Térence , né à Carthage aux alentours de 190 et mort à Rome en 159 , est un poète comique latin. Auteur de seulement six pièces qui nous sont toutes parvenues, il est considéré, avec Plaute, comme un des deux grands maîtres du genre à Rome, et son œuvre a exercé une influence profonde sur le théâtre européen, de l'Antiquité jusqu'aux temps modernes.

Biographie Origines Térence est souvent présenté comme étant d'origine berbère, son cognomen Afer suggérant qu'il vivait dans le territoire de la tribu libyenne appelée par les Romains « Afri » près de Carthage, avant d'être amené à Rome comme esclave Tenney Frank, « », , , (1933), .. Il aurait donc appartenu, selon cette interprétation, au peuple des Numides ou à celui des Gétules..

Cette suggestion repose sur le fait que le terme Afer a été utilisé de deux façons différentes au cours de l'ère républicaine : pendant la vie de Térence, il a ainsi été utilisé pour désigner les libyco-berbères non-carthaginois, le terme Punicus étant réservé aux CarthaginoisH. J. Rose, A Handbook of Latin Literature, 1954.. Plus tard, après la destruction de Carthage en 146 av. J.-C., il a été utilisé pour désigner n'importe qui venant de la terre des Afri. Si l'on en croit cette hypothèse, il est donc vraisemblable que Terence ait été d'ascendance libyenneMichael von Albrecht, Geschichte der römischen Literatur, Volume 1, Bern, 1992., d'un peuple considéré comme ancêtre des actuels berbères, Suzan Raven, Rome in Africa, Routledge, 1993, ; ..

Néanmoins, d'autres auteurs comme Jules Marouzeau, se fondant sur un emploi plus familier du mot Afer notamment chez Plaute, considèrent que ce terme est probablement à prendre dans son sens large de « Carthaginois » ; notamment dans la mesure où rien n'indique qu'il soit né de parents indigènes.

Jeunesse vignette|318x318px|Statue de Térence à l'Opéra de Hanovre. Seul Suétone, dans une Vie de Térence transmise par le grammairien Donat (), évoque la vie du comique latin. D'après cette très brève biographie, Térence serait né à Carthage, en 194 ou en 184 selon les témoignages. Il aurait été réduit en esclavage alors qu'il était encore enfant. Il aurait été ensuite vendu — ou donné — au sénateur romain du av. J.-C. Terentius Lucanus, auquel il devrait son nom. Ayant fait forte impression sur son maître par son talent et sa beauté, l'adolescent aurait reçu une éducation d'homme libre et obtenu d'être rapidement affranchi. L'historien Arnaldo Momigliano apporte sa caution à ce récit ; Térence est Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares, trad. en 1979, Folio histoire, .. Après son affranchissement, il fréquenta dès lors la haute société, il écrivit des comédies pour un public cultivé. Enfin, au cours de sa vie, il aurait eu une fille qui épousa un soldat romain.

Adopté par l'aristocratie romaine, Térence fut protégé par Scipion Émilien et son docte entourage — passé à la postérité sous la désignation de « cercle des Scipions » —, qui comprenait notamment Lélius et Philus et accueillait encore le poète Lucilius ainsi que le philosophe grec Panétios de Rhodes et son compatriote l'historien Polybe. Dès l'origine, des ragots contradictoires coururent sur l'identité du véritable auteur des comédies de Térence. De son vivant même (Luscius de Lanuvium)Sur cet obscur poète comique qui fut un ennemi acharné de Térence, et que ce dernier prend à partie dans cinq de ses prologues sur six (l'exception étant l’Hécyre), voir Pierre Grimal, « L'ennemi de Térence, Luscius de Lanuvium », dans Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, année 1970, , , (en ligne)http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1970_num_114_2_12515. ou encore à la fin de la République (Gaius Memmius, Cornélius Népos), on affirma qu'elles étaient écrites par Scipion Émilien ou ses amisSuétone-Donat, Vita Terentii, 3.. En outre, Térence fut accusé de plagier ses prédécesseurs et d'avoir coutume de fondre deux pièces grecques pour en faire une seule qu'il signait. Il répondit à ces deux critiques dans ses prologuesExemple : Heautontimoroumenos, 16-21 (reconnaît et assume la conflation) et 22-26 (laisse son public juge des racontars d'un « vieux poète malveillant » l'accusant d'être le prête-nom de ses puissants amis). Voir aussi, à propos du grief de plagiat, Adelphes, 1-14..

Pour ce milieu érudit et féru d'hellénisme, Térence écrivit des pièces plus littéraires que celles de ses devanciers et moins axées sur la représentation, ce qui permit à certaines comédies d'êtres jouées plusieurs fois, contre les habitudes du théâtre romain antique. Cela lui valut toutefois des difficultés, non seulement avec le public, lors des représentationsAinsi, le prologue de l’Hécyre (v. 33-37) nous révèle que le public, lors des deux premières représentations de la pièce, quitta le théâtre pour aller voir des pugilistes, des danseurs ou des gladiateurs., mais aussi avec la critique officielle, en particulier avec Luscius de Lanuvium, président du collegium poetarum, qui l'accabla de reprochesVoir supra, note 3..

Sa carrière fut très brève. Après avoir présenté six comédies à Rome, Térence partit, en 160, chercher en Grèce des sujets de pièces : là, il aurait traduit des comédies de MénandreSelon Suétone-Donat, Vita Terentii, 5, qui renvoie à Quintus Cosconius. Le texte que nous lisons porte CVIII fabulis ... translatis, mais on a soupçonné une bévue d'un copiste ayant pris CVM (« avec ») pour CVIII (« 108 ») : Térence serait rentré de Grèce seulement avec des comédies de Ménandre traduites, et non « une fois 108 pièces de Ménandre traduites » ; voir Erich Segal, The death of comedy. Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2001, , note 22.. Mais à partir de l'année 159, quand il décide de rentrer de Grèce, nous ne savons plus rien de lui, et sa vie semble s'arrêter à ce moment-là. Deux versions de la mort du poète circulaient concurremment : Térence aurait fait naufrage en mer, dans la baie de Leucade (tradition de Suétone-Donat) ; Ayant perdu tous ses biens et se retrouvant dans le plus grand dénuement, il serait mort d'affliction à Stymphale, en ArcadieCette version remonte au poème didactique de Porcius Licinius, dont un passage est cité dans la Vita Terentii de Suétone-Donat (Vita Terentii, 1 : Mortuus est Stymphali, Arcadiae in oppido - Il est mort à Stymphale, ville fortifiée d'Arcadie)..

Traits principaux de son théâtre Térence composa six pièces, que nous possédons toutes intégralement. Il fit considérablement évoluer la comédie latine : il incarne la génération influencée par l'hellénisme cher au « cercle des Scipions », qui dans cette période acclimatait le goût grec à Rome. Son modèle principal est Ménandre, ce qui lui aurait valu de la part de César ou de Cicéron l'appellation admirative de « demi-Ménandre » (dimidiate Menander)Suétone-Donat, Vita Terentii, 5 : Tu quoque, tu in summis, o dimidiate Menander / poneris et merito, puri sermonis amator. / Lenibus atque utinam scriptis adiuncta foret vis / comica ut aequato virtus polleret honore / cum Graecis, neque in hac despectus parte iaceres : / Unum hoc maceror et doleo tibi deesse, Terenti, c'est-à-dire : Toi aussi, demi-Ménandre, amoureux d'un langage épuré, on te placera au plus haut, et à juste titre. Et puisse la force comique s'ajouter à tes écrits suaves pour que leur valeur égale en honneur la puissance des Grecs, et qu'en ce domaine tu ne gises entouré de dédain. C'est la seule chose dont je m'afflige et souffre qu'elle te manque, ô Térence.. Térence écrivit essentiellement pour un public de lettrés, comme le montrent ses prologues et les titres grecs de ses pièces.

Voici les grandes caractéristiques de sa dramaturgieCf. Florence Dupont, L'Acteur roi : le théâtre à Rome. Paris, Les Belles Lettres, 1985. : Il réduit la place des parties chantées ; Là où Plaute choisit les pièces grecques les plus dynamiques et mouvementées en grossissant contrastes et traits comiques pour provoquer un rire franc, Térence, lui, va dans le sens de l'adoucissement de la verve comique et de la caricature en cherchant plutôt à faire sourire. Sa force comique (vis comica) est nettement moindre ; Ses comédies sont plus sentimentales et reposent surtout sur un comique de caractère ; Sa psychologie est plus approfondie, plus nuancée, parfois un peu mièvre. Il n'est pas rare de voir dans ses pièces de la tendresse pour ou chez une courtisane ; Son théâtre est soucieux de réflexion philosophique et morale : le thème de l'éducation, par exemple, y est omniprésent ; Le style est plus uni, plus impersonnel : sa langue est celle de la conversation des « honnêtes gens », très pure (puri sermonis amator, selon César ou Cicéron), faite de quelques formules brillantes, mais il y a surtout de longues répliques, des monologues et assez peu d'échanges vifs ; Le schéma habituel de son intrigue permet de suivre en parallèle les amours de deux jeunes gens dont l'un aime une jeune fille pauvre qui se révèle finalement être la sœur (perdue ou disparue) de l'autre. Un parasite ou un esclave aide à obtenir le consentement du père. Les personnages sont, comme toujours dans la comédie romaine, des archétypes : parasite, esclave rusé, père hostile et coriace...

Les œuvres L'Andrienne (en 166)

Imitée de Ménandre, L'Andrienne (du grec ancien / signifiant « La jeune fille d'Andros ») fut représentée en -166. Elle met en scène l'histoire d'un citoyen d'Athènes, Pamphile, qui a violé Glycère, une jeune fille originaire de l'ile d'Andros. Elle est tombée enceinte, mais Pamphile lui donne sa parole qu'elle sera son épouse. Il se garde bien d'en informer son vieux père Simon qui avait projeté de lui donner en mariage une autre femme, Philomène, la fille de son ami Chrémès.

En apprenant ce qui se trame, Simon hâte le mariage de Pamphile et Glycère pour voir l'attitude de son fils. L'esclave de Pamphile, Dave, lui a assuré qu'il ne s'agit que d'un stratagème, même si Simon envisage sérieusement le mariage. Chrémès apprend que la jeune fille Glycère est enceinte. On finit bientôt par apprendre que Glycère est la seconde fille de Chrémès, du vrai nom de Pasibula, élevée en bas âge par un tuteur. Philomène peut donc s'unir à Charinus, l'homme qu'elle aime, le meilleur ami de Pamphile, et Glycère peut épouser Pamphile.

L’Hécyre (en 165) vignette|340x340px|Terence, Hecyra, dans ms. Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, 664, fol. 210v. Inspirée d'un modèle grec (le sujet rappelle notamment celui des Ἐπιτρέποντες Epitrepontes ou « L'Arbitrage » de Ménandre), cette pièce fut jouée en 165. L'Hécyre (du grec ancien / signifiant « La Belle-mère ») met en scène un jeune Athénien, Pamphile, amant de la courtisane Bacchis. Mais, sur les instances de son père, Pamphile est contraint d'épouser Philomène. Le mariage étant forcé, Pamphile s'abstient de toute relation intime avec sa femme, pendant les cinq premiers mois de leur union. Au terme de ce délai, il finit par rompre avec Bacchis et par se laisser séduire par son épouse.

Après une absence prolongée à l'étranger, Pamphile revient chez lui et trouve la maison vide : son épouse, Philomène, est partie. Le père de Philomène attribue le départ de sa fille à l'attitude de sa belle-mère Sostrata, la mère de Pamphile, et le beau-père de Philomène attribue le départ de sa belle-fille à l'attitude de la mère de Philomène, Myrrhine.

En réalité, Philomène avait été violée avant son mariage par un inconnu ivre et si elle s'est retirée, c'est pour accoucher. Seule sa mère Myrrhine était au courant. Pamphile apprend la nouvelle de la grossesse de son épouse et décide de la rejeter sans la revoir. Mais Myrrhine reconnaît, au doigt de la courtisane Bacchis, un anneau que l'inconnu qui avait violé sa fille lui avait donné avant de partir. Cet inconnu, c'est Pamphile qui était saoul et avait abusé de Philomène : il peut donc pardonner à son épouse.

L’Heautontimoroumenos (en 163)