vignette|Membres des Ambulants en 1886. Assis, de gauche à droite : Sergueï Ammossov, Aleksandre Kisseliov, Nikolaï Nevrev, Vladimir Makovski, Aleksandre Litovtchenko, Illarion Prianichnikov, Kirill Lemokh, Ivan Kramskoï, Ilia Répine, Ivanov, employé des Ambulants, Nikolaï Makovski. Debout, de gauche à droite: Grigori Miassoïedov, Constantin Savitski, Vassili Polenov, Efim Volkov, Vassili Sourikov, Ivan Chichkine, Nikolaï Iarochenko, Pavel Brioullov, .|400x400px Les Ambulants ou Itinérants (en , ) sont les peintres réalistes russes qui entendent dès 1863 marquer leur opposition à l'Académie russe des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, son enseignement, ses sujets et ses méthodes, et ont dans ce but constitué en 1863 un mouvement qui a vite porté leur nom et est resté actif jusqu'en 1923.

Historique C'est sous la forme de l'Artel des artistes, fondé par Ivan Kramskoï, que débuta ce mouvement en 1863. Un groupe de quatorze étudiants quitte l'Académie impériale des beaux-arts, trouvant ses règles trop contraignantes, et les professeurs trop conservateurs. L'artel deviendra la Société des expositions artistiques ambulantes en 1870.

Artel des artistes

Le , l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg propose comme sujet de concours de fin d'étude Un banquet au Valhalla. Un groupe de quatorze candidats, emmenés par Kramskoï, n'accepte pas ce thème et refuse de concourir pour la médaille d'or et le voyage d'étude en Europe qui est offert au vainqueur. Comme c'était par l'Académie que passaient toutes les commandes officielles, les jeunes étudiants doivent constituer un artel pour subvenir à leurs besoins. Il est organisé sur le mode des phalanstères de Charles Fourier. C'est le roman Que faire ? de Tchernychevski qui avait mis ce genre d'association à la mode. Elles étaient constituées de jeunes, qui quittaient leur milieu, partageaient ce qu'ils possédaient et abolissaient entre eux les différences sociales.

L'artel, un des premiers du genre, accepte toutes les commandes : icônes, peintures, illustrations de journaux. Chaque membre doit restituer à une caisse commune 25 % sur les gains obtenus par des commandes passées par l'artel et 10 % sur ses commandes personnelles. Cette participation permet de couvrir les frais tels que les loyers ou la publicité. Le critique Vladimir Stassov les encourage et restera toujours un compagnon de lutte. Il aspire, en effet, à la création d'un mouvement artistique de caractère national en opposition avec l'académisme régnant. Le marchand moscovite Pavel Tretiakov, mécène cultivé, rassemble chez lui les meilleures toiles des jeunes de l'artel.

L'existence de cet artel est difficile, mais elle dure six années. Les commandes ne sont pas suffisantes. Seules celles pour les églises sont bien payées, mais elles limitent les aspirations des artistes à leurs sujets uniquement religieux. Kramskoï est tout entier à la cause de l'artel, mais d'un tempérament austère et entier qui crée des malentendus et des discordes. L'artel se dissout en 1870, à cause de ce climat d'incompréhension entre ses membres.

Société des expositions artistiques ambulantes La Société des expositions artistiques ambulantes lui fait suite, à Moscou, après cette dissolution. Mais elle n'a plus le caractère communautaire de l'artel. Vassili Perov, Grigori Miassoïedov, Illarion Prianichnikov, Vladimir Makovski et Alexeï Savrassov prennent cette initiative de sa création, grâce à l'aide financière de Tretiakov, en . Les peintres de l'ancien artel de Saint-Pétersbourg se joignent ensuite à eux, dont Ivan Kramskoï. On retrouve encore parmi eux Ivan Chichkine, et un propagandiste des idées religieuses de Léon Tolstoï, Nikolaï Gay. Le but de cette société est double : décentraliser la vie artistique hors des deux capitales russes et, par ailleurs, propager l'art dans tout l'Empire grâce à son contenu humanitaire. Ils circulent dans toutes les grandes villes, d'où le nom dAmbulants.

Le , la première exposition est organisée à Saint-Pétersbourg. Elle obtient un succès qui assura leur popularité. L'association comptera en tout actifs et . De 1871 à 1923, la société organise à Saint-Pétersbourg et à Moscou, qui sont montrées ensuite à Kiev, Kharkov, Kazan, Orel, Riga, Odessa et dans d'autres villes..

Les Ambulants veillent à leur indépendance et ne reçoivent pas d'aide de l'État.

Projet C'est Ivan Kramskoï (1837-1887) qui est le véritable théoricien du groupe. Sa conception de l'art reprend des idées de Nikolaï Tchernychevski, qui lui-même était influencé par Ludwig Feuerbach. Pour Tchernychevski, l'art doit interpréter la réalité, l'expliquer. Son but est de contribuer au bonheur de l'homme en lui révélant le sens de sa vie. Dans cette vision utilitaire, le contenu de l'œuvre est plus important que sa forme. Sans aller jusqu'à des conclusions extrêmes ou révolutionnaires, comme celles, par exemple, d'un Varfolomeï Zaïtsev, épigone du réalisme populaire, les Ambulants pensent aussi que l'art doit être au service du peuple.

Rejet de l'idéalisme esthétique Kramskoï pense qu'il est indispensable de ne pas se laisser prendre par les artifices de la beauté pure et qu'il faut mettre dans l'art un sens idéologique. L'exemple grec lui fait considérer que dès qu'il cesse d'être guidé par les idéaux de la religion, il dégénère et devient maniéré, puis s'éteint. C'est aussi ce qui s'est passé, selon lui, à l'époque de la Renaissance en Italie puis aux Pays-Bas. Pour les Ambulants, l'artiste ne doit pas créer des œuvres vidées de contenu social.

Rejet de la routine académique La routine académique est aussi sujet d'indignation pour Kramskoï. Il n'hésite pas à invoquer Proudhon qui voulait la fermeture des académies et l'ouverture d'écoles libres. Il faut détruire l'Académie pour sauver l'art. Il se réfère encore à l'art grec, dont il pense qu'il s'était formé spontanément. La remise en cause de l'enseignement académique offre, pour Kramskoï, la possibilité d'échapper au conformisme dans lequel l'art se trouve au milieu du .

Rejet des influences étrangères L'Académie se plaisait à la répétition des modèles nés avec la Renaissance. Les Ambulants n'ont pas la prétention de rejeter les idéaux du passé, mais refusent de les reproduire, parce que chaque mouvement artistique est le propre d'une époque donnée. Le critique Stassov s'incline devant l'art de Goya, Ivan Kramskoï s'exalte pour celui de Vélasquez. Mais au nom du réalisme, les Ambulants restent imperméables aux différents courants de la peinture occidentale héritiers de la Renaissance. Kramskoï, qui visite le Salon de Paris en 1876, écrit à Tretiakov que l'impressionnisme est un mouvement intéressant et que l'avenir lui appartient, mais il critique malgré tout la de certains et le qualifie de .

L'art comme apostolat Les peintres russes du groupe des Ambulants sont possédés, très souvent, d'une ardeur missionnaire. Le peintre est un prophète, son art est sacré : c'est une attitude profondément russe. C'est une attitude de don de soi à l'art qui caractérise le climat très particulier qui régnait parmi ces promoteurs.

Itinérance et réalisme social Les expositions itinérantes dans les grandes villes russes avaient aussi un but pédagogique, et la volonté était de rendre l'art plus accessible à un vaste public. Ces expositions sont l'occasion de sillonner la campagne pour y peindre le peuple, notamment des paysans russes. Les peintres ambulants pratiquaient essentiellement une peinture de genre à caractère social et historique : le portrait, le paysage russe et peu de natures mortes. Les Ambulants s'intéressèrent à la condition du peuple russe et mirent en évidence les inégalités criantes à l'époque. Les plus radicaux d'entre eux développèrent ensuite ce qui fut connu sous le nom de réalisme critique..

Avant eux, l'art n'était pour beaucoup qu'une notion vague réservée à la haute aristocratie. Le langage simple et accessible des ambulants le rendit plus accessible.

Création d'une peinture nationale Peinture religieuse La place donnée à des thèmes religieux par des artistes pour partie proches de révolutionnaires peut surprendre. Mais le christianisme orthodoxe a marqué profondément l'intelligentsia russe. Selon Nicolas Berdiaev, le Russe reste fidèle à sa religion dans sa révolte même. Kramskoï, Gay, Répine, chefs de file des Ambulants, exprimaient leur sensibilité religieuse. Le Christ qu'ils vont représenter n'est plus un Christ en majesté, le Christ Pantocrator des icônes, mais un homme accablé de douleur, trahi, bafoué.

Alexandre Ivanov (1806-1856) doit être cité comme précurseur, avec son Apparition du Christ au peuple, à laquelle il travaille pendant et qu'il termine en 1857. Les Scènes de l'Histoire sainte réalisées dans les années 1850 repoussaient déjà formellement l'académisme de l'Académie et revendiquaient l'indépendance de l'artiste. Mais il meurt avant l'entrée en dissidence de 1863 qui marque le début des Ambulants.

Nikolaï Gay (1832-1894), après ses voyages en Italie en 1857 et 1867, se retrouve isolé, à l'écart des problèmes sociaux de son époque, du fait de son sentiment du tragique et de son exaltation religieuse. Il choisit comme thème principal de son œuvre la vie du Christ, sa passion, sa condamnation. Son premier tableau religieux, La Cène, en 1863, provoque une vive polémique. Saltykov-Chtchedrine et Léon Tolstoï sont enthousiasmés et le citent comme modèle. Le refus de divinisation du Christ par Gay permet, selon ces deux auteurs, de sentir profondément son humanité. Tolstoï prétend même que Gay a trouvé la véritable clef du christianisme en humanisant Jésus-Christ. Fiodor Dostoïevski, par contre, devant une Cène où Gay, devant ses personnages si ordinaires réunis pour dîner, se demande où sont passés les dix-huit siècles de christianisme. Pour lui tout est faux chez Gay, il n'y a pas de vérité historique ni plus donc de réalismeF. Dostoïevski, Journal d'un écrivain, , 1873, ..

Après La Cène, Gay subit un échec total avec une Résurrection. Il se tourne alors vers des sujets historiques et s'installe à Saint-Pétersbourg. Son tableau Pierre le Grand interrogeant le tsarévitch Alexis à Peterhof lui vaut un succès éclatant. C'est un tableau historique, mais il s'agit toutefois aussi, selon Valentine Marcadé, d'une réplique de l'Évangile : le Christ devant Ponce-Pilate.

Après plusieurs échecs, il se retire à la campagne en 1873 et rompt avec les Ambulants. C'est son amitié pour Léon Tolstoï qui le fait revenir à la peinture dix ans plus tard. Tolstoï aimait voir ses propres idées sur le christianisme prendre corps dans les œuvres de Gay. En 1894, Gay achève une Crucifixion. Pour Louis Réau, cette œuvre traduit une influence néfaste de Léon Tolstoï sur le peintre conduisant ce dernier au mépris de la beauté formelle, incompatible avec la beauté spirituelle. Dans la version de 1892, la pose du Crucifié qui a glissé et s'est recroquevillé est hallucinante et rappelle, selon Louis Réau, celle du Retable d'Issenheim de Matthias Grünewald.

Pour les partisans d'une peinture réaliste, l’expressionnisme de Gay choque par son outrance et l'exacerbation des sentiments. Pour Léon Tolstoï, Lettre du de Léon Tolstoï à P. Tretiakov, Département des archives de la Galerie Tretiakov..

Toute l'œuvre d'Ivan Kramskoï (1837-1887) est dominée par la figure du Christ. Le peintre le représente dans son tableau Le Christ dans le désert dans un état de déréliction total, voué à la solitude et à la cruauté humaine.

Ilia Répine (1844-1930) considérait la religion comme la force motrice de l'art, parce que c'est d'elle que viennent les idéaux les plus élevésMikhaïl Saltykov-Chtchedrine; Notre vie publique in Sur la littérature et l'art, Moscou, Gozisdat Iskousstvo, 1953, .. Ses tableaux les plus connus ne sont cependant pas d'inspiration religieuse, sinon la Procession religieuse dans la province de Koursk, qui est plutôt « une peinture d'ensemble de la vie du peuple » dans les années 1880..