La Crise de la conscience européenne est le titre d'un essai d'histoire politique de Paul Hazard, publié en 1935 à Paris. L'auteur est professeur de littérature comparée au Collège de France et a été élu en 1940 à l’Académie française. À travers une analyse fondée sur de nombreux exemples historiques et littéraires, l’auteur étudie la profonde mutation des mentalités européennes entre la fin du XVIIᵉ siècle et le début du XVIIIᵉ siècle. Hazard décrit le passage progressif d’une Europe dominée par l’ordre établi, l’autorité, la foi dans les dogmes, la fidélité à l’Église et à la monarchie, vers une Europe marquée par l’affirmation de la raison, du doute critique, de la liberté individuelle et par la remise en cause des institutions traditionnelles, religieuses et politiques. Selon Hazard, cette transformation est avant tout psychologique et intellectuelle. Elle correspond à l’émergence d’une nouvelle culture des idées, fondée sur la rationalité, la critique et l’autonomie de la pensée, qui s’impose progressivement à l’échelle européenne. L’auteur considère que cette « crise de la conscience » constitue l’un des facteurs majeurs ayant préparé, à long terme, les bouleversements politiques et sociaux, notamment la Révolution française.

Les changements psychologiques et idéologiques De la crise du classicisme à l’avènement de la modernité Selon Paul Hazard, les grandes batailles intellectuelles qui ont transformé la conscience européenne se sont déroulées avant 1715. Des penseurs majeurs tels que Spinoza, Pierre Bayle, Locke, Newton, Bossuet, Fénelon occupent une place centrale dans ces affrontements d’idées. De ce foisonnement intellectuel émergent des notions fondamentales comme le rationalisme, l'anticléricalisme, la critique de la religion, l'égalité, la liberté individuelle, les droits de l’homme, annonçant l’instauration progressive d’un nouvel ordre intellectuel et moral.

À l’aube du XVIIIᵉ siècle, nul ne mesure encore pleinement la portée de ces courants ni l’ampleur des transformations sociales qu’ils engendreront. Toutefois, de manière progressive et souvent imperceptible, les mentalités évoluent. À la fin du XVIIIᵉ siècle, ces évolutions constituent le socle idéologique sur lequel s’appuiera la Révolution française et les profondes mutations politiques et sociales qui l’accompagnent. L’esprit classique, attaché à la stabilité, reposait sur des certitudes largement partagées : la foi religieuse apparaissait inébranlable, l’ordre monarchique incontestable, et l’autorité divine indiscutable. Hazard identifie cependant deux facteurs majeurs ayant provoqué le bouleversement intellectuel de la fin du XVIIᵉ siècle.

Le premier est la Renaissance, notamment à travers les grands voyages de découverte. Les récits de voyageurs diffusent une vision idéalisée du « bon sauvage », opposé à l’Européen chrétien jugé corrompu par la société. Ces descriptions contribuent à relativiser les normes morales et religieuses occidentales.

Le second facteur est la Réforme protestante, qui ébranle l’unité du catholicisme occidental. Elle ouvre la voie à la remise en question des dogmes, de l’organisation hiérarchique de l’Église et de l’enseignement traditionnel de la foi.

Ces deux phénomènes révèlent aux Européens que l’organisation chrétienne de la société, longtemps perçue comme immuable, n’est ni unique ni universelle. D’autres croyances, d’autres structures sociales et d’autres modes de vie sont possibles. Il en résulte une volonté croissante de remettre en cause, voire de détruire, les institutions traditionnelles — en particulier l’Église et l’État — afin de leur substituer un ordre fondé sur la raison, la sagesse, le plaisir et l’idéalisme d’un ordre rationnel et géométrique.

Dans ce contexte, le terme « moderne » acquiert une forte charge symbolique. Il incarne le rejet du passé et l’aspiration au progrès moral, politique et artistique. L’histoire, perçue comme une discipline au service des princes et des pouvoirs établis, est alors vivement critiquée. Les divergences entre les récits historiques, leur caractère jugé partial ou complaisant, conduisent de nombreux penseurs — cartésiens, jansénistes, libertins ou disciples de Malebranche — à en contester la fiabilité.

Cette remise en cause s’étend également à l’histoire biblique, désormais soumise à un examen critique mettant en évidence contradictions et influences extérieures. Les vérités traditionnelles sont rejetées, sans qu’un système de pensée entièrement nouveau ne s’impose encore. Cette période se caractérise ainsi par une profonde crise des certitudes, prélude aux transformations intellectuelles majeures du siècle des Lumières.

Décalage des forces européennes L’équilibre européen change également : pendant , la France a dirigé la politique de l’Europe. Pays de courtoisie, de culture, de la douceur de vivre, de la richesse économique, de la littérature, à la langue universelle, aux mœurs légères… La France et Versailles sont au centre du système solaire, avec après elles les pays du Sud. Un rival apparaît pourtant : l’Angleterre. Le premier élément révélateur est la chute du roi Stuart Jacques II, que soutenait Louis XIV, au profit du protestant Guillaume d'Orange. Cela marque le début de la montée des puissances du Nord. La révocation de l’édit de Nantes ne fait qu’accentuer le mouvement. Des protestants francophones se sont exilés dans toute l’Europe et particulièrement dans les pays du Nord, d’où ils se font les hérauts de la pensée, du bien-vivre anglais et de la liberté de conscience hollandaise. La primauté, du Midi (Portugal, Espagne, Italie), bascule au Nord.

Naissance du relativisme La découverte d’autres religions et la Réforme vont poser avec acuité le problème de la liberté religieuse. Devant les divergences religieuses, même entre réformés, devant l’espérance de la conversion de l’Angleterre par la présence des Stuart, beaucoup espèrent l’unité des chrétiens dans une seule Église. Ce sentiment va changer avec la victoire de Guillaume d’Orange et la révocation de l’édit de Nantes. Des protestants instruits s’implantent dans toute l’Europe et écrivent beaucoup. Ils considèrent Louis XIV comme un persécuteur et protestantisme devient pour eux synonyme de liberté.

Un personnage important qui illustre le tournant intellectuel de la société tout en étant l'un des acteurs de ce tournant est Pierre Bayle. Protestant converti au catholicisme qu’il abjurera ensuite, Bayle écrit sur les grandes questions du siècle. Il lutte contre le sentiment d’orthodoxie de l’Église, prône la possibilité d’être athée, déclare l’impossibilité de parler de Dieu, affirme que la Révélation est indémontrable, veut soumettre l’Écriture à la philosophie, traite de la justice, du mal… C’est déjà l’idée du doute systématique, de la remise en cause de toutes les croyances, d’un certain scepticisme qui reste pourtant relatif puisqu’il gardera toujours l’idée d’un bien à accomplir, d’un progrès à réaliser.

Contre les croyances traditionnelles Primauté de la raison La raison est reine à la fin du . Considérée comme la faculté qui distingue l’homme des bêtes, elle paraît sans limite et fait table rase du passé. Les libertins (Gassendi, Saint-Évremond) brandissent cette arme pour détruire mais ils n’ont pas de doctrine formelle. Ce sont des « philosophes » trop raffinés. C’est l’époque où Descartes prône la confiance dans la Raison comme instrument de connaissance certaine. Dans le même sens, Malebranche prêche pour davantage de Raison, d’Ordre, de Sagesse. Dieu n’a plus de motifs d’existences puisqu’il n’agirait que par des volontés générales, suivrait les intérêts de la sagesse et inventerait à tout moment. C’est aussi le temps de Spinoza qui s’oppose à la cité de Dieu et à celle du roi qui sont illogiques et ruineuses. Dansl'Éthique, il montre entre autres qu’après avoir construit un Dieu à partir de l’homme, il faut maintenant partir d’un Dieu rationnel fondé sur l’ordre universel. L’homme sauvé sera le Sage. Il faut enfin citer John Toland qui considère que rien n’est au-dessus de la Raison et que tous les hommes sont pervertis dès l’enfance par des préjugés. Ces rationaux restent encore minoritaires mais prônent déjà avec force l’Évidence, la Logique et l’Ordre. Ils détruisent les erreurs et pensent avoir la vérité.

Une réflexion sur le miracle est entamée à partir de l’apparition d’une comète dans le ciel en 1680, la comète C/1680 V1. C'est l’occasion de dénoncer les superstitions, les préjugés, les passions auxquelles est trop sujet l’homme. Pour Bayle dans son livre Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l'occasion de la Comète qui parut au mois de décembre 1680, Dieu ne viole pas les lois de la nature et ce que trop souvent ce que nous avons considéré comme des signes ne sont que des concomitances. Pour certains, la religion est devenue un amas d’extravagances et de bizarreries pour l’homme incrédule. De plus, le chrétien donne souvent l’exemple du vice alors que l’athée peut être vertueux. Une controverse sur le livre des Sibylles est aussi l’occasion de montrer le mécanisme qui fait d’une sottise une histoire écrite qui devient une opinion commune erronée. C’est ainsi que Balthasar Bekker lutte contre la croyance au diable et veut rendre l’homme plus sage. Dans le même temps, Christian Thomasius affirme la seule utilité de la logique pour penser droitement, et de l’histoire qui donne les exemples. Il sépare dangereusement la théologie, qui est de l’ordre de l’Écriture Sainte et concerne le salut des hommes au ciel, de la philosophie, qui est de l’ordre de la Raison et concerne le bonheur des hommes sur terre.

Un dogme controversé Alors que l’Écriture Sainte est encore considérée comme l’autorité suprême, Richard Simon l’étudie à l’aide de la philologie. Avec rigueur, il étudie d’un point de vue uniquement littéraire les manuscrits. Avec audace, pour l’époque, il établit un degré d’authenticité des textes, exclut l’a priori et tente de repérer les différents remaniements. Il se veut pourtant orthodoxe en rappelant l’inspiration divine et l’importance de recourir à la Tradition. Mais il est exclu de son ordre, ses livres sont interdits et mis à l’index. Il n’en aura pas moins lancé un mouvement d’exégèse biblique.

Au milieu de tant de critiques, Bossuet se considère comme un défenseur de la foi catholique. Avec zèle, il combat pour l’obéissance à la foi et la primauté de la vérité venue de Dieu, dont l’Église est gardienne. Il est partout et voit avec une grande clairvoyance les efforts effectués contre les fondations même de l’Église de Dieu, entre autres à travers la manière dont Spinoza asservit Dieu aux lois de la nature.

Protestant de naissance, catholique de cœur, il faut signaler Leibniz. Voyageur, ayant un grand appétit de savoir, il mène des recherches dans tous les domaines. Sa passion est la réduction à l’unité. Faire émerger une langue universelle et des Académies qui pourront ainsi échanger leurs idées entre elles et faire avancer la raison, c’est une de ses propositions. Mais sa grande préoccupation est de faire retrouver à l’Europe l’unité perdue lors de la Réforme. Pour cela, il cherche à montrer les ressemblances profondes entre réformés et catholiques, et comme peu essentielles sont les dissemblances. Dans ce travail, il communique avec Bossuet pour trouver le lieu de conciliation. De longs traités argumentés sont ainsi échangés sur la valeur du concile de Trente ou l’authenticité des Livres Saints, toutefois sans parvenir à un accord.