Les Celtiques rassemble six aventures de Corto Maltese. Écrites et dessinées par Hugo Pratt, elles succèdent à celles de Corto toujours un peu plus loin :
L'Ange à la fenêtre d'Orient ; Sous le drapeau de l'argent ; Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine ; Songe d'un matin d'hiver ; Côtes de Nuits et roses de Picardie ; Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes.
Elles se déroulent pendant la Première Guerre mondiale, en Vénétie, en Irlande, dans le sud-ouest de l'Angleterre et au nord de la France, au cours des années 1917 et 1918. Pour l'auteur, cette guerre est un prétexte pour faire vivre à son héros des aventures en Europe. Car il n'y a rien de tel que la guerre afin de pouvoir mettre en contact des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées autrement. Pratt y fait plusieurs fois allusion aux mythologies celtes, qui le touchent beaucoupHugo Pratt : "Mais je trouve fabuleux ces mondes peuplés de chevaliers, de fées, d'enchanteurs, de divinités en guerre. J'aime me retrouver en Merlin, Morgane, Obéron, les Nibelungen ou les Walkyries. Si la mythologie celte me touche autant, c'est sans doute qu'elle me paraît mystérieuse. Un héros irlandais mythique comme Cúchulainn, que Yeats a remis à l'honneur, me fait rêver, alors que dans la mythologie grecque, par exemple, je me sens chez moi. D'une façon générale, tous les témoignages anciens sur le monde celte et anglo-saxon m'intéressent. J'ai lu ce qu'en disent Malory, Geoffrey de Monmouth ou, encore avant, Bède le Vénérable et même Jules César, qui dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules donne quelques aperçus du druidisme. Pour faire Les Celtiques, j'ai lu ou relu une cinquantaine d'ouvrages sur le celtisme. Ces légendes me touchent moins que les mythes judéo-chrétiens sur le plan métaphysique, mais peut-être plus sur le plan poétique." Hugo Pratt (int. Dominique Petitfaux), Hugo Pratt. Le Désir d’être inutile, Robert Laffont, 1991. Réédition augmentée, 1999, page 238 à 240..
Six histoires
L'Ange à la fenêtre d'Orient
Résumé Dans la lagune de Venise, l’île Saint François du DésertSan Francesco del Deserto, en référence à Saint François d'Assise, se trouve entre les îles de Murano et Burano. est occupée par un monastère franciscain. Corto Maltese, toujours à la recherche de l’Eldorado, sait que les moines ont en leur possession un document qui lui serait utile : une carte indiquant l’emplacement de six villes minières du Haut-Marañón. Il en existe une septième. Le docteur Melchisédech (ami de Jeremiah Steiner), dans le Ghetto de Venise, peut le renseigner car il détient un vieux journal de voyage qui parle de cette cité. Malheureusement, la page qui en décrit la position a été arrachée. Sûrement l’œuvre de la mystérieuse aristocrate venue quelques jours plus tôt. L’aviation autrichienne bombarde Venise. Antonio Sorrentino, le capitaine des carabiniers, reconduit Corto chez lui à bord de son canot. Ils aperçoivent alors un avion qui fait tomber un message près du palais de « l’ange à la fenêtre d’Orient ». Un homme vient le récupérer et entre dans le palais. À son tour, Corto s’introduit à l’intérieur et se trouve face à Venexiana Stevenson, sa séduisante adversaire de La Conga des bananes, qu’il croyait morte. Le capitaine vient lui prêter main-forte mais Venexiana réussit à leur échapper.
Analyse
Explication du titre Le titre semble faire référence à L'Ange à la fenêtre d'occident (Der Engel vom westlichen Fenster), écrit en 1927 par l'écrivain autrichien Gustav Meyrink, faisant intervenir l'alchimiste John Dee.
Corto à la recherche de l'Eldorado Cette histoire sert de transition entre les voyages en Amérique des aventures précédentes et les voyages en Europe des Celtiques. À partir d'indices fournis par le Père Sullivan de Borja, au Pérou, dans Fables et grands-pères, Corto se rend à Venise afin d'en savoir plus sur les mythes de l'Eldorado et des Cités de Cibola. Ces deux lieux mythiques d'Amérique, ici présentés comme n'en faisant qu'un, concerneraient les sept mines d'or d'Atahualpa, dernier empereur de l'Empire inca indépendant. La carte en désignant l'emplacement fut tracé sur la peau arrachée à un Jésuite vers 1750 par un HuambisaLes six villes minières présentes sur la cartes sont : Santiago de las Montañas, Zamora, Jaén de Bracamoros, Logroño, San Francisco de Borja et Baja de Loro. Quant à la septième, il s'agit de San Reys. Elles sont réparties entre les territoires des Aguarunas et des Huambisa, faisant tous deux partie des Shuars (Jivaros), entre un désert et la Haute Forêt. Sur ce territoire coulent l'Alto Marañon (surnommé ici "serpiente de oro", comme dans le roman du même nom de Ciro Alegría), passant par le Pongo de Manseriche, ainsi que le Mayo-Chinchipe et le Santiago.. Ce peuple était alors en révolte contre les Espagnols, qui l'exploitaient dans ces mines du Alto Marañón, au cœur du Loreto, dont on a depuis perdu la trace. Et c'est dans cette région péruvienne qu'elles se situeraient, près de Borja, justement là où vit le Père Sullivan. Ces Jésuites étaient accompagnés d’Hébreux convertis racontant la vie à la mission. L'un d'eux, Eliphas Gomora, tenait en 1560 le journal de Juan de Salinas y Loyola, conquistador qui accompagna Francisco Pizarro pour capturer et tuer Atahualpa. Et dans ses notes, il décrivit San Reys, la septième ville minière, ne figurant pas sur la carte.
Pour documenter cette histoire, l'auteur a compulsé beaucoup d'ouvrages d'un institut de missionnaires de Vérone, les Comboniens. Il affirme d'ailleurs que cette institution renferme nombre de manuscrits provenant de missionnaires ayant voyagé en Amérique du sud, parfois durant plusieurs décennies, ce que peu de gens savent. Ces documents, mangés par les rats, sont si importants que des personnes viennent du Pérou ou du Brésil pour les étudier et apprendre les dialectes indiens.
Découverte de Venise Hugo Pratt profite de cet épisode vénitien, comme il le fera plus en profondeur dans Fable de Venise, pour glisser quelques éléments liés à sa connaissance de Venise. Ainsi, lorsqu'il fait dire à la fin à Corto que "Venise serait ma fin", il explique qu'autrefois cette ville est si belle qu'on y devenait paresseux, qu'on n'a plus l'énergie d'en partir ; bien qu'il n'y ait plus ce "danger" aujourd'hui. Alors que quand il y vivait étant enfant, il avait cette envie d'y rester, il y avait encore des crabes... Quant au personnage de Scarso, qui donne une sole au marin (le sfogio), il s'agit d'une personne réelle travaillant à Malamocco (village du Lido où l'auteur avait une maison). Enfin, il est fait allusion à plusieurs artistes vénitiens : Benedetto Marcello, dont parle Venexiana devant sa harpe, puis le Tintoretto, dont parle le lieutenant Radesky dans l'histoire suivante.
On peut aussi regarder des monuments vénitiens superbement dessinés : la Place Saint-Marc (avec la basilique Saint-Marc, le campanile de Saint-Marc, le Lion ailé de Saint Marc et le palais des Doges), la Basilique Santa Maria della Salute... Enfin, le gondolier Œil de fée, à travers ses discussions, parle des comtes de Gozzi, dont « l’ange à la fenêtre d’Orient » est censé être la nièce (voir plus bas : Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes : Des références variées). Tout comme il évoque la famille des complices de Venexiana Stevenson, les De Ritter, mi italienne, mi-autrichienne, comtes d'Aquileia (en Frioul-Vénétie Julienne, en Italie).
Plusieurs personnages de cette aventure apparaîtront dans des épisodes suivants : Melchisédech et Œil de fée dans Fable de Venise, ainsi que Venexiana Stevenson et Antonio Sorrentino dans La Maison dorée de Samarkand.
Sous le drapeau de l'argent L’assemblée républicaine du Monténégro, qui a proclamé la déchéance de l’ancienne monarchie, charge Corto (surnommé lors de cette opération le "pirate") de récupérer l’or du roi déchu en échange de la moitié du butin. Le trésor est caché dans un village du front italien, Sette Casoni (), entre les forces italiennes et austro-hongroises. Notre « pirate » s’associe avec un officier autrichien, le lieutenant Radesky, qui surveille le champ de bataille à bord d’un ballon d'observation. Il s'aide aussi de soldats écossais et français et d'un ambulancier américain, Hernestway, dont le nom fait penser à Ernest HemingwayLe roman que l'ambulancier écrit, Adieu au bataillon, rappelle d'ailleurs celui de son modèle réel, L'Adieu aux armes, se passant durant la guerre.. Ils doivent déterrer le trésor, malgré la présence des uhlans autrichiens, puis le charger sur une canonnière grecque, au large de la Lagune de Caorle, pilotée par Onatis (allusion à Aristote Onassis). Alors que Corto livrera la moitié de l'or à Ulcinj, au Monténégro, ses complices devront livrer sa part à la patronne de l'auberge "El gitanillo", à Tolède, près de l'ancienne synagogue (qui fut la maison d'El Greco). Le , premier jour de la bataille de Caporetto, la machinerie est en marche et ces alliances détonantes sèmeront la confusion dans les lignes italiennes et austro-hongroises.
Analyse Une géopolitique européenne en évolution Le récit se déroule pendant une guerre qui a bouleversé les frontières et les régimes en Europe. Le Monténégro forme alors un royaume indépendant depuis 1910 et intègrera le futur royaume de Yougoslavie en 1918. Combattant au côté des Alliés durant la Première Guerre mondiale, il est occupé du à par les troupes austro-hongroises.
Corto évoque les frontières constamment mouvantes, avec un village frontalier qui devenait autrichien ou italien au fil des jours, en fonction de l'évolution du conflit. Et c'est en restant à Lozzo di Cadore, sur le Piave (Vénétie), qu'il rencontra les différents protagonistes qui devaient l'aider à la préparation de son plan.
Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine
Résumé À Dublin, Corto Maltese se livre au trafic d’armes au profit du Sinn Féin, parti indépendantiste qui lutte dans la révolte irlandaise contre les Britanniques, grâce à l'argent obtenu dans l'aventure précédente. En , il apprend qu’un de leurs membres, O’Sullivan, les a trahis en se faisant mercenaire, payé par les Anglais. De surcroît, Pat Finnucan, chef du Sinn Féin et symbole de la révolution irlandaise, a été fusillé par les auxiliaires du major O’Sullivan. Son épouse, Moira Banshee O’Danann, ne pense qu’à le venger. Corto tente de le faire en pénétrant dans le quartier général du commandement anglais. Là, il découvre avec stupeur l’exécution du major. D’autres vérités, cachées à Banshee, lui seront révélées. Les traîtres, comme les héros, ne sont pas ceux désignés comme tels.Corto propose à Moira de quitter l’Irlande avec lui, elle refuse pour ne pas lui porter malheur, car elle prend son surnom au sérieux — les Banshees irlandaises étaient des sorcières porteuses de mauvais présages. Elle veut continuer la lutte pour l’indépendance de son pays.
Analyse
Explication du titre Ce titre, très singulier, évoque l'Irlande et son combat pour la liberté. Le O' est une particule de nombreux noms de famille d'origine irlandaise, la harpe celtique est un instrument de musique à cordes particulièrement répandu en Irlande (cláirseach) et la nitroglycérine réfère à la violence des combats (comme en témoigne le dynamitage par Corto du bureau du Colonel King, dans le Château de Dublin)..
La lutte pour l'indépendance de l'Irlande