L'Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940 est un essai sur la bataille de France écrit en 1940 par Marc Bloch, officier et historien, qui a participé aux deux guerres mondiales. Dans ce livre, il ne raconte pas ses souvenirs personnels mais s'efforce, en témoin objectif, de comprendre les raisons de la défaite française lors de la bataille de France pendant la Seconde Guerre mondiale. Rédigé sur le moment, L'Étrange Défaite a marqué les esprits dès sa parution par la pertinence de ses constats.

Rédaction L'ouvrage est rédigé de à dans le hameau de Fougères, commune du Bourg-d'Hem dans la Creuse. Une copie du manuscrit est confiée à Philippe Arbos, son ami géographe. Pour le protéger, le texte est d'abord caché par des résistants dans une tonne (abri en pierre des vignerons) à Montjuzet, puis déplacé au printemps 1944 à Orcines dans la propriété du docteur Pierre Canque. Découvert par une patrouille de la DCA allemande, alors installée dans cette propriété, le contenu du texte n'attire pas leur attention, ce qui permet à Pierre Canque de le récupérer et de l'enterrer dans le jardin de la propriété. À la Libération, il est rendu à la famille de Marc Bloch et enfin publié en aux éditions Franc-Tireur, deux ans après l'assassinat de Marc Bloch par la GestapoFrançois Graveline. Nouvel éclairage sur l'ouvrage que l’historien Marc Bloch a écrit en 1940 au Bourg-d'Hem. Le Populaire du Centre, 3 février 2013. Lire en ligne..

L'Étrange Défaite n'était pas le titre choisi par Marc Bloch qui avait simplement intitulé ses réflexions Témoignage. Mais, à la fin de la guerre, ce titre avait été donné au journal de Léon Werth. L'Étrange Défaite fut adopté malgré l'opposition véhémente du fils de l'auteur, Étienne Bloch, qui jugeait ce titre Peter Schöttler, interviewé par Emmanuel Laurentin sur France Culture le 3 août 2017. Entretien en images..

Contenu du texte Il comporte trois parties inégales. En guise d'introduction, Marc Bloch présente sa position personnelle et son action au cours de la campagne de 1940 dans une Présentation du témoin. La déposition de ce témoin constitue l'essentiel de l'ouvrage avec la partie intitulée La déposition d'un vaincu. Il y analyse les carences de l'armée française durant l'avant-guerre et la guerre. Il conclut par un Examen de conscience d'un Français, où il fait le lien entre les carences observées et celles qu'il identifie dans la société française de l'entre-deux-guerres.

La déposition d'un vaincu L'analyse de l'armée française par Marc Bloch part de la base et remonte vers les niveaux de responsabilité supérieurs.

Une armée sclérosée Il dénonce tout d'abord le caractère bureaucratique de l'armée, l'attribuant aux habitudes prises en temps de paix : en particulier, le « culte du beau papier » mais aussi la « peur de mécontenter un puissant d'aujourd'hui ou de demain ». Ces habitudes conduisent à une dilution de la responsabilité entre un trop grand nombre de niveaux hiérarchiques et à un retard dans la transmission des ordres. Il y voit comme principale cause l'âge trop avancé des cadres de l'armée française, peu renouvelés, face à une armée allemande beaucoup plus jeune..

Cette organisation bureaucratique est fondée aussi, selon Marc Bloch, dans la formation même des officiers, qui tourne autour d'un culte de la théorie et des traditions. Le principal vecteur de cette formation est l'École de guerre, à laquelle il aurait pu suivre des cours dit « de perfectionnement » entre les deux guerres mondiales, ce qu'il paie en ne dépassant pas le grade de capitaine. Fondé sur l'expérience de la Première Guerre mondiale, l'enseignement de cette école prônait en effet la supériorité de l'infanterie et de l'artillerie par opposition aux unités motorisées (chars et avions, entre autres), supposées « trop lourdes à mouvoir » et supposées ne pouvoir se déplacer que la nuit d'après la doctrine.

..

De même, l'enseignement stratégique est fondé sur des règles théoriques d'engagement, élégantes et abstraites, qui ne passent pas l'épreuve de la pratique.

.

Cet enseignement est associé à un culte du secret, qui ralentit la transmission de l'information, et à un culte du commandement, par réaction à la remise en cause de l'autorité qui avait eu lieu en 1916 et 1917.

L'association entre la bureaucratie et une formation rigide entraîne, sur le terrain, un désordre général, avec trois capitaines qui se succèdent au même poste en quelques mois, et surtout de graves insuffisances dans la gestion des hommes et du matériel. Les soldats sont ainsi mal logés et surtout déplacés sans considération de leurs capacités, perdant leur énergie dans d'épuisantes marches et contre-marches.

De même, le matériel manque face à une armée allemande bien équipée. Il manque en quantité, les budgets militaires ayant été engloutis dans la fortification de la frontière est (ligne Maginot, entre autres), laissant ouverte celle du nord.

En réalité, il y a quasi parité entre les armées allemande, française et anglaise dont allemands contre et ainsi que allemands contre français de meilleure qualité comme le B1-B par rapport aux panzers. En revanche, l'armée française n'a pas de défense contre l'aviation (DCA).

.

Il manque également en concentration, les chars d'assaut étant dispersés dans de nombreux corps d'armée par groupes de , en soutien de l'infanterie, ce qui rend tout mouvement concerté impossible et ce malgré une quasi parité de matériel sur le plan terrestre. La différence s'est en réalité faite sur le mode d'emploi des matériels. Le commandement de l'armée française reste en effet accroché aux recettes théoriques de la guerre de 1914-1918 et ne conçoit pas une guerre de mouvement motorisée mise au point par les théoriciens allemands comme le général Heinz Guderian mais sur un mode de front statique comportant des tranchées..

Rapidement, ce désordre sur le terrain se retrouve à tous les niveaux, avec une rotation trop rapide des cadres, qui n'ont pas le temps d'apprendre leurs fonctions, en plus d'un laisser-aller dans la tenue des locaux et des dossiers qui, dans un contexte bureaucratique, achève de paralyser l'armée française.

L'incapacité des services de renseignement L'armée s'épuise d'ailleurs le plus souvent faute de savoir où est l'ennemi. Marc Bloch blâme ainsi particulièrement l'insuffisance des services de renseignement. Elle est avant tout, estime-t-il, liée à une mauvaise organisation. En tant que capitaine chargé des essences (approvisionnement en carburant et en munitions des troupes), il ne reçoit que des bulletins d'information insignifiants, les informations pertinentes étant classées secrètes et communiquées trop haut dans la hiérarchie. La totalité des informations passe par des voies hiérarchiques très longues, et celles-ci finissent par être périmées quand elles arrivent aux personnes qui devraient les utiliser.

Il devient impossible de savoir dans quel délai un ordre pourra être exécuté, ce qui conduit à des manœuvres à contretemps, comme la retraite des armées de la Meuse et de Sedan devant la percée allemande en Ardenne belge alors que la résistance belge avait offert deux jours de répit au commandement français, qui n'a pu s'organiser (comme l'avait craint le député français Pierre Taittinger, dès le début de 1940, dans un rapport parlementaire critiquant l'impréparation du secteur de Sedan). Le résultat a été que la percée de Sedan a exposé l'arrière des troupes belges, britanniques et françaises, ces dernières engagées en Belgique vers les Pays-Bas dans l'opération Breda.

Face à cette situation, chaque corps d'armée et presque chaque officier, y compris lui-même, mettent en place leur propre service de renseignement, ce qui conduit à une concurrence désastreuse des services et à des contacts insuffisants entre les différents échelons du commandement, au point que les officiers ignorent bien souvent où sont leurs propres troupes.

Selon Marc Bloch, les services de renseignement ont aussi gravement sous-estimé l'ampleur et la mobilité de l'armée allemande, et chaque jour les troupes sont envoyées en retard sur l'avancée allemande. L'auteur souligne, en particulier, une incapacité chronique à estimer convenablement la rapidité de déplacement ainsi que le nombre des chars et des avions par des services obsédés par l'infanterie et les canons. Cette inefficacité des renseignements se traduit par une grande surprise du commandement français.

Cette concentration des renseignements sur ce qui n'était pas le fer de lance de l'armée allemande est le signe d'une pensée stratégique rigide et passéiste de la part du commandement français. Plutôt que de prendre acte du changement de donne, les officiers supérieurs se sont continuellement étonnés que , la règle en question étant fondée sur l'étude des campagnes napoléoniennes et sur la Première Guerre mondiale.

Et ce malgré l'exemple donné par les tactiques de l'armée allemande lors de l'invasion de la Pologne en et que Marc Bloch souligne : .

Il critique également l'inaction de l'institution militaire avec le répit offert par l'armée allemande durant la période de la drôle de guerre de huit mois qui suivit. Cette période qui ne fut pas mise à profit par les autorités françaises pour à la fois entraîner les troupes comme le fit l'armée allemande et entreprendre une réforme nécessaire au regard des enseignements tirés précédemment.

.

De même, les officiers s'enferrèrent souvent dans un plan de base qu'ils savaient caduc, faute d'avoir été formés à s'adapter à une situation nouvelle. .

Cette incurie a naturellement de graves conséquences sur le moral des troupes, abattues à la fois par un sentiment d'inutilité et de peur, l'ennemi n'étant jamais là où le commandement l'annonçait : l’homme supporte mieux le danger prévu que .

Ces pages sur le renseignement ne sont pas la partie la plus solide du livre : Marc Bloch pouvait témoigner sur ce qu'il savait à son niveau d'unité tactique, mais il n'avait pas accès aux rapports des services de renseignement destinés au quartier général et au ministre de la Guerre. Il ne pouvait pas savoir, par exemple, que le français, en collaboration avec l'espionnage polonais, décodait une partie des messages radio allemands chiffrés par machines Enigma.

La responsabilité du commandement .

Le réquisitoire de Marc Bloch contre l'état major français est particulièrement lourd puisqu'à ses yeux, il porte la responsabilité de son incapacité à s'adapter aux nouvelles réalités de la guerre de mouvement. Ce que les analyses historiques ultérieures viendront confirmer avec une résistance du haut commandement par rapport aux nouveaux armements et technologies que sont les chars, les avions, le téléphone et les nouvelles possibilités qu'ils offrent et dont le trio combiné sera la base du Blitzkrieg, la guerre éclair allemande. Et ce malgré la proposition d'officiers au sein de l'armée française comme le colonel, et futur général et président de la République, Charles de Gaulle, pour la création de corps d'unités mécanisées blindées au cours des années 1930.