La révolution cantonale (en espagnol : ) ou rébellion cantonale () est un mouvement insurrectionnel qui eut lieu au cours de la Première République espagnole entre et , dont les protagonistes furent les secteurs du Parti républicain démocratique fédéral, qui prétendaient instaurer immédiatement une République fédérale sans attendre que les Cortès constituantes élaborent et approuvent la comme le défendait le président du pouvoir exécutif de la République Francisco Pi y Margall, appuyé par les secteurs et du parti.
La rébellion commença le à Carthagène et s’étendit au cours des jours suivants dans les régions de Valence, Murcie et en Andalousie. Dans ces zones furent constitués des cantons , dont la fédération devait former la base de la République fédérale espagnole. La théorie politique sur laquelle se basa le mouvement cantonal fut le fédéralisme de Pi y Margall, les républicains se soulevant paradoxalement contre son gouvernement. L’échec de la politique de celui-ci, consistant en une combinaison de persuasion et de répression pour mettre fin à l'insurrection, conduisit à son remplacement par le républicain Nicolás Salmerón, qui n’hésita pas à faire appel à l’armée dirigée par les généraux Arsenio Martínez Campos et Manuel Pavía pour écraser la rébellion. Cette politique fut accentuée par le gouvernement suivant, présidé par un autre Emilio Castelar qui, après avoir suspendu les Cortès, lança un , dernier réduit du soulèvement qui ne tomba que le , soit une semaine après le coup d'État de Pavía qui avait mis fin à la République fédérale pour déboucher sur la dictature de Serrano
Bien que la rébellion cantonale fût considérée comme un mouvement par le gouvernement de la République, l’historiographie actuelle souligne que l’insurrection ne visait qu’une réforme de la structure de l’État, sans prétendre rompre l’unité de l'Espagne .
Antécédents Proclamation de la République Le , soit le lendemain de l’abdication d’Amédée , le Congrès et le Sénat, constitués en Assemblée nationale, proclamèrent la République avec 258 votes pour et 32 contre, mais sans définir de modèle territorial , reportant cette décision aux futures Cortès constituantes. thumb|Portrait d’Estanislao Figueras, premier président du pouvoir exécutif de la Première République. Le même jour, l’Assemblée nomma le républicain fédéral Estanislao Figueras président du pouvoir exécutif, dont le gouvernement dut rétablir l'ordre qui se trouvait altéré par les républicains fédéraux eux-mêmes, qui avaient entendu la proclamation de la République comme une nouvelle révolution et avaient pris le pouvoir par la force en de nombreux endroits, où ils avaient formé des qui ne reconnaissaient pas le gouvernement de Figueras, car il s’agissait d’un gouvernement de coalition avec les anciens monarchistes du Parti radical et qu’ils considéraient les républicains madrilènes comme . . Presque partout, on associait également le nouveau régime avec l’abolition des tant détestés, promesse que la révolution de 1868 n’avait pas tenue, comme le rappelait une chanson populaire de Carthagène :
Le député José Echegaray du Parti radical reprocha aux leaders républicains l’inconsistance qui se trouvait derrière l’idée fédérale, chaque endroit en ayant sa propre conception.
Le ministre de Gouvernement Pi y Margall, paradoxalement le principal défenseur du fédéralisme depuis la base que les juntes locales étaient en train de mettre en pratique, fut chargé de rétablir l'ordre. Il obtint la dissolution des juntes et le rétablissement des municipalités que celles-ci avaient suspendues de force, dans une claire volonté de respect de la légalité, y compris à l'encontre des aspirations de ses propres partisans, bien qu’il maintînt la milice nationale des , qui s’opposait aux corps de sécurité et aux monarchistes des . thumb|Caricature de la revue satirique catalane La Flaca du 3 mars 1873 sur la lutte entre les radicaux, qui défendent la république unitaire (représentés par un bourgeois, et les républicains fédéraux (représentés par un artisan portant la barretina catalane). Pi y Margall dut également faire face à deux occasions à la proclamation de l’ par la députation de Barcelone, dominée par les républicains fédéraux . La première eut lieu le , le lendemain de la proclamation de la République à Madrid, et Pi obtint leur renoncement par l’envoi de télégrammes depuis Madrid. La seconde se produisit le , soit le jour même où avait lieu à Madrid une tentative de coup d’État de la part des radicaux qui prétendaient éviter que la République ne fût proclamée fédérale en empêchant la convocation des Cortès constituantes. Cette-fois, les télégrammes de Pi ne suffirent pas et le président du pouvoir exécutif de la République Figueras dut se rendre en personne à Barcelone quatre jours plus tard pour obtenir le retrait de la déclaration de la part de la Députation.
La troisième tentative de coup d’État des radicaux pour paralyser la convocation des Cortes le exacerba la pression que les républicains et la presse qui leur était favorable exerçait sur le gouvernement pour qu’il proclame la République fédérale sans attendre la réunion du Parlement, mais le gouvernement tint bon et respecta le cadre légal. Pi reçut des centaines de télégrammes affirmant :
Proclamation de la République fédérale En mai furent célébrées des élections aux Cortes constituantes qui, en raison du retrait des autres partis politiques, constituèrent une victoire écrasante pour le Parti républicain fédéral. Mais l’unité apparente était en réalité trompeuse car les républicains fédéraux de l’assemblée étaient divisés en trois groupes : Les , avec environ 60 députés, formaient l’aile gauche de la Chambre et défendaient la constitution des Cortès en une « Convention », assumant l’ensemble des pouvoirs de l’État pour constituer la République fédérable du bas vers le haut , ainsi que l’introduction de réformes sociales afin d’améliorer les conditions de vie des prolétaires. Ce secteur n’avait pas clairement de leader, mais ses membres reconnaissaient José María Orense, le vieux marquis d’Albaida, comme leur . Parmi ses membres les plus remarquables figuraient , , les généraux et , ou les écrivains et Manuel Fernández Herrero. Les menés par Pi y Margall, qui s’accordaient avec les sur l’objectif de construire une république fédérale, mais prétendaient le faire , c’est-à-dire en constituant tout d’abord une Constitution fédérale puis seulement dans un deuxième temps les cantons ou États fédérés. Ce secteur disposait d’un nombre de députés relativement réduit, qui s’exprimèrent de plus à de multiples reprises de façon non unitaire dans les votes, bien que montrant en général une préférence pour les propositions des . Les constituaient l’aile droite de la chambre et étaient menés par Emilio Castelar et Nicolás Salmerón . Ils défendaient la formation d’une République démocratique ouverte à tous les courants libéraux, rejetaient la transformation des Cortès en un pouvoir révolutionnaire réclamée par les et coïncidaient avec les partisans de Pi y Margall sur la priorité à accorder à l’approbation par le Parlement d’une nouvelle Constitution. Ils formaient le groupe le plus nombreux, mais il y avait certaines différences entre les suiveurs de Castelar, partisans d’une politique de conciliation avec les radicaux et les constitutionnalistes pour les inclure dans le nouveau régime, et ceux de Salmerón, qui soutenaient que la République devait se fonder uniquement sur une alliance entre les républicains. Le modèle d’État des était la République française, tandis que celui des autres secteurs était la Suisse et les États-Unis, deux républiques à la structure fédérale.
En dépit de ces divisions, les parlementaires approuvèrent sans difficultés la République démocratique fédérale le , une semaine après l’ouverture des Cortès constituantes sous la présidence du vétéran républicain José María Orense, par 218 voix contre 2, à travers cette proposition :
Opposition des « intransigeants » aux gouvernements fédéraux de Figueras et de Pi y Margall Dès que les Cortès constituantes se réunirent, le premier président du pouvoir exécutif de la République Estanislao Figueras rendit ses pouvoirs à la Chambre et proposa la nomination de son ministre du Gouvernement Francisco Pi y Margall pour le remplacer, mais les intransigeants s’y opposèrent avec succès. Figueras eut alors connaissance de la préparation d’un coup d’État par les généraux Juan Contreras et Blas Pierrad, qui prétendaient lancer la constitution de la République fédérale, à la marge du gouvernement et des Cortès, ce qui le fit craindre pour sa propre vie, surtout après le peu d’enthousiasme montré par Pi y Margall à l’idée d’entrer dans son gouvernement. Le , Figueras, qui se trouvait dans un état de forte dépression après la mort de son épouse, fuit en France.
La tentative de coup d’État se produisit le lendemain, lorsqu’un grand nombre de républicains fédéraux, répondant à l’appel des , entoura le bâtiment du Congrès des députés à Madrid, tandis que le général Contreras à la tête de la milice des Voluntarios de la República prenait le ministère de la Guerre. Les Emilio Castelar et Nicolás Salmerón proposèrent alors à Pi y Margall de prendre la présidence du pouvoir exécutif, qui se trouvait vacante, étant donné qu’il était le dirigeant du Parti républicain jouissant du plus grand prestige. Ils . Finalement, les acceptèrent la proposition à la condition que les membres du gouvernement de Pi soient élus par les Cortès. thumb|Portrait de Francisco Pi y Margall, second président du pouvoir exécutif de la République. Le programme de gouvernement présenté par Pi y Margall devant les Cortès se basait sur la nécessité de mettre fin à la troisième guerre carliste, de mener à bien la séparation de l'Église et de l'État, l’abolition de l'esclavage ainsi que des réformes en faveur des femmes et des enfants travailleurs. Il incluait également la restitution aux localités des biens communaux via une loi qui modifiât le désamortissement de Pascual Madoz de 1855, mais la loi ne fut finalement pas approuvée. Un autre projet prétendait faciliter la cession à vie des terres aux bailleurs en échange du paiement d’un cens connut le même sort. Enfin, le programme incluait comme priorité l’élaboration et l’approbation d’une nouvelle Constitution fédérale.
Le gouvernement de Pi y Margall rencontra tout de suite l’opposition des car son programme n’incluait pas certaines revendications historiques des fédéraux comme l’abolition du monopole d'État sur le tabac et les loteries, les frais de justice et les impôts indirects connus sous le nom de rétablis en 1870 pour pallier le manque de ressources de l’État. À cause du blocage mené par les ministres , une proposition de loi fut présentée au Cortès afin de permettre au pouvoir exécutif de désigner et destituer librement ses ministres, ce qui aurait conduit à la formation d’un gouvernement de coalition entre et . La réponse du secteur fut d’exiger que les Cortès se constituent en une dont émanerait une Junte de santé publique qui détiendrait le pouvoir exécutif, proposition qui fut également rejetée par la majorité de députés qui appuyait le gouvernement. Par la suite, le , les présentèrent une motion de censure contre le gouvernement, qui demandait paradoxalement à son président Pi y Margall de rejoindre ses rangs. Comme ils le craignaient, la crise fut résolue le lendemain avec l’entrée au gouvernement des Maisonnave au ministère d'État, (Grâce et Justice) et (Budget), et le renforcement de la présence des ( à l’Outre-Mer et à l’Équipement). Le programme du nouveau gouvernement fut résumé dans le slogan .