Elvin Jones (, ) est un batteur de jazz américain. Actif pendant sept décennies, il a côtoyé de nombreux musiciens en tant que sideman mais également en tant que leader de ses propres formations. Le rôle qu'il joue dans le quartet mythique de John Coltrane des années soixante représente probablement le sommet de sa carrière.
Son jeu fortement axé sur la polyrythmie, ses techniques, son approche nouvelle de l’instrument ainsi que l’influence qu’il a exercée sur de nombreux musiciens en font l'un des batteurs les plus prestigieux et importants du Article sur Drummagazine de 2004Biographie sur Encyclopedia.com.
Biographie Enfance Elvin Ray Jones vient au monde le à Pontiac dans le Michigan, il est le plus jeune d’une famille de dix enfants. Son frère jumeau ne vivra pas plus de 9 mois, succombant à une coquelucheInterview par Anthony Brown. Juin 2003. Son père, Henry Jones, travaille pour General Motors mais s’investit également en tant que diacre pour l’église baptiste où il chante dans le chœur paroissial. Olivvia Jones, sa mère, est aussi amatrice de musique et joue du piano à ses heures perdues. Elle encourage toute la famille à faire de la musique et voit très vite le talent des frères d’Elvin, Hank et Thad, pour qui elle travaille dur afin de payer des instruments et des leçons. Elvin apprend à chanter les negro spiritual auprès de sa mère mais celle-ci lui insuffle également une attitude d’indépendance, de survie par ses propres moyens, qu’Elvin créditera plus tard d’essentielle dans la carrière d’un musicienBiographie sur DrummerWorld. Durant ces premières années Elvin perdra également une de ses sœurs lorsque celle-ci se noie en faisant du patin à glace sur un lac gelé.
Très tôt, le petit Elvin montre un intérêt particulier pour les percussions. Il écoute avec attention les timbales dans les concerts symphoniques qui passent à la radio, va voir les batteurs du cirque qui passe dans sa région et observe les sections rythmiques qui défilent à chaque parade ou match de football américain. Il commence alors à taper sur n’importe quel objet qui lui tombe sous la main. Car si Thad et Hank ont un instrument à eux, Elvin devra attendre encore avant de posséder sa propre batterie étant donné la précarité de la situation financière de la famille Jones durant la Grande DépressionArticle de 2004 sur AllAboutJazz. Il se lie également d’amitié avec un guitariste de blues, qui lui montre les rudiments de cette musique, omniprésente dans le jazzElvin Jones - In The Company of Thunder. Ashley Kahn.
À l’âge de 13 ans Elvin sait qu’il sera batteur et son amour pour le rythme se transforme en obsession. Ses frères commencent à monter leurs propres groupes ce qui encourage le jeune batteur qui n’a toujours pas d’instrument. Elvin prend des leçons et le directeur de l’orchestre de son collège lui procure « La Méthode élémentaire de la batterie » de Paul Yoder, dont il apprend et maîtrise tous les exercices en deux jours. Il se met à s’entraîner 8 à 10 heures par jour et emmène ses baguettes partout où il va, jouant sur des tables, des chaises ou encore les murs. Rapidement c’est lui qui dirige la section rythmique de l’orchestre du collège et se fait déjà une idée personnelle de la musique, voulant briser les conventions, il la développera biens des années plus tard.
Elvin ne va pas au lycée, il abandonne les études et part travailler à la General Motors notamment pour économiser et s’acheter sa propre batterie. Il se lasse vite et décide de partir à Boston à l’âge de 18 ans où il travaille pour un teinturier pendant quelque temps avant d’aller à Newark en 1946 pour s’engager dans l’armée[ A Walk To The Park, article de 1968 pour le New Yorker de Whitney Balliett.].
Débuts Dès son arrivée dans l'armée, Elvin est envoyé dans une école de musique militaire et parcourt le pays avec le spectacle « Operation Bonheur » mise en place par l’armée. C’est à cette époque qu’il découvre le bebop, qui change tout pour lui. Il entend Kenny Clarke, Max Roach, Buddy Rich, Sonny Greer et d’autres musiciens et décrit la musique comme absolument neuve et captivante.
Âgé maintenant de 21 ans, Elvin quitte l’armée avec assez d’argent en poche pour se payer sa propre batterie, ce qu’il fait dès son retour chez lui à Pontiac. Il s’y retrouve seul avec sa mère, ses frères et sœurs ayant quitté le domicile familial. Il peut s’exercer en toute tranquillité notamment en accompagnant des disques d’Art Tatum que son frère Hank lui procure, il apprend ainsi à écouter les autres musiciens. Elvin commence alors se rendre à Detroit qui abrite alors un milieu jazz très important avec de nombreux musiciens comme Donald Byrd, Pepper Adams, Milt Jackson ou encore Tommy Flanagan. Lors de son premier boulot à Detroit il joue dans un bar avec un quintet, tout se passe bien jusqu’au jour de la paye à Noel où Elvin voit le pianiste s’enfuir avec l’argent du groupe. Cela contraint Elvin à retourner travailler quelque temps à Pontiac avant que le saxophoniste Billy Mitchell l’invite à jouer avec lui à Detroit au Blue Bird Club aux côtés de son frère Thad et du pianiste Tommy Flanagan. Ils accompagnent alors les musiciens de passage en ville comme Sonny Stitt ou encore Miles Davis qui reste durant à 6 mois à Detroit. Elvin accompagne également Charlie Parker durant deux semaines qui lui donne l’impression de « marcher sur un nuage ». C’est également à cette époque qu’Elvin réalise ses premiers enregistrements studio aux côtés de son frère Thad et de Billy Mitchell.
New York (1955-1959) En 1955, Elvin reçoit un appel de Benny Goodman qui veut l’auditionner pour son orchestre, Elvin part pour New York en l’espace de 12 heures. À l’audition, on lui fait jouer le tube de Goodman « Sing, Sing, Sing », qu’il n’apprécie pas beaucoup et il n’obtient pas le poste. D’abord démoralisé, il est rassuré lorsqu’il découvre qu’une de ses idoles Shadow Wilson n’a pas non plus obtenu la place.
Le lendemain, Charles Mingus lui demande de rejoindre son quartet composé de J.R Montrose et Teddy Charles et le groupe part en tournée et joue notamment au festival de Newport. Mingus l’emmène ensuite jouer avec Bud Powell qui est déjà fragilisé psychologiquement à cette époque et Elvin devient le leader du groupe tout en aidant au quotidien Powell. Elvin rationne la boisson du pianiste alors alcoolique et le fait sortir pour marcher ou aller au cinéma. Une nuit, alors que le groupe joue au Birdland, Powell s’éclipse pendant l’entracte et ne revient plus.
New York étant alors la capitale mondiale du jazz, les opportunités ne manquent pas pour Jones qui enregistre beaucoup et pour de nombreux labels comme Savoy, Blue Note, Columbia, Prestige ou encore Riverside. Il joue fréquemment avec le quintet de Donald Byrd et Pepper Adams ou encore le groupe du tromboniste J.J. Johnson. Avec ce dernier il part pour sa première tournée européenne durant l’été 1957 et enregistre un album en trio à Stockholm avec son ami Tommy Flanagan qui est également dans le groupe de Johnson.
À son retour à New York après la tournée en Europe, Jones fait la tournée des bars un soir et passe au Village Vanguard où Sonny Rollins est en train de se produire. Rollins l’invite à jouer et Jones comprend tardivement que les dirigeants de Blue Note sont là et que le concert est enregistré. Le résultat sera l’album A Night at the Village Vanguard où l’on entend le style de Jones s’affirmer notamment dans les passages où il converse avec Rollins, le batteur efface la mesure stricte créant des phrases rythmiques au lieu de simplement établir un rythme régulierBiographie par la Percussive Arts Society.
Être à New York permet à Jones de découvrir de nombreux musiciens, il entend pour la première fois John Coltrane qui joue alors avec Monk au Five Spot. Très demandé en tant que batteur de session, il enregistre notamment avec les orchestres de Gil Evans ou avec ses deux frères Thad et Hank.
Elvin est également resté en contact avec Miles Davis et celui-ci l’appelle pour remplacer Philly Joe Jones le temps de quelques concerts dans son fameux quintet comprenant également Coltrane. En effet, Philly Joe Jones n’a alors pas l’autorisation de se produire à Philadelphie à la suite d'une arrestation pour possession d’héroïne et Elvin rencontre des problèmes avec la police que le méprend pour l’autre Jones. Cet épisode avec le groupe de Miles permet à Elvin de jouer avec Coltrane et les deux hommes se lient musicalement, le saxophoniste promet même d’engager Elvin lorsqu’il formera son propre groupe[ John Coltrane – His Life And Music. Lewis Porter.].
Comme de nombreux musiciens à cette époque Jones se drogue et à la fin des années 1950 son addiction devient envahissante, compromettant la qualité de son jeu de batterie et l’entraînant sur la voie du crime. En 1959 Jones est arrêté en possession d’héroïne et doit faire 6 mois de prison à Rikers Island dans une cellule infestée de rats, l’expérience marque le batteur.
Coltrane (1960-1966) En , Coltrane fait venir Jones à Denver pour qu’il rejoigne son groupe. Le batteur du quartet de Coltrane est alors Billy Higgins et Jones se contente d’écouter et d’observer pendant la première partie du concert. Avec Higgins, le groupe joue « My Favorite Things » et Jones se dit qu’il ira bien avec le groupe. Dès qu’il prend place derrière la batterie, Elvin dit à McCoy Tyner « relax, j’ai la situation en main ». Coltrane est au début désorienté par la façon de jouer de Jones mais apprécie son goût de l’exploration et Tyner est fortement impressionné par la capacité de Jones à modeler la pulsation[ A Love Supreme – The Story of John Coltrane’s Signature Album. Ashley Kahn.][Coltrane on Coltrane. Edité par Chris de Vito.].
Le groupe fonctionne très rapidement et à peine un mois plus tard enregistre sur quelques jours quatre albums pour Atlantic : Coltrane Jazz, Coltrane’s Sound, Coltrane Plays the Blues et surtout My Favorite Things dont le morceau éponyme a un succès immédiat et propulse le quartet sur le devant de la scène du jazz. Avec le quartet de Coltrane, Elvin redéfinit le rôle du batteur qui à présent suggère le tempo au lieu de le marquer et ne se contente plus de faire des accents rythmiques mais participe plus activement à l’improvisation. Jones devient la force motrice du groupe en concert, déployant une énergie considérable et une puissance de tout instantJazzmen de notre temps – Elvin Jones.
Coltrane et Jones développent une relation particulière, chacun poussant l’autre dans ses derniers retranchements et le forçant à se transcender. Ils instaurent de longs dialogues parfois seulement avec la basse en plus ou même seulement le saxophone avec la batterie. On peut entendre ce genre de duo notamment sur le morceau « Chasin’ The Trane » de l’album Live At The Village VanguardBiographie sur AllAboutJazz.
Les improvisations de Coltrane sur un même morceau peuvent durer jusqu’à une heure et sont particulièrement éprouvante physiquement pour Jones qui s’investit toujours totalement. Il va même jusqu’à jeter sa caisse claire contre le mur du studio à la fin d’une seconde prise d’«Ascension », une composition de 40 minutesBiographie sur le site Jeune Afrique[ The House That Trane Built. Ashley Kahn.].
Elvin n’a pas toujours un comportement exemplaire et rate quelquefois des concerts, Coltrane devant alors recourir à des batteurs locaux l’espace d’une soirée. Par exemple, en 1961 à Détroit, Elvin rate la quasi-totalité du concert mais rejoint le groupe pour terminer. Après une performance passionnée, Coltrane prend le micro et déclare «Vous voyez, c’est un génie, qu’est-ce que je peux dire d’autre ? Il est simplement génial. » Jones est également absent pendant de plus longues périodes et est alors remplacé temporairement par Roy Haynes ou Jack DeJohnette.