Lucien Péraire (né le à Lavardac - mort le à Léhon) est un voyageur espérantiste français, connu pour son voyage à bicyclette, modifié en vélorail, à travers l'Eurasie qu'il effectua entre 1928 et 1932, et qu'il a raconté dans son livre très confidentiel Tra la mondo per biciklo kaj Esperanto (À travers le monde à vélo et en espéranto), édité par le club d'espéranto d'Agen en 1990..
Longtemps oublié dans la mémoire de son village, Lucien Péraire, grand défenseur et pratiquant de l'espéranto profondément attaché à la paix des peuples, a été un globe-trotter humaniste allant à la rencontre des gens, partageant leur travail, leur quotidien, leurs expériences.
Cet aventurier a parcouru principalement à vélo de 1928 à 1932 plus de 30 000 km à travers la France, l'Allemagne, la Tchécoslovaquie, l'Autriche, la Hongrie, la Pologne et la Russie qu'il traverse en grande partie à vélo sur les rails du Transsibérien après avoir inventé le « vélo rail ». Il prolongera et terminera son périple en traversant la Mandchourie, le Japon La Chine et l'Indochine.
Entrepris dans le sillage de la Première Guerre mondiale et des traumatismes qu'elle avait provoqués sur sa génération, le voyage s’inscrit dans un désir de comprendre les causes des inimitiés entre les nations, et d’éprouver la possibilité d’une communauté transnationale et solidaire à travers le réseau mondial des espérantistes.
Jeunesse Enfant d'une famille pauvre, il a travaillé à partir de onze ans et n'a presque jamais connu l'école. Il réussit malgré tout à apprendre la sténographie (méthode Duployé). Apprenti chez un réparateur de bicyclette, il fabrique son premier vélo. Chez un charpentier, il apprend le calcul et le dessin.
thumb|left|SAT-kongreso 1927Son enfance ayant eu pour cadre une France dans la Première Guerre mondiale, il commence à penser que pour éviter les guerres, il faut non seulement être tolérant, mais également pratiquer cette tolérance. Pour cela, il apprend l'espéranto par correspondance et, en 1927, il participe au septième congrès de l'association espérantophone SAT, l'Association mondiale anationale. Plus tard, il lit dans la revue de cette association l'annonce d'un jeune allemand (Paul Posern) cherchant un autre espérantiste pour aller à vélo jusqu'en Extrême-Orient.
À travers le monde à vélo et en espéranto Europe thumb|Itinéraire de Lucien Péraire lors de son voyage en 1928-1932 C'est au fur et à mesure de sa progression en URSS que naitra son idée de construire un appareil qui lui permettra de rouler sur les rails en vélorail. Son voyage a de visées pacifistes, dimension assez remarquée, compte tenu du contexte politique du moment et il commence par l'Allemagne"Le vélo-rail, sur une idée de Lucien Péraire" dans Sourire du jour, article étayé par les 25 « histoires vraies en Aquitaine » parues aux Editions « Papillon rouge .
Parti de France le , Lucien Péraire entre en Allemagne le 29. Avant de rencontrer son compagnon de route, il observe les nouvelles coutumes, les difficultés qu'il éprouve dues à la différence de langue (déjà en Alsace), la condition de vie des travailleurs et des chômeurs, la propreté et l'ordre…
Les deux voyageurs traversent l'Autriche et la Hongrie pour atteindre la Pologne. La route ainsi que l'alphabet latin disparaissent. Leur chemin croise de généreux paysans pauvres, des écoliers, des groupes locaux d'espéranto… Ils entrent avec émotion le en Union soviétique, présentée en Europe occidentale comme « le pays de l'homme avec un couteau entre les dents ». Il n'y a plus de chemin. Lucien envisage un appareil qui lui permettrait de rouler à bicyclette sur les voies ferrées de l'URSS.
URSS À Odessa, ils rencontrent leur correspondant espérantiste. La ville est à moitié détruite par la guerre civile russe. Dans chaque ville ils doivent laisser leur passeport au Guépéou et demander chaque jour un permis de séjour. Ils demandent leurs impressions aux civils, sont invités dans des clubs, journaux, camps de pionniers, et fédérations sportives pour parler de leur voyage.
Après Sébastopol, les deux voyageurs découvrent des vestiges de la bataille de Perekop, perdent leur chemin et sont accueillis dans un Kolkhoze. Ils dépassent leurs difficultés de communication grâce à un jeune garçon s'adressant à eux en espéranto, appris d'un instituteur itinérant. Les deux voyageurs doivent se séparer car Lucien doit aller à Moscou pour refaire son passeport. L'hiver est trop rude, il doit rebrousser chemin et travailler en attendant le redoux. Au printemps 1929, sur son chemin (Stalingrad, Moscou, Nijni Novgorod), il est accueilli par les groupes locaux d'espéranto.
rightÀ Kazan, il construit son appareil pour voyager à vélo sur le chemin de fer. Pendant trois semaines, il bricole dans un atelier d'État, devant trouver tout son matériel au marché noir. Il reçoit le premier permis de circulation à vélo sur les rails du Transsibérien grâce à l'appui du touring club soviétique (). L'évènement est couvert par la presse internationale, et lorsqu'il arrivera à Bangkok, il trouvera des adaptations de son appareil. Une fois, il est pris pour un saboteur et est arrêté, avant d'être rapidement relâché.
Après Irkoutsk, les tensions militaires l'empêchent d'entrer en Mandchourie. On lui demande de rentrer en France. Il est obligé de revenir jusqu'à Irkoutsk où il obtient un permis de séjour et attend que le froid (jusqu'à ) cesse, en effectuant des travaux de charpentier pour le compte d'une société d'extraction d'or. Le jour de Noël, il donne son premier cours d'espéranto.
Le voyageur français quitte Irkoutsk le , et entre en Mandchourie malgré de nombreuses mises en garde. Il rencontre des espérantistes japonais et reçoit une invitation au Japon. À Harbin, il rencontre des espérantistes russes blancs réfugiés, mais aussi des japonais en voyage vers le congrès d'Espéranto d'Oxford.
Il arrive à Vladivostok au début de l'été. Si l'on dit parfois qu'il est le premier homme à être allé de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique à bicyclette, il répète toujours que tout ceci a été possible sans aucune aide officielle, mais grâce à la grande communauté espérantophone.
Japon-Chine right|thumb|Lucien Péraire au Japon Alors que le voit arriver dans le port de Vladivostok le long d’une large avenue boueuse et mal pavée, devant une foule enthousiaste, malgré sa difficile progression en short et chemisette juché sur sa machine, il séjournera au Japon et atteindra l’actuel Vietnam, alors Indochine française.
Lucien embarque pour le Japon où il est immédiatement invité à faire l'ouverture du national d'espéranto. Dans ce milieu, l'ouvrier anonyme français apprend à côtoyer des personnes de professions et classes sociales très diverses : l'épouse d'un courtisan, des ouvriers et paysans, un bonze communiste, le directeur d'une léproserie moderne, et de nombreux étudiants et universitaires.
Au départ pour la Chine, on lui fait à Nagasaki des adieux bouleversants. À Shanghai, il est accueilli par de nouveaux amis espérantistes. Le secrétaire du consulat français lui déconseille de continuer. Dans les années 1930, les seigneurs de la guerre, le Kuomintang, le parti communiste et les concessions se déchirent un pays au bord du chaos, auxquelles s'ajoute l'influence des diverses missions religieuses. Péraire réaffirme sa devise : Mon vélo, mes cartes, ma volonté.
Après Nankin, Lucien décide de traverser le Hunan, une région dangereuse sous le contrôle de Mao Zedong mais qui est également le plus court chemin vers l'Indochine. Il parvient néanmoins le à Canton où cette traversée sans danger paraît suspecte aux yeux du consul français. On lui conseille de franchir la frontière par la mer car la frontière terrestre est contrôlée par les partisans du Tonkin d'Hô Chi Minh. En attendant qu'il soit autorisé à continuer, il enseigne l'espéranto à l'université. Le , il quitte Canton.
Indochine À Fort-Bayard, il fait la découverte du trafic de femmes répandu en Indochine et pratiqué par les militaires Français.
Finalement Lucien arrive à Hanoï où l'accueillent environ , puis continue son voyage vers le sud. Il voit des régions misérables et un peuple misérable, il enrage contre son pays qui n'est pas capable d'assurer la survie de ses colonies. Il comprend que la prétendue mission civilisatrice de la France est factice et que l'administration coloniale ne cherche que le profit et le prestige. Invité par des indigènes à tenir des conférences sur l'Espéranto et sa valeur émancipatrice, il rencontre de plus en plus de succès. Pour cette raison, il est mis sous observation par les autorités, et s'engage une campagne de dénigrement contre lui.
Il rencontre un douanier qui lui confie ses craintes vis-à-vis du communisme : pour l'instant les villageois manifestent pacifiquement pour avoir du pain, et sont punis à coup de fusil. Quand ils se révolteront, les colons ne pourront rien faire. Lucien note également que les colons ont créé plus de débits de boisson et de tabac que d'écoles ou de dispensaires.
Il tombe malade du paludisme à Saïgon et doit rester un long moment à l'hôpital. Alors que les autorités le considèrent comme indésirable, la population l'apprécie beaucoup et organise une grande cérémonie pour son départ.
Asie du Sud-Est et retour La suite du voyage est moins détaillée dans son opuscule. À cours d'argent, et se sentant encore affaibli, il visite tout de même les temples d'Angkor (Cambodge), traverse le Siam et embarque pour Java et Sumatra.
Il repart par bateau au Japon, en faisant une escale à Formose. Il quitte le Japon le , bouleversé : à l'heure du bilan, son voyage lui a prouvé qu'une fraternité entre tous les hommes est possible, mais il entrevoit le spectre d'une nouvelle guerre mondiale.
Il traverse l'Eurasie en train, et arrive finalement en France, ruiné. À Paris, des amis l'aident à acheter une bicyclette et à revenir à sa ville natale, Lavardac, où il est accueilli par sa mère, par un « Enfin, voyou, te voilà revenu ! », une caresse, une manifestation de l'amour maternel, qui témoigne aussi du peu de compréhension qu'a suscité son entreprise.
Après le voyage Il reprend le travail au plus tôt, et quelques jours après son retour, il est victime d'un grave accident. Sa vie sera une suite de drames, et il mettra des années à compiler et publier ses notes, essuyant toujours des refus chez les éditeurs pour la version en français. La première brochure en espéranto sortira en 1990.
Aujourd'hui Années 2000-2010
right|thumb|Réunion à Hanoï en 2006 — Célébration du centenaire de Lucien Péraire Le , à Hanoï, fut organisée une réunion pour fêter le centenaire de Lucien Péraire, où furent lues quelques lettres qu'il avait envoyées pour soutenir la lutte pour l'indépendance, et pour féliciter le peuple vietnamien d'avoir rétabli la paix. Dans ces lettres, il demandait si l'on se souvenait de lui. La réponse est la suivante :
En , le journal quotidien francophone Cambodge Soir raconte qu'un étudiant a découvert que le premier contact entre le Cambodge et l'espéranto ne s'est pas produit en 1979 comme on le croyait, mais en 1931 avec Lucien Péraire. En , s'est créé le club Lucien Péraire au sein de l'université des langues étrangères de Hanoï. En , ce club a célébré le de la venue de Lucien Péraire à Hanoï ( article).
Années 2020 Péraire comme sujet d'étude Lors de la journée d'étude “Un siècle d'espérantisme ouvrier (1921-2021)”, à l'occasion du centenaire de l'association SAT., le Centre Alexandre-Koyré a présenté le projet « Péraire digital, un ouvrier-voyageur (1928-1931) ». Ont pu y être évoqués : la quantité de documents laissés (environ dans des carnets déposés au siège d'Espéranto-France, comprenant les originaux en sténo et les différentes versions créées pour les éditeurs, ainsi qu'un carnet rempli par les personnes rencontrées). une certaine « attitude Péraire », c'est-à-dire la découverte spontanée des réalités du monde.