Marcus Atilius Regulus est un personnage politique et militaire de la République romaine, appartenant à la gens Atilia, originaire de Campanie. Commandant malheureux durant la première guerre punique, il est une figure mythique parmi les Romains célèbres.
Biographie
Famille
Marcus Atilius Regulus, fils de Marcus, qui fut consul en -294Tite-Live Histoire romaine, X, 32.1, descend d’une ancienne famille campanienne. Il épouse une Marcia, et a au moins deux filsSilius Italicus, Puniques, VI, vers 403 et une fille, et ses deux fils sont consuls : Marcus en 227 av. J.-C. et Caius en 225 av. J.-C..
Le domaine familial apparaît modeste, sept arpents selon le chapitre de Valère Maxime sur la frugalité des anciens Romains. Il est cultivé avec l'aide d'un seul intendant, qui décède pendant que Regulus est en Afrique. Le domaine risquant de tomber à l'abandon et priver les siens de moyens de subsistance, le Sénat fournit une aide alimentaire à sa familleValère Maxime, Faits et paroles mémorables, IV, 6.
Son frère ou son cousin, Caius Atilius Regulus Serranus, est deux fois consul en 257 av. J.-C. et en 250 av. J.-C.
Premier consulat Il est élu consul une première fois en 267 av. J.-C.. Après la prise de Tarente en 272 av. J.-C., les Romains achèvent la conquête du sud de l'Italie en soumettant les peuples des Pouilles. Regulus bat les Salentins et s'empare de leur capitale Brindisi, port le plus proche de la Grèce et lieu idéal pour le développement des relations avec le monde helléniqueFlorus, I, 15 ; Eutrope, II, 17. Pour cette victoire, il se voit décerner les honneurs du triompheFasti triumphales .
Second consulat Pendant la première guerre punique, il est consul suffect en 256 av. J.-C. en remplacement du consul Quintus Caedicius, décédé pendant son mandat. Il commande la flotte romaine et vient mouiller devant Tyndaris, sur la côte nord de la Sicile. Il attaque une escadre carthaginoise avec une avant-garde de dix navires, mais les Carthaginois encerclent l'escadre romaine dont ils coulent neuf navires. Le navire de Regulus qui a pu fuir de justesse est rejoint par le gros de la flotte romaine, qui contre-attaque, capture dix navires et en coule huit, tandis que les autres se replient sur les îles LipariPolybe, Histoires, I, 25..
Après cet engagement, les Romains préparent un débarquement en Afrique, pour que Regulus et son collègue L. Manlius Vulso portent la guerre aux portes de Carthage. Leur flotte particulièrement nombreuse (330 vaisseaux) contourne la Sicile par l'est puis le sud, et se heurte à une escadre carthaginoise au cap Ecnome. Les navires romains parviennent à forcer les Carthaginois à se retirerPolybe, Histoires, I, 26-28..
Regulus et Vulso débarquent près de Carthage avec une armée romaine forte de quatre légions. Selon le De viris illustribus, il s'empara de 200 villes et de hommesIl est précisé que seul le DVI donne ces chiffres et curieusement, n'évoque ni l'épisode du serpent, ni les négociations avec Carthage. .. Plusieurs auteurs rapportent un épisode d'allure légendaire, à la fois prodige et présage favorable : près du fleuve Bagrada (aujourd'hui la Medjerda), les Romains se heurtent à un serpent monstrueux dont ils ne viennent à bout qu'avec une machine de guerre et dont la dépouille est envoyée à RomePeriochae de Tite-Live, XVIII ; Aulu-Gelle, Nuits Attiques, VI, 4 ; Pline l'Ancien, Histoires naturelles, VIII, 14 ; Silius Italicus, Punica, VI.. Regulus rencontre les armées puniques à Adys et remporte la victoire. Confiants dans une situation à leur avantage, et habitués à démobiliser leurs légions en fin d'année, les Romains décident de réduire leur corps expéditionnaire : tandis que Vulso ramène en Italie une partie de l'armée et la flotte chargée de butin, Regulus passe l'hiver sur place avec hommes et 500 cavaliers. La demande qu'il adresse au Sénat pour être remplacé par son successeur n'est pas suivie d'effetPeriochae de Tite-Live, 18 ; Valère Maxime, Faits et paroles mémorables, IV, 6.. L'année suivante, en 255 av. J.-C., Regulus reprend la guerre et s'empare de Tunis, position qui menace directement Carthage. Des négociations avec Carthage n'aboutissent pas, les Carthaginois refusent les exigences excessives de Regulus, qui veut leur imposer l’abandon de la Sicile et de la Sardaigne, le paiement des frais de la guerre, un tribut annuel, la reddition des prisonniers sans rançon, l’interdiction de faire la paix et la guerre sans l’autorisation du Sénat romain, l’obligation de secourir Rome en cas de besoin, la limitation de la marine de guerreDion Cassius, Fragments, CL..
Carthage préfère résister, engage le général spartiate Xanthippe et des mercenaires grecs, et mobilise ses citoyens. Grâce à ses éléphants de guerre et sa cavalerie, Xanthippe anéantit l'armée de Regulus à la bataille de Tunis et le fait prisonnier ; seuls peuvent s'échapperPolybe, Histoires, livre I, 29-35 ; Diodore de Sicile, livre XXIII, 12 ; Periochae de Tite-Live, 18 ; Eutrope, Abrégé de l'histoire romaine, livre II, 11 ; Appien, Histoire de Rome, les guerres puniques, 3..
Développement d'un mythe Les historiens antiques vont tirer des leçons morales du destin de Regulus. La première est une réflexion sur le retournement complet de situation, de vainqueur à vaincu et captif, et la versatilité de la Fortune, personnification du destin. Polybe souligne que son refus d'indulgence aux Carthaginois vaincus se retourna contre luiPolybe, I, 35. Diodore de Sicile reprend l'argument, disant que par son comportement insultant face aux malheurs des vaincus, il avait offensé la divinité et forcé les vaincus à se remobiliserDiodore de Sicile, livre XXIII.
La seconde vision est un récit édifiant qui fait de Regulus le synonyme du courage face à un sort qu'il devine cruel et de la virtus romaine du respect absolu de la parole donnée, qualité sacrée et divinisée par les Romains sous le nom de Fides populi romaniPierre Grimal, La civilisation romaine, Flammarion, Paris, 1981, réédité en 1998, , . Elle est aussi pour Valère-Maxime la justification de la destruction de Carthage lors de la troisième guerre punique, .
vignette|Regulus, 1828William TurnerTate Britain, LondresTurner, Tate Selon les annalistes romains, les Carthaginois proposent à Regulus de rentrer à Rome pour obtenir soit la cessation des combats, soit au moins un échange de prisonniers, sous réserve de sa parole d'honneur de rentrer à Carthage si sa mission échoue. La date de cet épisode est incertaine, et pourrait être située vers 251 av. J.-C.. Au moment de prendre la parole au Sénat romain, il déconseille, à la surprise générale, le choix de l'une de ces options, puis — fidèle à son serment — rentre à Carthage. Le résumé de Tite-Live indique seulement qu’il est exécutéPeriochae de Tite-Live, 18 tandis que Florus et Eutrope disent qu’il est horriblement torturé à mortFlorus, Histoire romaine, livre II, 2 ; Eutrope, Abrégé de l'histoire romaine, livre II, 14. D’autres sources abondent en détails, sans toujours concorder : Aulu-Gelle cite les Histoires de Tubéron, auteur de la fin de la République dont rien ne nous est parvenu, et affirme que les Carthaginois avaient administré un poison lent à Regulus avant de l'envoyer à Rome, pour le forcer à revenir à Carthage ; à son retour, ils l’auraient enfermé dans l’obscurité puis aveuglé en l’exposant face au soleil, les yeux exposés paupières cousuesAulu-Gelle, Nuits Attiques, livre VI, 4, lire en ligne. Silius Italicus, Appien et l'auteur du De viris illustribus urbis Romae racontent qu’on l’enferma dans une cage dont les multiples pointes lui interdisaient tout appui, et qu’il mourut de privation de sommeilSilius Italicus, Puniques, VI, 540 et suivants ; Appien, Guerres puniques, 5anonyme ou pseudo-Aurelius Victor, De viris illustribus urbis Romae, 40.
Diodore de Sicile rapporte que la veuve de Regulus et ses fils se vengèrent de la mort de leur mari et père en maltraitant deux prisonniers carthaginois, les enfermant dans un local minuscule et les privant de nourriture, ou selon Aulu-Gelle en les enfermant dans une caisse hérissée de pointes. L'un, nommé Bodostor, en meurt, l'autre, un Hamilcar inconnu par ailleurs, est sauvé de justesse et libéré par l'intervention des tribuns, alertés par les esclaves des Atilii que le sort des captifs avait apitoyésDiodore de Sicile, fragments du livre XXVIII, 12.
Postérité de Regulus Période antique Les auteurs romains vont placer Regulus au rang de leurs héros nationaux. Cicéron évoque à plusieurs reprises son exemple dans ses discours et ses traitésCicéron, Pro Sestio, 127 ; De finibus, livre II, XX, 65; De Officiis (Des Devoirs), III, 99sq. L’aide-mémoire de Lucius Ampelius mentionne Regulus dans la liste des Romains qui se sont sacrifiés pour la patrieLucius Ampelius, Mémorial, XX, de même que l'anonyme De viris illustribus urbis Romae.
Regulus apparaît comme un symbole multiple : général plusieurs fois vainqueur, puis battu, capturé et mis à mort, il est chez Tite-Live un exemple frappant des vicissitudes de la fortuneTite-Live, Histoire romaine, XXVIII, 42, ce qui devient un lieu commun repris au par Ammien MarcellinAmmien Marcellin, Histoire de Rome, XIV, XI, 32. Il représente la fidélité au serment, poussée jusqu’à la mort. Dans une de ses Odes, Horace loue son refus de concéder aux Carthaginois un rachat des prisonniers romains, et le courage de son attitudeHorace, Odes, III, 5.
Le sort de Regulus alimente les réflexions de Sénèque sur la Providence. Il résout le paradoxe d'un homme vertueux accablé par une Fortune qui serait versatile en considérant que cette Fortune lui fournit en réalité l'occasion de faire preuve de sa valeur et de donner une grande leçon d'héroïsme : Sénèque, De providentia, III, 9..
Les premiers auteurs chrétiens, qui sont formés à la rhétorique latine et qui utilisent les mêmes références historiques que les auteurs classiques, utilisent à leur tour Regulus, figure qui préfère affronter la mort plutôt que de renoncer à son engagement : Tertullien dans son apologie du martyr vante son courage face à la mort, et le qualifie de « vainqueur dans la captivité »Tertullien, Apologétique, L, 5. Certains dont Cyprien de Carthage étayent leur démonstration de la fausseté des dieux romains et des augures en soulignant que son respect des augures n’avait pas garanti la victoire pour Regulus, et plus largement les succès de RomeCyprien de Carthage, De la vanité des idoles ; Minucius Felix, Octavius, 25.
Plus tard au , Augustin d'Hippone dans la Cité de Dieu tire argument du destin malheureux de Regulus en dépit de sa religion et le généralise à celui de Rome saccagée par les barbares Augustin d'Hippone, La cité de Dieu, 1, 15.
Période moderne
L’édifiante et héroïque histoire de Regulus figure en bonne place dans le célèbre manuel scolaire de latin De viris illustribus, recueil de biographies simplifiées rédigé par l'abbé Lhomond au à destination des classes de sixième, et qui est resté en usage en France jusqu'au milieu du , ce qui contribue à populariser le destin de Regulus, tel que l'ont rapporté les auteurs anciens.
Le public cultivé était donc familier du destin tragique de Regulus, et les artistes pouvaient créer des œuvres sur ce thème.
Œuvres écrites
En France, dès 1582, Jehan de Beaubrueil produit une tragédie Regulus : Tragédie dressée sur un faict des plus notables qu'on puisse trouver en toute l'histoire romaine. Jean Desmarets de Saint-Sorlin compose en 1671 un poème héroïque Régulus, ou le Vrai généreux, et Nicolas Pradon rédige une tragédie Regulus en 1688. En Angleterre, le drame héroïque est en vogue, et le dramaturge John Crowne joue un Regulus en 1692.