . Romaniste de métier et philologue de profession, Viktor Klemperer choisit dans cet ouvrage d’aborder le Troisième Reich sous l’angle de la langue, qu’il considère comme le moyen de propagande le plus efficace du régime ainsi que le meilleur révélateur de sa nature profonde.

Ce livre compte parmi les premiers à être publiés par les autorités soviétiques en Allemagne après la capitulation du régime nazi.

centré|vignette|500x500px|Caractéristiques du langage national-socialiste selon Victor Klemperer (1947).

Plan de l'ouvrage L'ouvrage est divisé en trente-six chapitres numérotés de 1 à 36, encadrés par une introduction et un épilogue, tous deux hors numérotation. La traductrice Élisabeth Guillot note à propos de sa compositionÉ. Guillot, « Note au lecteur » in LTI. La langue du Reich, Albin Michel, 2023 , p. 21-22 (V. ci-dessous « Bibliographie »). :

Table des matières « Héroïsme, en guise d’introduction »

« Pour des mots — Un épilogue »

Contenu

« Héroïsme, en guise d’introduction » Le régime est tombé et le pays est en plein processus de dénazification. Cependant, la LTI demeure. Nonobstant l’obsolescence de nombreux mots, des termes ou tournures de langage subsistent, et le terme « dénazification » lui-même n’est pas, ainsi que le note Klemperer, sans rappeler la construction de nombreux termes de la LTI sur le préfixe de distanciation dé- (« désencombrer », « désobscurcir », « (art) dégénéré » etc.).

Il en va de même pour certains concepts, utilisés dans leur acception nazie par ceux-là mêmes qui tentent de s’en débarrasser. Il faut expliquer aux jeunes qui souhaitent se faire les héroïques hérauts de la culture et de la démocratie que leur conception de l’héroïsme fausse tout rapport honnête à ces valeurs : l’héroïsme sous Hitler a été celui des brutes, des conquérants au regard rivé vers l’avant, à l’image des pilotes de course puis de char. Il devient à mesure de l’avance des Alliés vers Berlin celui des soldats en campagne ou des civils sous les bombardements, qui meurent tous de la même mort glorieuse pour la patrie. Il est donc, d’un bout à l’autre, celui de la guerre, quand bien même le nazisme a préféré le terme « combatifMaurice Rouleau, « Combatif / combattif Qui croire ? », in La langue française et ses caprices sur rouleaum.wordpress.com, 9 novembre 2010 », plus élevé esthétiquement. La manipulation des esprits ne porte pas tant sur la justesse de la cause à défendre que sur l’essence même du concept : les véritables héros élèvent l’humanité par leurs actes, sans en attendre de récompense ou de reconnaissance. À ce titre, les héros furent les clandestins qui luttaient souvent seuls contre l’hitlérisme ou, mieux encore, les épouses aryennes (sic) de Juifs (ou considérés comme tels), obligées de supporter leurs épreuves, de les soutenir sans faille, et de résister à la tentation de fuite ou de suicide qui aurait immanquablement et immédiatement entraîné la déportation du conjoint.

Chapitre 1. LTI vignette|upright=1.2|Hitler répétant sa gestuelle de discours. Photos de Heinrich Hoffmann, en 1930.« LTI » est d’abord « un sigle joliment savant » qui parodie les nombreuses abréviations mises en usage par le Troisième Reich. Il est tout aussi incompréhensible qu’elles, ce qui peut se révéler fort pratique lors d’éventuelles mais fréquentes perquisitions de la Gestapo (la moindre note critique envers Hitler et l’hitlérisme, dont les pages du journal sont emplies, entraînerait en cas de découverte la déportation vers le camp de concentration).

Cette Lingua Tertii Imperii, fort peu « allemande » au demeurant (elle use et abuse d’emprunts aux langues étrangères, comme diffamieren ou Garant, dans le même but de gargarisation discursive et d’incompréhensibilité qui guide son choix d’abréviations), est si malsonnante que l’auteur préfère dans un premier temps « se boucher les yeux et les oreilles ». Elle devient cependant, lorsque les persécutions s’intensifient, le principal sinon le seul sujet d’étude possible. Certes, tout dans le Troisième Reich, ses édifices, ses ruines, ses affiches, ses autoroutes… est langage mais c’est surtout dans sa langue qu’il se dévoile. Or cette langue est commune à tous les milieux sociaux et se retrouve dans tous les coins de l’Allemagne. Tous les écrits nagent « dans la même sauce brune » et les mêmes modèles se retrouvent chez les sympathisants, les indifférents, les opposants et les victimes.

La clandestinité dans laquelle cette étude a été menée en explique le caractère partiel et incomplet, d’autant plus que son objet est hautement complexe. Cependant, insiste l’auteur, elle doit, même dans cet état d’inachèvement, être publiée et poursuivie car il n’y a pas lieu de relâcher sa vigilance : la langue du Troisième Reich tend non seulement à ne pas le rejoindre dans la fosse commune mais pis encore, elle imprègne trop souvent le parler et le penser des générations de la reconstruction, qu’il faut donc urgemment informer et éduquer.

Chapitre 2. Prélude Esthète et intellectuel volontiers éloigné de la politique, Viktor Klemperer rencontre pour la première fois le national-socialisme et sa langue lors d'une scène d’actualités qui précède la projection de L’Ange bleu, le .

La parade du corps de marine du palais présidentiel franchissant la porte de Brandebourg et, plus particulièrement, son tambour, le frappent par leur tension convulsive jusque-là réservée aux œuvres expressionnistes. Cette ferveur extrême, si différente des parades qu’il avait connues jusqu’alors, lui fait prendre conscience du fanatisme dans sa forme spécifiquement nazie et de la fascination qu’il exerce sur les foules.

Chapitre 3. Qualité foncière : pauvreté « La LTI est misérable ». De par les circonstances de son apparition d’abord : langue d’un groupuscule qui s’est constitué en parti et a pris le pouvoir, elle s’est imposée à une société entière, faisant table rase du pluralisme qui avait régné jusqu’alors sous Guillaume II et la République de Weimar. De par sa nature ensuite : langue d’un parti dictatorial, elle n’admet pas d’autres façons de s’exprimer que la sienne. De par son but enfin : langue éminemment déclamatoire, elle efface volontairement les différences entre oral et écrit ou public et privé afin de faire disparaitre l’individu pour ne plus s’adresser qu’à la masse, qu’elle fanatise et mystifie.

Et c’est là pour le philologue un grand mystère : que cette langue totalitaire si simpliste et si opposée à l’esprit des Lumières ait vu son programme exposé sans détour dans un livre écrit par Hitler huit ans avant son accession au pouvoir, sans que cela n’empêche son ascension.

Chapitre 4. Partenau Issu d’une lignée de militaires, Georg M. était un garçon foncièrement honnête qui s’était engagé à la Reichswehr autant par tradition familiale que par manque de dispositions pour les choses de l’esprit. Il n’en partageait cependant pas les idées et rendait encore visite aux Klemperer alors que, l'idéologie national-socialiste se répandant, on commençait à éviter les fréquentations de gauche et les Juifs.

Alors que ce brave garçon est muté dans une garnison lointaine à l’occasion de sa promotion, Viktor Klemperer découvre le roman de intitulé Partenau (du nom du personnage principal), paru en 1929 et présenté comme « le roman de la Reichswehr ». Recopiant les passages les plus significatifs de cette œuvre dans son journal, il s’aperçoit quelques années plus tard que s'il est médiocre dans sa forme, le livre, préfigure sur bien des points les doctrines du Troisième Reich et sa langue : rêves de revanche et de Grande Allemagne, suprématie des Allemands, attente d’un Guide (Führer), subordination de la morale populaire aux contingences militaires... Pour incroyables qu’elles paraissent, ces conceptions sont banales dans le milieu de lansquenets duquel M. provient et auquel il est destiné.

Chapitre 5. Extraits du journal de la première année L’auteur fait part des divers événements qui l’affectent au cours de la première année d’accession du parti national-socialiste au pouvoir : les premières mesures de préparation à l’exclusion, les premiers mots de la nouvelle langue et de la nouvelle propagande (selon laquelle les Juifs faisant part de ce nouvel état de choses seraient les véritables auteurs de la propagande mensongère).

Chapitre 8. Dix ans de fascisme Le film et la radio rendirent au discours l'importance qu'il avait eue dans l'Athènes antique. Mais ici le discours « devait être compris de tous et, par conséquent, devenir plus populaire. Ce qui est populaire, c'est le concret ; plus un discours s'adresse aux sens, moins il s'adresse à l'intellect, plus il est populaire. Il franchit la frontière qui sépare la popularité de la démagogie ou de la séduction d'un peuple dès lors qu'il passe délibérément du soulagement de l'intellect à sa mise hors circuit et à son engourdissement ».

Chapitre 15. Knif