vignette|Extrait inscrit sur le monument aux morts de la MOI dressé au cimetière du Père-Lachaise.
Strophes pour se souvenir est un poème de Louis Aragon écrit en 1955 en hommage aux résistants FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée), rebaptisé et mis en musique par Léo Ferré en 1961 comme L'Affiche rouge, évoquant l'affiche de propagande antisémite de Vichy et des nazis les montrant comme des gangsters.
-Genèse- Le poème est écrit deux ans après la mort de Staline, survenue le , dans les suites des procès de Prague, qui ont vu les anciens membres du Komintern jugés coupables de « cosmopolitisme » et « donc » de trotskisme, tel l'ex-dirigeant de la MOI Artur London, être l'objet de purges fortement teintées d'anti-sémitisme, comme le racontera en 1970 le film L'Aveu.
Dans ce contexte, en 1953, un ancien membre des FTP MOI de Toulouse, l'éminent biologiste Claude Lévy, devenu un collaborateur de Frédéric Joliot-Curie, rédige dix nouvelles avec son frère aîné l'éditeur d'art Raymond Lévy qui était dans la même FTP-MOI. Une de ces dix nouvelles, reprenant des épisodes authentiques de la RésistanceC. & R. Lévy , Une histoire vraie : nouvelles, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1953., raconte l'histoire de Missak Manouchian et son groupe, occultée par la direction communiste internationale depuis le début des années 1950 après qu'en 1950 Paul Éluard a publié Légion, un poème « Légion », in P. Éluard, Hommages, 1950, rééd. in Œuvres complètes, , , Pléiade, Paris, 1968., suivi en 1951 du livre de deux cents pages illustré et en couleur Pages de gloire des 23, préfacé par l'ancien commandant en chef des FTP Charles Tillon.
Communistes, les frères Lévy rejettent les offres de différents éditeurs pour s'adresser aux Éditeurs français réunis, maison d'édition liée au PCF. Son directeur, Louis Aragon, leur répond : , moyennant quoi l'ouvrage est édité. Déjà aux premiers lendemains de la Libération, Aragon pensait pouvoir « nationaliser » la Résistance et dénonçait un artefact causé dans l'opinion publique par la propagande de l'Affiche rouge L. Aragon, « De l'exactitude historique en poésie », in L. Aragon, La Diane française, Seghers, Paris, 1944, réed. , Gallimard, Paris, 1965..
Une histoire vraie reçoit le prix Fénéon de l'année 1953. Discipliné, Claude Lévy attendra seize ans pour publier le récit de la traque de son unité par la police française, l'abandon de son colonel par sa direction et l'oubli dans lequel ont vécu ses camarades survivantsC. Lévy, Les Parias de la Résistance, Calmann-Lévy, Paris, 1970..
Toutefois, il réunit un comité de soutien à la proposition formulée le Table des débats. 1949-1959., , Hôtel de ville de Paris. par les conseillers municipaux du Albert Ouzoulias, ex soldat de Missak Manouchian, et Madeleine Marxin, pour qu'une rue de Paris reçoive le nom de « Groupe Manouchian ». Il est entendu et, le Table des débats. 1952-1955., , Hôtel de ville de Paris., la mairie de Paris vote la réunion des impasses Fleury et du Progrès, dans le , en une unique rue du Groupe-Manouchian. .
Il se rallie cependant la démarche de Claude Lévy en disant . La déstalinisation a changé bien des attitudes. Claude Lévy suggère d'écrire un poème. Aragon termine celui-ci à la fin de l'hiver et l'inauguration a finalement lieu en L. Aragon, « Groupe Manouchian », L'Humanité, , Paris, 6 mars 1955..
Le brouillon de l'écriture de ce poème, de la main d'Aragon, a été conservé dans fonds d'archives du CNRS et montre "les tâtonnements d’Aragon" qui d'abord incorpore l’origine des « vingt et trois étrangers » : « Roumanie Arménie et vous Pologne Espagne », puis décide, à force de ratures de les fondre en un seul groupe sans préciser de nationalité"Le vocabulaire d'Aragon" par Daniel Bougnoux, aux Éd. Ellipses en 2002.
Six ans plus tard, Mélinée Manouchian est invitée à Paris chez Léo Ferré et sa femme au début de l'année 1961, avec Aragon et sa femme. Le , revenue en Arménie, elle écrit pour les remercier"Aragon, un destin français . 1939-1982" par Pierre Juquin en 2013.
Dans leur édition de "L'Œuvre poétique" en quinze volumes (Livre Club Diderot, 1974-1981), Lionel Follet et Édouard Ruiz retranchent ce poème du "Roman inachevé" et changent sa date de publication pour revenir à celle de 1955 dans LHumanité avec son titre initial, sans expliquer pourquoi, ce qui reflète "la persistance d’un certain malaise" selon le philosophe et médiologue français Daniel Bougnoux.
Du poème à la chanson Ce poème paraît une première fois le sous le titre Groupe Manouchian à la une du journal communiste L'Humanité.
Pour l'écrire, Louis Aragon a paraphrasé la dernière lettre que le poète Missak Manouchian, commissaire militaire de la MOI, nommé en et arrêté par la police française le suivant, a écrite le à sa femme Mélinée depuis la prison de Fresnes, deux heures avant d'être fusillé au Mont-Valérien. Cette lettre était connue depuis qu'elle avait été lue, et qu’Emmanuel d'Astier de la Vigerie l'avait éditée, M. Duras, cité in A. Manara, Pour une histoire de « La douleur » de Marguerite Duras. Notes de lecture., , Université de Nantes, Nantes, 25 février 2011..
Le texte d'Aragon fait référence à l'Affiche rouge que le gouvernement de Vichy avait placardée à quinze mille exemplaires, en .
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. Aragon reprend en outre une petite erreur factuelle commise par Missak Manouchian lui-même, mal informé du déroulement de son exécution. Seuls vingt-deux des membres du groupe furent fusillés au Mont-Valérien le : Olga Bancic, parce qu'elle était la mère d'une petite fille et que la loi allemande réservait la mort par les armes aux seuls hommes, vit surseoir à sa peine pour être finalement décapitée le dans une prison de Stuttgart.
Aragon s'est aussi inspiré de la dernière lettre de Tony BloncourtG. Krivopissko, La Vie à en mourir. Lettres de fusillés 1941-1944., , Tallandier, Paris, avril 2003 ., condamné au procès du Palais Bourbon et fusillé au Mont-Valérien le à l'âge de vingt et un an. Le poème en reprend la formule : , rendue célèbre dès 1942 par la presse américaine. Missak Manouchian exprime en effet dans sa lettre la même idée.
Le poème est publié en 1956 dans le recueil Le Roman inachevé, sous le titre « Strophes pour se souvenir »L. Aragon, « Strophes pour se souvenir », in Le Roman inachevé, , Gallimard, Paris, 1956..
Léo Ferré met en musique ce poème à l'hiver 1958-59, dans le cadre d'un album qu'il désire consacrer au recueil d'Aragon. Il s'en ouvre publiquement au micro de Luc Bérimont, poète et romancier, animateur de l'émission radiophonique Avant-premières sur Paris-Inter, et ce dès (voir album La Mauvaise Graine). Ce projet est retardé et la chanson est finalement enregistrée en sous le titre L'Affiche rouge, et publiée sur l'album Les Chansons d'Aragon en . C'est sous ce titre que le poème est désormais le plus célèbre. Dans son enregistrement, Ferré se fait accompagner par un chœur mixte a cappella, nimbant le texte de solennité et de grandeur. La chanson est interdite d'antenne jusqu'à ce que François Mitterrand, le , mette fin au monopole que l'État exerçait jusqu'alors sur la diffusion radiophoniqueL. Ferré, cité in E. Fabre-Maigné, « De la censure comme une arme à double tranchant », in Culture 31, Toulouse, 18 mars 2013..
Analyse du texte Constitué de sept quintils en alexandrins, le poème s’inscrit dans la tradition littéraire des oraisons funèbresJulien Musso, « pistes pédagogiques », dans Poètes en résistance, CNDP.fr, Futuroscope, [s.d.].. Le titre Strophes pour se souvenir annonce la nature du projet de l'auteur, utiliser la forme poétique (« Strophes ») pour lutter contre l’oubli de tous les étrangers morts pour la France et contre la banalisation du mal (« pour se souvenir »).
Le poème produit son effet en alternant, quasiment sans indication donnée au lecteur sinon un anonyme W. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge. », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques , "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992.", , Collect° Annales littéraires de l'Université de Franche-Comté, vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 ., plusieurs lieux opposés. Il passe ainsi du point de vue du narrateur (), à la prise de parole par le fusillé ()W. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques , "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992.", , coll. Annales littéraires de l'Université de Franche-Comté, vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 ., suggérant de façon subliminale une identification entre soi et l'étranger. Il alterne la vision qu'a le fusillé du paysage d'hiver sur Paris, qui peut être aussi bien celle qu'a l'auteur en train de composer son poème à l'hiver 1955, ayant passé, et l'imaginaire d'un Orient lointain, .
Ce faisant, l'auteur construit la problématique, qui fait le fond du poème, de la position du sujet face à l'engagement jusqu'au sacrifice de sa vie, celle que pose l'étranger franc-tireur qui combat pour la France et s'écrie L. Aragon, « Chanson du franc tireur », La Diane française, , Seghers, Paris, 1946.. Il ouvre ainsi le lecteur à un combat pour une cause universelle qui s'inscrit dans une histoire nationale mais la dépasseW. Kidd & A. Blyth, « Aragon, Léo Ferré et l'Affiche rouge », in Groupe de recherches en linguistique, informatique et sémiotique, Série Linguistique et sémiotiques , "Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères : actes du colloque de Glasgow, avril 1992", , coll. Annales littéraires de l'Université de Franche-Comté, vol. 682, Presses universitaires de Franche Comté, Besançon, 2000 ., problématique d'un roman national qui est celle du Roman inachevé.
Texte de Missak Manouchian
Conformément à son souhait de mourir , Michel Manouchian, comme son camarade Celestino Alfonso, a refusé d'avoir les yeux bandés.
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Groupe Manouchian Affiche rouge Les Chansons d'Aragon Les poètes chantés par Léo Ferré
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