Harold Innis ( – ) est un professeur canadien-anglais d'économie politique à l'université de Toronto et l'auteur d'ouvrages de référence sur les médias, la théorie de la communication et l'histoire économique du Canada. Malgré sa prose lourde et difficile, de nombreux spécialistes considèrent Innis comme l'un des penseurs canadiens les plus novateurs. Il participe au développement de la théorie des principales ressources qui avance que l'économie, l'histoire, la politique et la culture du Canada ont été fortement influencés par l'exploitation et l'exportation de ressources comme la fourrure, le poisson, le bois, le blé, les minerais et les combustibles fossiles.
Les travaux d'Innis sur la communication explorent le rôle des médias dans le façonnage de la culture et du développement des civilisations. Il avança par exemple que l'équilibre entre les formes écrites et orales de communication contribua à l'épanouissement de la civilisation grecque au av. J.-C. Il avertit cependant que la société occidentale est aujourd'hui menacée par de puissants médias contrôlés par la publicité et obsédés par l'« esprit présent » et la .
Innis posa les bases de la branche étudiant les sciences humaines et sociales d'un point de vue clairement canadien. En tant que directeur du département d'économie politique de l'université de Toronto, il travailla à la mise en place d'un cadre de spécialistes canadiens pour que les universités ne dépendent plus de professeurs américains et britanniques peu habitués à l'histoire et la culture canadienne. Il parvint à obtenir des sources de financement pour les travaux de recherche canadiens.
Innis tenta également de défendre les universités des pressions économiques et politiques. Il considérait que des universités indépendantes, en tant que centres de la pensée critique, étaient essentielles à la survie de la civilisation occidentale. Son disciple et collègue universitaire, Marshall McLuhan, se lamenta de la mort prématurée d'Innis comme d'une perte désastreuse pour la compréhension humaine. McLuhan écrivit, .
Racines rurales Jeunesse Harold Adams Innis est né en 1894 dans une petite ferme près du village d'Otterville dans le comté d'Oxford au sud-ouest de l'Ontario . Enfant il appréciait les rythmes et les routines de la vie campagnarde et il n'oublia jamais ses origines rurales. Sa mère, Mary Adams Innis, espérait qu'il pourrait devenir pasteur dans la foi baptiste évangélique stricte dans laquelle elle et son mari Williams vivaient. À l'époque, l'église baptiste jouait un rôle important dans les zones rurales. Elle donnait aux familles isolées un sens communautaire et incarnait les valeurs d'individualisme et d'indépendance. Ses congrégations dispersées n'étaient pas non plus dirigées par une autorité bureaucratique centralisée. Innis devint agnostique à l'âge adulte mais ne perdit jamais son intérêt pour la religion. Selon son ami et biographe Donald Grant Creighton, le caractère d'Innis fut façonné par l'église :
Innis étudia à la petite école communale d'une salle d'Otterville et au collège de la communauté. Il termina ses études secondaires à Woodstock dans un institut collégial géré par les baptistes. Il envisageait de devenir enseignant et réussit le concours d'entrée à l'école de formation mais décida de prendre une année pour gagner l'argent nécessaire au financement de ses études. À l'âge de 18 ans, il retourna à l'école communale d'Otterville pour enseigner le temps que le conseil scolaire ne recrute un enseignement qualifié. L'expérience le fit réaliser que la vie dans une petite école rurale n'était pas pour lui.
Études universitaires
En , Innis commença à étudier à l'université McMaster (alors située à Toronto). En tant qu'université baptiste avec plusieurs anciens élèves de Woodstock, McMaster était un choix naturel pour lui. Les professeurs d'arts libéraux de McMaster l'encouragèrent à penser critiquement et à débattre. Innis fut particulièrement influencé par James Ten Broeke qui lui posa une question en dissertation à laquelle Innis réfléchit toute sa vie : .
Avant sa dernière année à McMaster, Innis passa l'été à enseigner à la Northern Star School dans la communauté rurale de Landonville près de Vermilion dans l'Alberta. L'expérience lui fit prendre conscience de l'immensité du Canada. Il apprit également les doléances des habitants de l'Ouest sur les taux d'intérêt élevés et les importants coûts de transport. Durant sa dernière année, Innis se concentra sur l'histoire et l'économie. Il garda à l'esprit la remarque de l'historien W. S. Wallace selon laquelle l'interprétation économique de l'histoire était non seulement la seule possible mais également la plus profonde.
Première guerre mondiale
Après avoir été diplômé de McMaster, Innis sentit que ses principes chrétiens l'obligeaient à s'engager dans la Force expéditionnaire canadienne. Il fut envoyé en France à l'automne 1916 pour participer à la Première Guerre mondiale Creighton écrivit qu'Innis considérait que si l'agression allemande restait impunie, ce serait fatal à l'espoir chrétien pour le monde. Innis écrivit à sa sœur : .. La guerre de tranchées avec eut un effet dévastateur sur luiTiré d'une lettre ultérieure d'Inis et cité par .
Le rôle d'observateur d'artillerie d'Innis lui donna une expérience de première main sur la vie (et la mort) sur le front et il participa à l'attaque canadienne réussie à la crête de Vimy. Les observateurs surveillaient chaque tir d'artillerie et envoyaient des consignes de correction pour que les obus suivants tombent précisément à l'endroit voulu. Le , Innis fut touché par un éclat dans la cuisse droite et il passa huit mois dans un hôpital en Angleterre.
Sa guerre était terminée. Son biographe John Watson nota que la blessure physique mit sept ans à guérir mais que les dégâts psychologiques ne cicatrisèrent jamais. Innis souffrit d'accès récurrents de dépression et de stress post-traumatique du fait de son expérience militaire. Watson note également que la Grande Guerre influença la vision intellectuelle d'Innis. Elle renforça son nationalisme canadien, aiguisa son opinion de ce qu'il pensait être les effets destructifs de la technologie y compris la manière dont les moyens de communication furent utilisés si efficacement pour « vendre » la guerre et le mena, pour la première fois, à douter de sa foi baptiste.
Études supérieures McMaster et Chicago Harold Innis reçut sa maîtrise universitaire ès lettres à McMaster en . Sa thèse, intitulé The Returned Soldier, .
Innis poursuivit ses études à l'université de Chicago et reçut son doctorat avec une thèse sur l'histoire du Chemin de fer Canadien Pacifique en . Ses deux années à Chicago eurent une profonde influence sur ses travaux ultérieurs. Son intérêt pour l'économie s'accrut et il décida de devenir économiste. La faculté d'économie de Chicago critiquait les théories néoclassiques abstraites et universalistes alors en vogue en avançant que les règles générales d'économie politique devraient être tirées d'études de cas spécifiques.
Innis fut influencé par deux éminents spécialistes en communication de l'université, George Herbert Mead et Robert E. Park. Même s'il n'assista à aucun des cours de ces fameux professeurs, Innis assimila leurs idées selon lesquelles la communication demandait bien plus qu'une transmission d'informations. James W. Carey écrivit que Mead et Peak .
Alors qu'il était à Chicago, Innis découvrit les idées de Thorstein Veblen, le penseur iconoclaste qui utilisait sa profonde connaissance de la philosophie et de l'économie pour écrire de virulentes critiques de la pensée et de la culture contemporaine. Veblen avait quitté Chicago quelques années auparavant mais ses idées y étaient encore très présentes. Des années plus tard, dans un essai sur Veblen, Innis le félicita pour avoir mené la guerre contre la .
Innis découvrit l'enseignement universitaire à Chicago où il donna plusieurs cours d'économie. Parmi ses étudiants figuraient Mary Quayle qu'il épousa en . Ils eurent quatre enfants, Donald (1924), Mary (1927), Hugh (1930) et Anne (1933) plus connue sour le nom Dr Anne Innis Dagg zoologiste spécialiste des girafes. Mary Quayle Innis était également une économiste et une auteur et son livre An Economic History of Canada fut publié en 1935 et son roman Stand on a Rainbow en 1943. Elle écrivit également Mrs. Simcoe's Diary (1965), The Clear Spirit: Canadian Women and Their Times (1966) et Unfold the Years (1949). Elle édita le livre posthume d'Innis Essays in Canadian Economic History (1956) et une réimpression de 1972 de son Empire and Communications.
Histoire du Canadien Pacifique
Harold Innis consacra sa thèse de doctorat à l'histoire du Canadien Pacifique (CPR). L'achèvement du premier chemin de fer transcontinental canadien en 1885 fut un moment décisif de l'histoire canadienne. La thèse d'Innis, publiée en livre en 1923, peut être considérée comme une première tentative d'évaluer la signification du chemin de fer du point de vue d'un historien de l'économie. Il rassembla de très nombreux documents et statistiques pour étayer ses arguments. Innis affirmait que ce projet de construction difficile et coûteux était motivé par les craintes d'une annexion de l'Ouest canadien par les États-Unis.
Innis avançait que . L'historien Robert Babe écrivit que, pour Innis, l'équipement du Canadien Pacifique .
Le spécialiste de la communication Arthur Kroker avance que l'étude d'Innis sur le Canadien Pacifique était seulement la première au cours de laquelle il démontra que la . Elle reflétait également l'intérêt de tout une vie d'Innis pour l'exercice du pouvoir économique et politique. Son histoire du Canadien Pacifique se terminait, par exemple, avec le rappel des reproches des Canadiens de l'Ouest contre les politiques économiques telles que les coûts de transport élevés et les importants droits de douane conçus pour protéger l'industrie canadienne naissante. Ces Canadiens de l'Ouest se plaignaient que cette Politique nationale transférait l'argent des fermiers des Prairies vers les poches des hommes d'affaires de l'Est. Innis écrivit que .
Théorie des principales ressources
Travail de terrain En 1920, Innis rejoignit le département d'économie politique de l'université de Toronto et donna des cours de commerce, d'économie et d'histoire économique. Il décida de concentrer ses recherches sur l'histoire économique du Canada, un sujet relativement ignoré et il s'intéressa au commerce de la fourrure. Les fourrures avaient attiré les marchands français et anglais au Canada et elle les motiva pour s'aventurer vers l'ouest dans le réseau de rivières et de lacs du continent. Innis réalisa qu'il devait utiliser des documents d'archives pour comprendre l'historie du commerce de la fourrure mais également se rendre sur le terrain pour obtenir des informations de première main.
Au printemps 1924, un ami et lui prirent un canoë de toile de de long pour descendre la rivière de la Paix jusqu'au lac Athabasca sur des centaines de kilomètres. Ils continuèrent sur la rivière des Esclaves jusqu'au grand lac des Esclaves et terminèrent leur périple à bord d'un remorqueur de la compagnie de la Baie d'Hudson sur le fleuve Mackenzie, le plus long du Canada, jusqu'à l'océan Arctique. Durant ses voyages, Innis élargit ses recherches sur les fourrures en rassemblant des informations sur d'autres produits comme le bois, le papier, les minerais, les céréales et le poisson. Il voyagea tellement souvent qu'au début des années 1940, il avait visité toutes les régions du Canada. Lors de ses déplacements, Innis appliqua toujours les mêmes méthodes en interrogeant les personnes liées à la production de matières premières et en écoutant leurs histoires.
Traite des fourrures au Canada