De 1918 à 2003 a existé en Europe un État appelé « Yougoslavie ». Le mot jug (le radical « youg- » en français) dans les langues slaves signifie « sud » : la Yougoslavie est donc un pays qui réunit plusieurs peuples slaves du Sud. En 1991, ce pays a été le théâtre d'une série de conflits à l'issue desquels quatre des six républiques fédérées ont pris leur indépendance, les deux restantes se séparant définitivement en 2006.
Cet article parle du concept de « nationalité » dans le territoire yougoslave et de ses évolutions.
Situation géographique
La Yougoslavie se situe en Europe du Sud-Est, et la majeure partie du pays se trouvait dans la péninsule des Balkans, limitée grosso modo au nord par le Danube, le Save, l'Una et la Dragonja. Outre les sept pays issus de la Yougoslavie, la péninsule des Balkans comprend l'Albanie, la Grèce, la Bulgarie et des parties de la Roumanie (Dobroudja du Nord) et de la Turquie (Thrace orientale).
La plus grande partie de cette région est habitée par des Slaves méridionaux. Les langues slaves méridionales regroupent la majorité des locuteurs des langues dans les Balkans. Avant l'arrivée des Slaves, cette région était habitée par des populations locutrices des langues paléo-balkaniques, partiellement romanisées, dont les Albanais, les Grecs et les Valaques sont les successeurs linguistiques.
Situation juridique
Si tous les citoyens du royaume de Yougoslavie (1918-1941) et de la république fédérale socialiste de Yougoslavie (1945-1991) étaient des « Yougoslaves » selon le droit du sol, en revanche l'état-civil et les recensements de ces deux États les classaient en « nationalités » au sens d'ethnies, selon le droit du sang. En effet le mot « nationalité » n'avait pas, dans les sources yougoslaves (comme dans les sources soviétiques et celles des pays de l'Est) le même sens qu'en français, où il se confond avec la « citoyenneté », mais signifiait « appartenance à un peuple constitutif de l'État » (). Ces peuples n'étaient cependant pas définis uniquement selon des critères uniformes ethnologiques, mais aussi sur des critères géographiques ou politiques : par exemple, les locuteurs du serbo-croate de confession orthodoxe pouvaient être aussi bien définis comme « Serbes » ou « Monténégrins » (et cela, y compris au sein du Monténégro) ; les locuteurs du serbo-croate de confession musulmane pouvaient être définis comme « Musulmans », comme « Sandžakis » ou comme « Goranes » (soit « Montagnards ») ; et parmi les locuteurs des langues romanes orientales, on trouvait des « Roumains » en Voïvodine, des « Croates tchitches » () en Istrie et des « Croates morlaques » en Dalmatie, tandis que les Roumains de la Dunavska Krajina (Vlasi) et les Aroumains (Vlaši) étaient comptés, bien que parlant deux langues différentes, comme « Serbes de langue valaque ».. Beaucoup de Roms n'étaient pas comptés comme tels mais inclus dans les « nationalités » locutrices du serbo-croate, de l'albanais ou d'autres langues.
Les peuples slaves méridionaux (ou yougo-slaves) Origines (du )
Au , les Balkans faisaient partie de l'empire byzantin. À cette époque, des tribus Slaves franchirent la frontière et occupèrent la plus grande partie des Balkans où ils constituèrent de petits duchés gouvernés par des knèzes, appelés « sclavinies ». Certaines de ces tribus donneront leur nom à des peuples actuels : Slovènes, Croates, Serbes et Bulgares.
À la fin du , les Slaves méridionaux furent séparés des autres Slaves par l'arrivée des Hongrois dans la plaine du moyen-Danube.
Du , les Byzantins reconquirent progressivement les Balkans et la plupart des Slaves du sud passèrent de la mythologie slave au christianisme et à la civilisation byzantine. Une minorité toutefois écouta les prêches du prêtre paulicien Bogomil et adopta le christianisme bogomilien. Pour leur part, les boïlas bulgares étaient tengristes, mais eux aussi adoptèrent le christianisme en 864 (et aussi la langue slavonne, devenue le bulgare). Lors de la séparation des Églises d'Orient et d'Occident en 1054, les Carantanes, Slovènes et Croates se trouvèrent dans l'obédience de l'Église de Rome et adoptèrent le rite latin grâce à l'influence des Carolingiens et des Vénitiens, tandis que les autres populations des Balkans, qui utilisaient l'alphabet cyrillique inventé par les missionnaires byzantins Cyrille et Méthode, se trouvèrent dans l'obédience de l'Église de Constantinople et adoptèrent le rite grec, mais de langue slavonne. La différence entre Slaves du Sud catholiques (Slovènes et Croates) et Slaves du sud orthodoxes (Serbes et Bulgares) joua un rôle géopolitique dans les conflits de la fin du .
Au Moyen Âge, les peuples slaves du sud connaissent des évolutions différentes : en Europe centrale : les Slovènes n'ont jamais formé un État : ils font partie du Saint-Empire romain germanique, puis de l'Autriche jusqu'en 1918 ; les Croates forment un royaume au . Au , la couronne de Croatie passe au roi de Hongrie et c'est pourquoi, jusqu'en 1918, le royaume de Croatie-Slavonie fit partie de la Hongrie au sein de l'Autriche-Hongrie. en Europe du Sud-Est : les Bulgares édifièrent deux royaumes successifs, bien plus vastes que la Bulgarie actuelle puisqu'ils incluaient la Serbie orientale, les pays danubiens, la Macédoine du Nord et la Macédoine occidentale, d'abord au (royaume détruit par les Byzantins) et ensuite au (royaume détruit par les Turcs ottomans). Les Serbes formeront un royaume (), puis un empire (), ce dernier incluant aussi la moité Nord de la Grèce.
Évolution des Serbes (-)
Les Serbes formaient le peuple le plus nombreux de la Yougoslavie. Comme la plupart des pays européens au , les Serbes veulent créer leur État-nation, regroupant sinon tous les Serbes comme au temps de la dynastie des Nemanjićs (1170-1371), du moins la plupart. C'est sur l'Église orthodoxe serbe, qui les identifie et les représente à la fois face aux Ottomans musulmans qui règnent au sud du Danube, que face aux Habsbourg catholiques qui règnent au nord du Danube, que les Serbes s'appuient pour justifier leurs revendications politiques et territoriales. C'est Nemanjić, saint Sava qui a créé l'Église autocéphale serbe et c'est son père, Étienne Dušan qui créa l'empire serbe (1331-1355), devenu la référence des nationalistes serbes actuels. C'est à cette époque que furent construits de nombreux monastères serbes, aujourd'hui démolis, dans l'actuel Kosovo, région d'autant plus sensible pour la mémoire serbe, que c'est là que se déroula en 1389 la bataille de Kosovo Polje où les Serbes conduits par le prince Lazare perdirent leur indépendance face aux Turcs ottomans. Le six centième anniversaire de cette bataille a été célébré en 1989 par les Serbes, qui la considèrent comme l'épisode le plus sombre mais aussi le plus héroïque de leur histoire.
La domination ottomane dura près de cinq siècles et de tous les États slaves et chrétiens des Balkans, seules les petites république de Dubrovnik (catholique) et principauté du Monténégro (orthodoxe) purent conserver leurs indépendances, grâce à l'aide vénitienne.
Les Turcs ne cherchent pas à convertir à l'islam les peuples conquis, représentés par leur propre clergé, mais une partie des Serbes et Croates (surtout en Bosnie) et la majorité des Albanais se convertissent néanmoins à l'islam pour échapper au haraç (double imposition sur les non-musulmans) et au devchirmé (enlèvement des garçons pour devenir des janissaires). Le fait que la dimension religieuse soit identitaire prendra un aspect discriminateur pendant la Seconde Guerre mondiale et lors des conflits de partition de la Yougoslavie.
À la fin du , les Habsbourg créent des « confins militaires » le long de la frontière ottomane (en Slavonie et Voïvodine). De plus, entre 1718 et 1739, la Serbie au sud du Danube, autour de Belgrade, devient un royaume des Habsbourg qui y abolissent les discriminations ottomanes. Dans les « confins militaires », Serbes et Croates de l'empire d'Autriche coopèrent et développent l'austroslavisme (mouvement d'émancipation des slaves de l'Empire, aboutissant à la création de l'État des Slovènes, Croates et Serbes puis de la Yougoslavie) bien avant de s'y opposer par les armes de 1991 à 1995.
Renaissance de la Serbie (1804-1914)
Dans l'Empire ottoman, au , deux révoltes majeures, en partie suscitées par les encouragements de l'Empire russe en , soulèvent les Serbes en 1804 et 1815. La Russie reconnaît la principauté de Serbie en 1817 ; au Traité d'Andrinople (1829), les Turcs reconnaissent à leur tour l'autonomie de la principauté serbe.
En même temps qu'éclatent des révoltes réprimées de façon sanglante par les Turcs, les Balkans deviennent le théâtre des rivalités des grandes puissances qui veulent dépecer l'empire ottoman : la Russie qui se veut la protectrice des peuples slaves (panslavisme) et souhaite atteindre la Méditerranée, s'oppose à l'Autriche qui souhaite s'accroître territorialement dans les Balkans.
L'Angleterre, quant à elle, veut protéger ses intérêts vitaux en Méditerranée, route des Indes.
En 1878, le congrès de Berlin entend régler la question d'Orient de manière à diviser les Balkans en petites puissances rivales et à empêcher une union de tous les Slaves méridionaux de l'Adriatique à la mer Noire : la Roumanie, la Serbie et le Monténégro deviennent complètement indépendants ; la Bulgarie reçoit un statut d'autonomie, tandis que la Bosnie-Herzégovine est occupée et administrée par l'Autriche-Hongrie.
Au cours du se répand dans les Balkans la conception moderne de la nation, basée sur des notions de communauté de langue et d'héritage historique et culturel commun. Le nationalisme donne naissance dans les Balkans à des projets parfois complémentaires mais le plus souvent antagonistes : l'idée d'une « Grande Serbie » défendue par Ilija Garašanin dans L'Esquisse (1844). Pour Garašanin, la Serbie est la protectrice de « tous les slaves Turcs ». Il s'appuie sur l'histoire serbe du (empire de Dušan) et réclame pour la Serbie le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le nord de l'Albanie et les « confins militaires ». Ce projet s'opposait au nationalisme bulgare, pour lequel les Macédoniens slaves sont des Bulgares ; l'« Illyrisme » s'appuie sur les similitudes linguistiques et l'origine commune des slaves du sud pour proposer la création d'un pays commun aux peuples de la région. La première étape a été la création par des intellectuels croates d'une langue commune : le serbo-croate. Le terme « illyrisme » fut bientôt remplacé par celui de « yougoslavisme ». Il existait différentes variantes de ce projet : la création d'un état yougoslave ou une fédération balkanique. L'annexion de la Bosnie par l'Autriche-Hongrie en 1908 est mal vécue par tous les Yougoslaves, et particulièrement par les Serbes, dont l'expansion vers l'ouest est alors bloquée. La rancœur des nationalistes envers l'Autriche favorise la naissance de nombreuses sociétés secrètes, y compris en Bosnie.
La politique de répression pratiquée par les Turcs en Macédoine a pour effet une alliance de la Serbie, de la Bulgarie et de la Grèce, qui revendiquent toutes les trois cette région. Ils forment une alliance balkanique et attaquent la Turquie. Victorieux, ils n'arrivent pas à se mettre d'accord sur le partage de la Macédoine. Au cours d'une deuxième guerre balkanique, les Bulgares attaquent les Serbes puis sont vaincus par une alliance des Serbes, Grecs, Roumains et Turcs. La plus grande partie de cette région reviendra à la Serbie. Les grandes puissances imposent la création d'un État d'Albanie, mais le Kosovo est attribué à la Serbie. À la suite de ce conflit, la Bulgarie se trouve exclue de tout projet d'union yougoslave.