Les semences paysannes, dites encore de pays ou anciennes, sont celles qu'un agriculteur prélève dans sa récolte en vue d'un semis ultérieur mais qui, contrairement aux semences de ferme, ne sont pas préalablement issues de semences certifiées achetées à un semencier. Les semences paysannes sont donc des semences directement issues de celles que les paysans ont sélectionnées et multipliées dans leurs champs avant le développement au de la sélection variétale en lignée pure moderne. On parle couramment dans le cas des semences paysannes de variété population pour marquer l'importance de la diversité génétique au sein de la même variété. Ces semences représentent la majorité de celles utilisées en agriculture vivrière, et on estime à environ le nombre d'agriculteurs utilisant des procédés traditionnels de sélection. Longtemps négligées par les chercheurs, ces semences bénéficient d'un regain d'intérêt, notamment à la suite des actions d'agriculteurs, issus du monde développé comme de pays en développement, associés à différentes ONG, qui en montrent l'intérêt agronomique mais aussi écologique puisque favorisant fortement la biodiversité FACTS & FIGURES on Food and Biodiversity, International Development Research Center, 2003 . La recherche, souvent participative, autour de ces semences, tout comme leur distribution et leur commercialisation se heurte toutefois à des obstacles juridiques et réglementaires tant au niveau national que supranational.

Ces semences peuvent être des graines ou des boutures (stolons, bulbes, rhizomes, tubercules). Par ailleurs, jusque dans les années 1950, en arboriculture le greffage très pratiqué par les paysans et les jardiniers a énormément contribué à la diffusion des variétés de pays.

Émergence du concept de semences paysannes L'appellation « semences paysannes », de création récente, qui n'a pas en elle-même d'existence juridique, recouvre une réalité plus ancienne qui a suscité l'intérêt des scientifiques. La prise en compte de l'impact de la biodiversité sur le développement de l'agriculture, notamment l'érosion génétique, rapportée tant aux techniques agricoles qu'au cadre juridique dans lequel elles se pratiquent entraîne un regain d'intérêt pour les techniques traditionnelles de sélection des semences. En France, l'opposition à la commercialisation de plantes génétiquement modifiées, tout autant qu'à un cadre légal très strict fait émerger en 2003 le terme de semences paysannes.

Industrialisation de l'agriculture Depuis les débuts de l'agriculture, la sélection et la multiplication des semences, ainsi que la conservation et le renouvellement de la biodiversité cultivée, est le produit du travail des agriculteurs qui prélèvent dans leur récolte les semences destinées à la récolte suivante.

Au , le modèle des herd-books initialement constitués pour la sélection des chevaux et des chiens de chasse se répand en agriculture. D'abord aux animaux avec la fixation de « races » puis aux plantes avec la détermination de « variétés ». Une nouvelle profession apparaît tant en Europe qu'aux États-Unis : le « semencier ». En France, la figure emblématique est Pierre Louis François Lévêque de Vilmorin (1816-1860) qui développe l'idée qu'il est possible de créer de nouvelles variétés en croisant des « lignées ». La nouvelle sélection intervient donc en deux temps : elle isole des lignées « pures » issues d'un très petit nombre d'individus voire d'une reproduction autogame contrainte pour les plantes allogames. elle croise ces lignées soit pour en faire des hybrides F1 soit pour isoler par sélection une nouvelle lignée ayant hérité des caractères recherchés (on parle de caractère d'intérêt) qui étaient présents dans les deux lignées parentes.

La semence des semenciers se développe d’abord sur les meilleures terres à blé plus faciles à homogénéiser par le travail des bœufs et les fumures organiques abondantes. La généralisation des engrais de synthèse et des pesticides tout comme l'adoption de la mécanisation permettront son extension à des terroirs plus difficiles. L'usage de semences issues d'un semencier s'étend en Europe de l'Ouest à la majorité des espèces et des terres cultivées.

Parallèlement à ces développements d'ordres techniques et économiques se met en place un système juridique afin de garantir la qualité des semences et de protéger acheteurs et producteurs des contrefaçons abusives.

Institution de la certification en France Pour ce qui est de la France, tandis que les semenciers mettent en place en la première Station nationale d'essais de semences, chargée d’analyser les qualités techniques des semences commerciales (et seulement d'elles), la loi du relative à la répression des fraudes dans la vente des denrées alimentaires et des produits agricoles offre un premier cadre juridique permettant de réglementer la qualité des semences, à l'initiative d'Émile Schribaux. Le , un décret crée un « registre des plantes sélectionnées » et institue le Comité de contrôle des semences chargé de dresser une première liste des variétés de blé cultivé (« catalogue synonymique » ) et définit les normes de qualité — pureté variétale et taux de germination — d’un « blé de semence ». Le décret du fixe les conditions d'inscription d'une nouvelle variété de blé. Le décret du sur la répression des fraudes dans le commerce des semences de blé interdit la vente de semences de blé autrement que sous leur nom variétal tel qu'il est enregistré dans le registre. Le sont créés par décret le « catalogue des espèces et variétés de plantes cultivées » et le « registre des plantes sélectionnées de grandes cultures ». Ce décret renforce le rôle du CCS et étend ses prérogatives à l’avoine, aux pommes de terre, à l’orge, aux betteraves fourragères et au maïs. (Les espèces potagères seront les dernières à rentrer dans le catalogue au début des années 1960 ; il faut également y ajouter désormais les variétés de conservation). Le décret du institue le CTPS qui remplace dès lors le Comité de contrôle des semences. Le décret du vient interdire toute commercialisation, à titre onéreux ou gratuit, de semences n’appartenant pas à une variété inscrite au catalogue. S'ils doivent désormais obligatoirement passer par les semenciers agréés et contrôlés pour se fournir en semence, les agriculteurs conservent toutefois le droit à ressemer leur propre récolte. En pratique ce droit est toutefois limité par la perte de qualité de ces variétés commerciales après quelques re-semis successifsJean-Pierre Berlan, « La biologie, la propriété et l'avantage », Revue d'économie industrielle. . 1981. Genèse et développement de la BIOINDUSTRIE, ..

Le Catalogue communautaire est créé en 1970.

En effet, selon la réglementation, les semences paysannes pour être mises en marché, auraient dû suivre les mêmes règles d'homologation que les autres semences. Or les variétés populations de par leur diversité intra-variétales sont moins homogènes que les variétés-lignées. De plus, l'inscription au catalogue est un processus coûteux qui dissuade l'inscription de variétés locales à faible diffusion et donc à faible marché potentiel.

« L’approche technique, selon laquelle les lignées homogènes sont plus efficaces que les populations hétérogènes des paysans, rejoint la logique commerciale d’après laquelle il est plus facile de délimiter des droits de propriété et de vendre des objets précis plutôt que des objets flous qui se recoupent et se chevauchent »Marie-Angèle Hermitte, La construction du droit des ressources génétiques –exclusivismes et échanges au fil du temps, in Marie-Angèle Hermitte et Philippe Kahn (Eds.), Les ressources génétiques et le droit dans les rapports Nord-Sud, Paris, Bruylant, 2001, .

Exemple du blé en France Jusqu'en 1830, toutes les céréales cultivées en France sont des variétés-populations locales et traditionnelles plus ou moins homogènes (mélanges d'épis barbus et non barbus, de couleurs différentes, de tailles différentes…). À partir de 1830, le marquis de Noé, qui a des terres dans le Gers, propage la culture d'un blé meunier qui avait été prélevé par un meunier de Neyrac dans une cargaison en provenance de Crimée. Ce blé, également appelé blé bleu, est certes sensible à la rouille et au froid, mais est productif, précoce et résistant à la verse ; son grain est apprécié des meuniers : de ce blé, qui se développe rapidement jusque dans le Bassin parisien, seront tirées différentes variétés par sélection massale : Rouge de Bordeau, japhet, Gros bleu.

Au même moment, des blés anglais, très productifs, résistants à la verse et à la rouille, mais parfois trop tardifs en zone séchantes, sont introduits au nord de la France : Chiddam, Goldendrop, Prince Albert, Victoria. Ces blés, issus d'un processus de sélection variétale sur une période d'une dizaine d'années à partir d'un seul épi, constituent les premières lignées pures mises au point en France.

Dans les années 1870, la famille de Vilmorin, marchand de graines, ainsi que des agriculteurs, entreprennent d'hybrider manuellement ces blés anglais avec le blé de Noé. « Dattel », obtenu par Vilmorin en 1883, fut le premier hybride français. Les blés hybrides - distincts dans leur nature des hybrides F1 actuels- « Bon fermier », « Hâtif inversable », « Vilmorin 23 » et « Vilmorin 27 » connaissent un grand succès.

En conséquence, les agriculteurs sélectionneurs tels que Benoist, Desprez et Vilmorin se spécialisent dans le métier de sélectionneur.

Les blés de pays deviennent minoritaires à partir de 1920, et après l'accélération de la sélection qui s'opère à partir des années 1940 qui aboutit à la création des blés modernes, ils disparaissent quasiment totalement des champs vers 1980. Les variétés de pays françaises n'ont quasiment pas été utilisées par les sélectionneurs qui ont surtout eu recours aux variétés étrangères ainsi qu'aux graminées sauvages (pour trouver des gènes de résistance aux maladies).

Le nombre total de variétés inscrites au Catalogue passe de en 1936 à 131 en 1955 et à 65 en 1966. Concernant le blé tendre, plus précisément, sur une vingtaine de variétés de pays inscrites au catalogue en 1937, il n’en reste plus aucune en 1966http://www.inra.fr/dpenv/pdf/BonneuilD30.pdf.

En 1984, l'INRA et l'INA initient un programme de recherche intitulé « gestion dynamique des populations de blé ».

Des agriculteurs ont maintenu la culture de variétés dites « anciennes » tandis que le centre de ressources génétiques de Clermont-Ferrand conserve dans ses congélateurs une importante collection (conservation ex situ) : c'est à partir de ces deux sources que les premières tentatives de remise en culture se font, d'abord de façon dispersée et essentiellement individuelle, puis de façon plus concertée à travers notamment le réseau Semences Paysannes qui se constitue en à la suite du colloque d'Auzeville.

Une question ancienne, longtemps négligée Dès la fin du dix-neuvième siècle, des scientifiques se soucient des semences de pays. Des efforts renouvelés sont faits pour cerner cette question, ce qui se traduit par l'apparition de multiples définitions.