David Kellogg Lewis, né le à Oberlin (Ohio) et mort le à Princeton (New Jersey), philosophe américain, est l'une des figures majeures de la philosophie analytique contemporaine.
Après avoir enseigné brièvement à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA) il rejoint l'université de Princeton jusqu'à la fin de sa carrière. Il a été, avec Nicholas Wolterstorff, l'étudiant de Donald Cary Williams. Il est aussi souvent associé à la communauté philosophique australienne à laquelle il a rendu visite tous les ans pendant plus de 30 ans.
Le philosophe David Lewis est surtout connu pour avoir défendu la théorie du réalisme modal selon laquelle il existe plusieurs mondes possibles concrets et causalement isolés les uns des autres. Sa défense détaillée de cette position dans De la Pluralité des mondes (1986, trad. fr. 2007) a exercé une influence importante sur les débats ultérieurs en métaphysique.
On lui doit aussi des contributions fondamentales en philosophie du langage et de l'esprit, en métaphysique analytique, en épistémologie et en logique philosophique.
Logique modale David Lewis a proposé une interprétation originale de la logique modale, la théorie des contreparties, qui constitue depuis lors une alternative à la logique modale de Saul Kripke.
La sémantique de Kripke comme point de départ La logique modale de Kripke se fonde sur une sémantique dont la fonction est de rendre compte des propositions modales comme « il est possible que p » en termes de propositions assertives comme « il est vrai que p ». Le naturalisme philosophique, adopté par Kripke et la majorité des philosophes analytiques à la suite de Quine, semble en effet ne pas être compatible avec des énoncés où les objets et les événements sont caractérisés en termes modaux. Kripke élabore alors une sémantique des mondes possibles (notés w). Les mondes possibles sont des ensembles d'individus et de propriétés. L'ensemble des mondes possibles (noté W) comprend le monde actuel.
Dans cette sémantique, une proposition p est nécessaire si et seulement si p est vraie dans tous les mondes possibles (proposition assertive) ; une proposition p est seulement possible si et seulement si p n'est pas vraie dans au moins un monde possible, etc. Si, par exemple, il est nécessaire que Socrate soit sage, cela signifie que Socrate est sage dans tous les mondes possibles, et qu'il n'existe pas de monde possible où il ne soit pas sage. On dit alors que l'opérateur de nécessité "" est l'équivalent du quantificateur universel "∀", tandis que l'opérateur de possibilité "◊" est l'équivalent du quantificateur existentiel "∃". La modalité apparait ainsi comme une quantification sur des mondes possibles à l'intérieur desquels les événements se réalisent.
Pour Kripke, il y a toujours un monde possible où un individu est différent de ce qu'il est en réalité. Il y a par exemple toujours un monde possible où Socrate n'est pas sage, car Socrate aurait pu ne pas être sage (au sens où il est concevable qu'il ne le soit pas). Tel est le principe de l'« identité transmondaine » ou identité à travers les mondes possibles. Ce point est fortement contesté par Lewis. et sa théorie des contreparties offre une option alternative.
La théorie des contreparties
Le problème qui se pose d'après Lewis avec la théorie de Kripke est que si l'on a une série suffisamment longue de mondes possibles et si l'on fait varier, même de manière infinitésimale, les caractéristiques d'un individu de monde en monde, alors tout ce qui existe peut être changé en n'importe quoi, Socrate en un vase par exemple, ce qui est non seulement contraire au bon sens mais également incompatible avec le naturalisme philosophique. Pour cette raison, notamment, Lewis a proposé sa théorie des contreparties :
« La relation de contrepartie (counterpart relation) est notre substitut de l'identité des choses à travers les mondes. Là où certains affirment que vous existez dans plusieurs mondes, dans lesquels vous avez des propriétés quelque peu différentes et où vous arrivent des choses dans une certaine mesure différentes, je préfère dire que vous existez dans le monde actuel et dans aucun autre, mais que vous avez des contreparties dans de nombreux autres mondes. Vos contreparties vous ressemblent étroitement à beaucoup d'égards, dans le contenu et le contexte. Elles vous ressemblent plus que les autres choses dans leurs mondes. Mais elles ne sont pas vous. »D. Lewis, "Counterpart Theory and Quantified Modal Logic" (1968), Philosophical Paper, Oxford University Press, 1983, repris et traduit dans Métaphysique contemporaine : Propriétés, mondes possibles et personnes, Vrin, .
La contrepartie d'une chose est un individu numériquement différent mais similaire de cette chose. Pour Lewis, « la relation de contrepartie est une relation de similarité »D. Lewis, Philosophical papers, vol. 1, Oxford, Oxford University Press,1983, p. 28. La similarité (ou ressemblance) entre deux individus n'est pas l'identité de ces deux individus mais le fait pour ces individus d'avoir des caractéristiques en commun. La transitivité de l'identité (si x=y et y=z alors x=z) ne s'applique donc pas aux contreparties.
Si Lewis rejette ainsi l'idée qu'un individu dans un monde possible puisse être numériquement identique à un individu dans un autre monde possible (identité « transmondaine »), c'est aussi pour des considérations liées à sa conception de la réalité des mondes possibles.
Métaphysique des mondes possibles Réalisme modal et théorie indexicale
C'est avec David Lewis qu'a été soutenue pour la première fois la thèse qualifiée de réalisme modal :
« Y a-t-il d'autres mondes ? Je dis qu'il y en a. Je plaide pour la pluralité des mondes, ou réalisme modal... qui soutient que notre monde n'est qu'un monde parmi de nombreux autres. Il y a d'innombrables autres mondes, d'autres choses inclusives. Nous et ce qui nous entoure, même éloignés dans le temps et l'espace, constitue notre monde. [...] Les mondes sont isolés : il n'y a ni relations spatiotemporelles entre des choses qui appartiennent à des mondes différents, ni une chose survenant dans un monde qui cause la survenance de quelque chose dans un autre monde. »D. Lewis, On the Plurality of Worlds, Oxford, Blackwell, 1986, , repris et traduit dans Métaphysique contemporaine : Propriétés, mondes possibles et personnes.
Cette thèse du réalisme modal, du moins dans sa version Lewisienne, n'affirme pas seulement que tous les mondes possibles existent ; elle affirme également que ces mondes existent parce qu'ils sont tous « actuels », d'un certain point de vue. La réalité d'un monde possible consiste même dans cette « actualité » qui est à comprendre en un sens indexical. Selon l'interprétation indexicale, « le monde actuel » signifie seulement « ce monde », « le monde dans lequel nous sommes ». L'actualité du monde ne consiste en rien d'autre que dans le fait d'être ce monde là.
Mais que veut dire « ce monde là » ? Le sens d'une expression indexicale consiste à faire référence au locuteur qui la produit (ex. "je") ou à sa situation dans l'espace ou le temps (ex. "ici" ou "maintenant"). Par conséquent, la référence de ce type d'expressions peut varier en fonction de l'identité ou de la situation du locuteur. Le fait pour un monde d'être ce monde ne constitue donc pas une caractéristique intrinsèque du monde en question, mais une caractéristique relationnelle — celle d'être notre monde, ou d'être le monde auquel nous nous référons. D'après la théorie indexicale, l'actualité est une propriété que le monde actuel possède non pas absolument, mais relativement à ses habitants. Considéré absolument, l'actuel n'a pas un statut différent du possible, et il n'a pas de prééminence ontologique sur les autres mondes.
L'illusion modale Ce n'est pas le même lieu qui est désigné par deux habitants des États-Unis lorsque le premier situé en Californie dit « il fait souvent beau dans ce pays » alors que l'autre situé au Massachusetts dit « il pleut souvent dans ce pays ». De la même façon, dans un monde possible différent du nôtre, ses habitants disent « ce monde » ou « notre monde » en désignant leur monde comme actuel, tout comme nous le faisons à propos du nôtre. Mais en disant « ce monde » ou « notre monde », nous pensons spontanément qu'il est le seul actuel. Telle est l'illusion modale que dénonce Lewis, une croyance illusoire qu'il considère enracinée dans notre égocentrisme.
Cette croyance est l'équivalent modal de ce que serait l'illusion solipsiste d'une personne parfaitement auto-centrée pour qui tous les indexicaux ne feraient référence qu'à sa seule situation ou à sa seule personne, l'usage approprié du mot "je" lui étant réservé. L'« actualisme naïf » – pensée naïve selon laquelle notre monde est le seul actuel – devient alors l'équivalent du solipsisme qui, en niant l'existence des autres personnes, nie du même coup l'existence d'autres points de vue véridiques sur le monde.
Métaphysique des propriétés et des objets
vignette| A l'instar de cette huile sur toile de style pointilliste (Paul Signac, Femmes au puits, 1892), le monde de Lewis est une composition très riche de qualités pures dont chacune est localisée dans l'espace-temps. Atomisme des propriétés La métaphysique de David Lewis est une forme d'atomisme ou de « pointillisme »Butterfield, 2006.. Elle conçoit la réalité comme une collection de points déterminés, chacun doté de qualités propres ou intrinsèques, réalité que D. Lewis compare à une mosaïque. Il compare également la constitution fondamentale de la réalité aux points d’une imprimante à aiguille, qui ne sont pas perçus comme tels, mais qui, à un niveau plus global, dessinent des lettres ou des images bien visibles. Les points d’espace-temps où s’instancient les qualités sont analogues aux tesselles d'une mosaïque ou aux points d’impression de l’imprimante à aiguilles.
Cette conception atomiste des propriétés du monde est associée à la thèse dite de « la survenance humienne » F. Nef, « La philosophie de David Lewis », Klesis, 2012 : 24, p. 78., en référence au philosophe David Hume qui refusait l'idée qu'il existe des connexions nécessaires dans la nature. Selon les propres mots de Lewis, cette thèse énonce que :
« […] tout ce qui existe dans le monde est une vaste mosaïque d'affaires locales de faits particuliers, rien qu'une petite chose et puis une autre et ainsi de suite. Nous avons la géométrie : un système de points avec des relations externes de distance spatio-temporelle entre eux. […] En ces points se trouvent des qualités locales : des propriétés intrinsèques parfaitement naturelles qui n'ont besoin de rien de plus grand qu'un point auquel être instanciées. En bref : nous avons un arrangement de qualités. Et c'est tout. Il n'y a pas de différence sans différence dans l'arrangement des qualités. Tout le reste survient sur cet arrangement. »D. Lewis, De la pluralité des mondes (1986), Editions de l'éclat, Paris, 2007, introduction, pp. IX-X.
Le terme de survenance signifie dans ce contexte que la distribution des propriétés physiques fondamentales sur l'ensemble des points de l'espace-temps détermine tout ce qu'il y a dans le monde (en termes plus techniques : si les propriétés A surviennent sur les propriétés B alors la distribution des propriétés A est identique à la distribution des propriétés B).. Cette thèse est au centre de la métaphysique de Lewis, qualifiée pour cette raison de « métaphysique humienne » car, d'une part, elle énonce en quoi consiste la structure profonde du monde – une collection de choses ponctuelles – et, d’autre part, elle nie l'existence de connexions nécessaires dans la nature, y substituant le principe d'une simple conjonction entre les choses (« juste une petite chose et puis une autre »).
Principe de combinaison libre