thumb|alt=photographie noir et blanc: deux hommes en fez, plusieurs femmes et enfants|Famille juive de Salonique en 1917.

La ville grecque de Thessalonique, anciennement Salonique, a abrité jusqu'à la Seconde Guerre mondiale une très importante communauté juive d'origine initialement romaniote, mais devenue au fil du temps majoritairement séfarade. C'est le seul exemple connu d'une ville de diaspora de cette taille ayant conservé une majorité juive pendant plusieurs siècles. Arrivés pour la plupart à la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne de 1492, les séfarades sont indissociablement liés à l'histoire de Thessalonique et le rayonnement de cette communauté tant sur le plan culturel qu'économique s'est fait sentir sur tout le monde séfarade. La communauté a connu un âge d'or au puis un déclin relatif jusqu'au milieu du , époque à partir de laquelle elle a entrepris une importante modernisation aussi bien économique que cultuelle. La ville reçoit l'appellation de « Jérusalem des Balkans »..

L'histoire des Juifs à Salonique a ensuite pris un cours tragique à la suite de l'application de la Solution finale par l'occupant nazi qui s'est traduite par l'élimination physique de l'immense majorité des membres de la communauté.

Histoire Les premiers Juifs alt=Graphique en couleurs montrant des augmentations de type asymptotiques|thumb|Évolution de la population de Salonique rapportée à ses trois principales communautés juive, turque et grecque (1500–1950).

On sait qu'il y eut une présence juive romaniote à Salonique dès l'Antiquité comme l'atteste l'épître aux Thessaloniciens de Paul de Tarse destinée aux Juifs de cette cité. En 1170, Benjamin de Tudèle dénombre 500 Juifs à Salonique. Dans les siècles suivants, vinrent s'ajouter à cette communauté de langue yévanique, des juifs venus d'Italie, de France et des ashkénazes. Il y a donc eu une présence juive durant la période byzantine mais celle-ci n'a laissé que peu de traces, si ce ne sont les récits des croisés de passage, offusqués d'y voir des juifs en armes et des synagogues ayant pignon sur rueRobert de Clari, La Conquête de Constantinople, X et XIII, 336 pp., trad. par Jean Dufournet, éd. Honoré Champion 2004, .. Le lieu d'établissement des premiers Juifs dans la ville n'est pas connu avec certitude mais il s'agit certainement d'une partie du centre ancien A. Vacalopoulos, A History of Thessaloniki, ..

Au début de la domination ottomane sur Salonique à partir de 1430, les Juifs restèrent peu nombreux. Les Ottomans avaient pour habitude d'effectuer des transferts de populations à l'intérieur de l'Empire au gré des conquêtes militaires par la méthode dite du Sürgün et, à la suite de la prise de Constantinople en 1453, le pouvoir ottoman regroupa de force les Juifs des communautés des Balkans et d'Anatolie dans la nouvelle capitale de l'Empire pour la repeuplerBernard Lewis, Islam, Gallimard, 2005, .. Seuls purent y rester les Avdétis, juifs convertis à l'Islam. En conséquence de ces mesures, Salonique fut vidée de sa population juive comme en témoigne le recensement ottoman de 1478 qui n'y dénombre aucun Juif.

Arrivée des Juifs sépharades

thumb|alt=carte de l'Europe montrant les migrations depuis l'Espagne, l'Italie et l'Europe centrale vers Salonique|Les flux de la diaspora juive convergeant vers Salonique.

L'Angleterre expulsa sa population juive dès 1290. L'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 à la suite du décret de l'Alhambra fut imitée par d'autres États occidentaux dans la première moitié du . Salonique devint progressivement un foyer d'accueil pour de nombreux Juifs en provenance d'Espagne soit directement, soit après un passage par le Portugal ou par l'Italie du Sud (Naples espagnole, Sicile et Sardaigne aragonaises), pays qui adoptèrent aussi des arrêts d'expulsion. En effet, l'Empire ottoman se référant à la législation musulmane sur les gens du Livre (en arabe ahl al-kitâb) qui accordait une protection aux chrétiens et Juifs soumis au statut de dhimmi accepta et même encouragea l'installation sur son territoire des Juifs touchés par les décrets d'expulsion. Il est même possible que Bayézid II ait mené une politique de repeuplement de Salonique qui peinait à se relever de la conquête de 1430 en y dirigeant l'afflux de réfugiés juifs.

Les premiers séfarades arrivèrent dès 1492 en provenance de Majorque. Ils étaient des « repentants » revenus au judaïsme après leur conversion forcée au catholicisme. En 1493, des Castillans et des Siciliens les rejoignirent puis, les années suivantes, d'autres Juifs issus de ces contrées vinrent mais aussi des Aragonais, des Valenciens, des Calabrais, des Vénitiens, des Apuliens, des Provençaux et des Napolitains. Plus tard, entre 1540 et 1560, ce fut au tour des Portugais de chercher refuge à Salonique à la suite de la politique de persécution des marranes de ce pays. En plus de ces séfarades arrivèrent quelques ashkénazes originaires d'Autriche et de Hongrie, parfois transférés de force lors des sürgün à la suite de la conquête de ces terres par Soliman le Magnifique à partir de 1526. Ainsi les registres de Salonique indiquent la présence de « Juifs de Buda » après la conquête de cette ville par les Turcs en 1541. Chez les juifs arrivant à Salonique, le sentiment d'exil et d'étrangeté fut très fort.

En 1519, les Juifs représentaient 56 % des de Salonique ; les chrétiens partagés entre orthodoxes et catholiques, constituant un tiers de la population et les musulmans partagés entre sunnites et alévis, un quart. En 1613, les Juifs constituaient 68 % de la population de la ville. Les relations entre juifs et chrétiens, devenus une minorité, se tendirent, les chrétiens dénonçant le pouvoir économique et l’influence des juifs auprès de la Sublime Porte (l’administration ottomane) et se plaignant de payer plus d'impôts que les juifs et de subir des moqueries de la part de leurs voisins juifs. Ce ressentiment pouvait parfois mener à des actions violentes et des pillages, souvent après une épidémie.

La « Jérusalem des Balkans » Organisation religieuse Chaque groupe d'arrivants fonda sa propre communauté (aljama en castillan, terme lui-même dérivé de l'arabe djemaa : assemblée, groupe, communauté....) dont les rites (minhaggim) différaient de ceux des autres communautés. La synagogue formait le ciment de chaque groupe et leur nom rappelait le plus souvent l'origine des arrivants. Les communautés n'étaient pas exemptes de scissions, ceci explique par exemple l'existence d'une Katallan Yachan (ancienne Catalogne) fondée en 1492 à la suite de l'expulsion des Juifs d'Espagne, puis de l'apparition d'une Katallan Hadach (nouvelle Catalogne) à la fin du . :

Nom de la synagogue Date de construction Nom de la synagogue Date de construction Nom de la Synagogue Date de construction1 Ets ha Haim s. av. J.-C.12 Apulia 150223 Yahia 15602 Achkenaz ou Varnak 137613 Lisbon Yachan 151024 Sicilia Hadach 15623 Mayorka 139114 Talmud Torah Hagadol 152025 Beit Aron 15754 Provincia 139415 Portugal 152526 Italia Hadach 15825 Italia Yashan 142316 Evora 153527 Mayorka Cheni Fin s.6 Gueruch Sfarad 149217 Estrug 153528 Katallan Hadach Fin s7 Kastilla 1492-318 Lisbon Hadach 153629 Italia Cheni 16068 Aragon 1492-319 Otranto 153730 Shalom 16069 Katallan Yachan 149220 Ichmael 153731 Har Gavoa 166310 Kalabria Yachan 149721 Tcina 154532 Mograbis sListe extraite de : Rena Molho, Salonique 1850-1918, la "ville des Juifs" et le réveil des Balkans, ..11 Sicilia Yachan 149722 Nevei Tsedek 1550

Une institution fédérale nommée Talmud torah hagadol fut mise en place en 1520 pour chapeauter l'ensemble des congrégations et prendre des décisions (ascamot) s'appliquant à tous. Elle était administrée par sept membres au mandat annuel. Cette institution pourvoyait à l'éducation des jeunes garçons et constituait un cours préparatoire d'entrée aux yechivot (écoles talmudiques). De très grande renommée, elle accueillait des centaines d'élèvesMoshe Amar, Le monde sépharade, tome II, le Seuil, 2006, .. En plus des études juives, on y enseignait les humanités latines et arabes ainsi que la médecine, les sciences naturelles et l'astronomieJacob Barnaï, Les Juifs d'Espagne : histoire d'une diaspora, 1492-1992, Liana Levi, 1998, ..

Les yechivot de Salonique étaient, quant à elles, fréquentées par les Juifs de tout l'Empire ottoman et même de plus loin ; on y comptait des élèves venus d'Italie comme d'Europe de l’Est. Après avoir terminé leurs études, certains élèves étaient nommés rabbins dans les communautés juives de l'Empire voire à Amsterdam ou à Venise. La réussite des institutions éducatives était telle qu'il n'y avait aucun analphabète parmi les Juifs de Salonique. Au , Salonique était ainsi appelée « Madre de Israël », Mère d'Israël, titre de l'exposition que lui consacrera le futur musée juif de Thessalonique, au début du ..

Activités économiques thumb|alt=Carte de la Méditerranée orientale avec en vert l'Empire ottoman|Au , Salonique est située au cœur de l'Empire ottoman et sa communauté rayonne sur tout le monde juif oriental.

La population séfarade s'installa principalement dans les grands centres urbains de l'Empire ottoman, Constantinople, Salonique et plus tard Smyrne. Plus que dans les autres grandes villes de l'Empire ottoman, où Grecs et Arméniens dominaient le négoce, à Salonique il était la spécialité des Juifs. Leur puissance économique y devint si grande que le port et les commerces ne fonctionnaient pas le samedi, le jour du shabbat chômé dans le judaïsme. L'activité économique se déroulait en lien avec le reste de l'Empire ottoman mais aussi avec les États latins de Venise et de Gênes, ainsi que bien entendu avec toutes les communautés juives dispersées dans le bassin méditerranéen. Un signe de l'influence des Juifs saloniciens sur le négoce de cette zone est le boycott en 1556 du port d'Ancône situé dans les États pontificaux à la suite de l'autodafé de 25 marranes décidé par le pape Paul IV.

La particularité des Juifs saloniciens était qu'ils occupaient toutes les niches économiques, n'étant pas cantonnés à quelques secteurs comme c'était le cas là où les Juifs étaient minoritaires. On les retrouvait donc à tous les niveaux de l'échelle sociale, du portefaix jusqu'au grand négociant. À Salonique, l'on trouvait des pêcheurs juifs, cas rare que l'on ne rencontrait que parmi les Romaniotes de Mytilène et des pourtours de la mer Noire, et plus tard en Terre d'IsraëlHaïm Bentov, Le Monde sépharade, ..