La mutinerie des soldats russes à La Courtine a eu lieu à l'été 1917, pendant la Première Guerre mondiale au camp militaire de la Courtine, dans le département de la Creuse, alors qu'ils constituent le corps expéditionnaire russe en France. C'est une manifestation du refus croissant de la guerre et de la perte d'autorité du gouvernement provisoire russe d'Alexandre Kerenski, fidèle à l'alliance franco-russe, quelques mois avant la révolution d'Octobre.
À la suite de la révolution de Février et face à la faible considération qu'ont les Français pour leur rôle dans la guerre, environ russesN. Iou. Danilov, Русскіе отряды на французскомъ и македонскомъ фронтахъ, 1916—1918, Paris, 1933, . refusent le combat et installent dans le camp un embryon de tout en réclamant leur retour en Russie.
Les armées régulières française et russe reprennent le camp ; les combats feront selon les rapports militaires de 1917, dont neuf du côté des mutins. Le chiffre d'une centaine de morts est actuellement préféré par des historiens tels que Rémi AdamHistoire des soldats russes en France 1915-1920, L’Harmattan, ., cette révolte ayant longtemps été cachée et minimisée en France.
Contexte vignette|upright|L'empereur Nicolas II de Russie.
La Courtine est une commune française située dans le sud du département de la Creuse, limitrophe de celui de la Corrèze (actuelle région Nouvelle-Aquitaine). En 1901, un camp militaire y a été créé. Pendant la Première Guerre mondiale, il sert de base arrière aux armées comme centre d'instruction et de préparation au front.
Les premiers mois de la guerre ont décimé les armées françaises qui connaissent une pénurie d’hommes. Dès 1915, il est envisagé d'envoyer au front la classe 1916. À la demande de Joffre, le sénateur Paul Doumer (futur président de la République) se rend en Russie en pour demander à Nicolas l'envoi d'un corps expéditionnaire afin de renforcer les armées françaises en difficulté. Faute de moyens matériels, la Russie ne peut pas utiliser tous les hommes en âge de se battre. La France demande par mois ; en parallèle, la délégation parlementaire française confirme la livraison à la Russie d'armes dont . Finalement, la France obtient seulement , dont , qui sont armés et équipés par elle.
Deux brigades d'infanterie (les première et troisième) sont envoyées en France et deux autres (les deuxième et quatrième) dans les Balkans, à Salonique pour l'armée française d'Orient. La première brigade est constituée de deux régiments, le constitué d'ouvriers moscovites et le de paysans de la région de Samara. Sous les ordres du général Lokhvitski, elle rejoint la France par mer, de Vladivostok à Marseille en passant par le canal de Suez où elle arrive le . La troisième brigade, commandée par le général Marouchevski, part d'Arkhangelsk et arrive à Brest fin . Elles débarquent en France le . Les soldats russes sont reçus comme des sauveurs par la population française : leur participation au défilé du est ovationnée par les Parisiens. Dès leur arrivée, ils sont envoyés au Camp de Mailly. Là, ils sont armés et s'entraînent à la guerre de tranchées, se familiarisent avec leur nouvel armement et avec la protection contre les gaz.
Les soldats russes sur le front Au cours de l'été 1916, la est envoyée en première ligne sur le front de Champagne et engagée dans le secteur de Suippes, Mourmelon, Aubérive et fort de la Pompelle, où elle est relevée par la troisième brigade en . Les pertes de la première brigade s'élèvent déjà à .
En , le général Nivelle est nommé généralissime des armées françaises à la suite de Joffre et lance au début de l'année 1917 de grandes offensives. Les pertes sont importantes dans les deux camps. Les deux brigades russes sont réunies au sein de la armée et participent à ces attaques en première ligne, la plus touchée en pertes humaines. Ils interviennent à l'est du Chemin des Dames, entre Craonne et Reims. Les ordres sont de prendre les positions allemandes « d'un seul élan ».
Avant l'offensive, ayant appris avec plusieurs mois de retard que la révolution avait éclaté en février dans leur pays, provoquant l'abdication de l'empereur () et la formation d'un gouvernement provisoire, ils décident de se constituer en comités de soldats, comme le prévoyait le prikaz (ordonnance) 1 du soviet de Pétrograd. Ainsi, dans chaque compagnie, ils décident de voter de participer ou non à l'offensive. Mais ne pouvant communiquer avec tous leurs camarades pour connaître le résultat du vote, ils se résignent à partir au combat, qui, pour eux, serait le dernier sur le sol français. Sous les ordres des généraux Lokhvitsky et Marouchevski, les deux brigades russes sont réunies en une division affectée au d'armée du général Georges de Bazelaire qui se prépare pour intervenir dans le secteur de la Neuvillette aux cavaliers de Courcy dans le secteur de Reims. Le , les soldats russes partent à l'assaut en même temps que les . L'échec est sanglant et pratiquement sans gains. Pour leur part, les deux brigades russes obtiennent quelques succès en particulier, la , au fort de Brimont à Courcy, et la , par la prise des Monts Spin et Sapigneul, mais en payant un lourd tribut : la compte près de hors de combat dont et la dont . En trois jours, et sur environ sont tués ou blessés. À l'issue des combats, les récompenses abondent : croix de Saint-Georges russes, croix de guerre françaises et citations. Les prises d'armes qui accompagnent ces remises de décorations se passent dans le calme et la discipline, mais le feu couve. La propagande révolutionnaire s'intensifie et les brochures et tracts sont distribués, employant le terme de « chair à canon », affirmant que « les soldats russes ont été vendus contre des fournitures de munitions », etc.
Dans les Balkans, les et se comportent selon les souhaits de l'état-major français, la première des deux est même citée à l'ordre de l'armée pour les combats de Monastir. En France les soldats russes sont las de cette guerre, d'autant qu'aucune relève n'est prévue pour la troupe. Les comités de soldats russes réclament leur retour en Russie. Les troubles qui éclatent dès le dans l'armée française sont connus des soldats russes.
Pour éviter une mutinerie, les Russes sont envoyés au camp de Neufchâteau dans les Vosges et à Baye dans la Marne, où ils défilent le en chantant La Marseillaise et en ayant inscrit sur les drapeaux « SOCIALISME, LIBERTÉ, ÉGALITÉ », sans aucun appel à la poursuite de la guerre. L'ordre et la tenue demeurent corrects, des officiers sont même présents. Le général Palytzine, attaché militaire en France, dont dépend le corps expéditionnaire, apparaît monté sur un cheval blanc et entreprend de haranguer les hommes, faisant appel à leur sens du devoir. Mais interrompu, conspué, il doit se retirer précipitamment. En fin de journée, les désordres sont minimes et le général Édouard de Castelnau, dont dépend la division russe ( Armée) reçoit l'assurance que les choses vont rentrer dans l'ordre. Cependant, les soldats sont divisés entre loyalistes au gouvernement Kerenski, et communistes.
Devant la dégradation de la situation, le commandement militaire français s’inquiète de la possible contagion des idées révolutionnaires sur les soldats des armées françaises, dont bon nombre sont en rébellion larvée. Il décide de les isoler : les , et leurs sont alors déplacés loin du front au camp de La Courtine dans la Creuse, en . L'état-major leur laisse leurs armements et munitions, y compris les mitrailleuses.
Pour Léon Trotski, qui cite cet épisode dans son Histoire de la révolution russe, c'est aussi une tentative du gouvernement Kerenski, alors allié au général Kornilov et au Grand QG de l’armée russe, juste avant la tentative de soulèvement de Kornilov en d’expérimenter de nouvelles méthodes pour remettre au pas les soldats russes échappant à son contrôle sur tous les fronts.
La mutinerie
La , composée majoritairement de soldats communistes, arrive le à La Courtine, suivie de la troisième, plutôt loyaliste envers le gouvernement révolutionnaire. Au total, il y a près de et . Rapidement, le refus d'obéir aux officiers est définitif, ceux-ci n'ont plus de contact avec leurs hommes et logent en dehors du camp. Les officiers français attachés à la division russe sont également repoussés.
Dès leur arrivée, les soldats russes de la première brigade s'organisent pour rallier les loyalistes et déclarent : . Des rumeurs parcourent le camp selon lesquelles les soldats russes auraient été achetés par l'armée française avec la fourniture de fusils aux armées de Nicolas .
Les soldats de la , dont la grande majorité est d'origine paysanne, se méfient des ouvriers moscovites de la . Des heurts éclatent entre soldats des deux brigades et de la et 400 de la quittent le camp en compagnie d'officiers. Ils s'établissent sous des tentes au village de Felletin à de La Courtine. Le retour immédiat en Russie est à présent réclamé. Les autorités françaises considèrent ces troupes comme et sont décidées à les rapatrier.
Le camp de La Courtine devient alors un camp autogéré par les hommes de troupe et des sous-officiers, près de qui exigent du gouvernement provisoire de rentrer en Russie. Menés par des sous-officiers, Afanasie Globa et Baltaïs, les soldats prennent le pouvoir et gèrent les affaires du camp.. Baltaïs négocie sans résultat avec les émissaires de Kerenski leur retour en Russie. Afanasie Globa, président du Soviet du camp, qui demande de ne pas déposer les armes, est suivi par la majorité..
Plusieurs sommations adressées aux mutins, assorties de menaces du représentant du gouvernement russe, le général Zankevitch, demandant de remettre armes et munitions, restent lettre morte. La dernière, expirant le , n'a amené qu'environ à sortir du camp, par petits paquets et en trompant la surveillance des sentinelles mises en place par le soviet du camp. Le général Zankevitch constatant l'échec de son ultimatum, renvoie les transfuges avec quelques officiers au camp de La Courtine, leur donnant l'ordre de revenir le lendemain avec leurs armes. Pendant les négociations, les Russes fraternisent avec la population et participent aux travaux des champs, les hommes français étant au front.
Effrayé par l'intransigeance des soldats et du risque de contagion sur les soldats français, l’état-major français décide d'acheminer dans la nuit du 3 au d'infanterie, de mitrailleuses, de 75 et de cavalerie pour organiser un blocus du camp de La Courtine. Les consignes sont strictes : utiliser la force pour réduire la rébellion. Une compagnie d'artilleurs russes est également envoyée sur place. Les interventions du commissaire militaire du Gouvernement provisoire soviétique Isidore Rapp demeurent sans effets. Le , sous le commandement de camarades, les mutins manœuvrent pendant . Le , emmènent la au camp du Courneau près de Bordeaux, car il n'est pas question de les ramener au front, pour qu'ils se tiennent tranquilles. À la mi-août, une solution semble se dégager. Une brigade d'artillerie russe, forte d'environ destinée à l'armée d'Orient, sous le commandement du général Belaiev, et composée d'éléments fidèles est de passage en France. Ces forces renforcées par sélectionnés au sein de la , sont chargées de rétablir l'ordre. Cette force d'intervention se concentre d'abord à Aubusson et à partir du , au Mas-d'Artige.