Cet article traite de la tranche d'histoire du Parti communiste (PC) français pendant la drôle de guerre, soit entre le (date de la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne) et le , date de l'entrée de l'armée allemande dans Paris.
La signature du Pacte germano-soviétique le ébranle le parti, qui voit plus du tiers de ses députés se désolidariser de la nouvelle ligne de condamnation de la « guerre impérialiste » dictée par le Komintern. La direction, elle, suit les directives du régime de Staline, après avoir justifié l'invasion soviétique de la Pologne, soutient les propositions de paix de Staline et de Hitler.
L'appui du parti au Pacte germano-soviétique entraîne sa dissolution en par les gouvernements Daladier IV et V.
Dans la clandestinité, le parti est confronté dans les mois qui suivent à la dissidence d'une partie de ses élus et militants mais continue de condamner la guerre menée par le Royaume-Uni et la France et soutient l'agression soviétique de la Finlande (Guerre d'Hiver ).
Les députés membres du groupe ouvrier et paysan français (groupe communiste reconstitué) qui n'ont pas condamné le Pacte germano-soviétique sont déchus de leur mandat le et condamnés le à quatre ans de prison avec sursis ou cinq ans de prison ferme et à cinq ans de privation de leurs droits civiques et civils.
Contexte historique : des accords de Munich à l'entrée en guerre À la veille de la guerre, le Parti communiste français est le plus puissant d'Europe occidentale. Il compte environ mais seulement , contre 167 pour le Parti radical.
Le , Édouard Daladier et Arthur Neville Chamberlain signent avec Adolf Hitler et Benito Mussolini les accords de Munich, qui donnent une partie de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne. À la Chambre des députés, avec seulement deux autres députés, les 73 communistes rejettent les accords. Les communistes sont persuadés que la France et le Royaume-Uni, qui ont refusé une alliance avec l'Union soviétique, ont voulu détourner les foudres allemandes vers les Soviétiques. Jusqu'alors, les communistes français n'avaient pas de mal à concilier leur fidélité à l'URSS et l'antifascisme. Toutefois, le , ils sont totalement pris au dépourvu en apprenant par la radio et les journaux la signature du Pacte germano-soviétique.
Après l'Anschluss de l' Autriche et de la Tchécoslovaquie, le régime nazi lorgnait du côté de la Pologne en faisant valoir des droits sur le corridor de Dantzig. Dès le mois de , les diplomates soviétiques à Berlin avaient commencé à prendre langue avec leurs homologues allemands. Des pourparlers secrets avaient été engagés, qui devaient permettre à l'URSS de rester à l'écart d'un conflit, jugé inévitable.
Le Pacte est signé le , des accords secrets prévoyant le partage de la Pologne. Le , deux jours après l'invasion de la Pologne, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l'Allemagne. Pendant quelques jours, les communistes français essayent de concilier leur fidélité à l'URSS et leurs convictions antifascistes. Ils sont troublés et connaissent quelques défections à la base, mais dans l'ensemble, ils ne mettent pas en doute le bien-fondé du Pacte. Il n'est pas question de le désavouer. Dans l'immédiat, il n'y a aucune explication et aucune consigne ne leur parvient par les canaux habituels de l'Internationale. Pour recevoir des explications, ils envoient alors à Moscou Arthur Dallidet, accompagné d'un de ses adjoints, Georges Beaufils. En attendant les explications, ils votent à l'Assemblée nationale les crédits de guerre le , et le chef du parti, Maurice Thorez, rejoint son unité.
Entrée en guerre de la France et dissolution du parti En fait, la rupture est déjà consommée avec le président du Conseil de l'époque, Édouard Daladier, qui interdit la presse communiste le et fait arrêter les militants communistes qui distribuent des tracts en faveur du PacteP. Smirnov, Le Komintern et le Parti communiste français pendant la « drôle de guerre », 1939-1940. (D'après les archives du Komintern)], Traductrice : Marie Tournié, Revue des Études Slaves, Année 1993, 65-4, pp. 671-690. La crise à l'intérieur du parti, et jusqu'au plus haut niveau, est profonde. 22 des communistes quittent le groupe communiste à la chambre des députés et le parti lui-même pour créer un nouveau groupe parlementaire : l’Union populaire française. Il y a de plus trois autres dissidents. Au total, plus du tiers des députés communistes se désolidarisent du Pacte germano-soviétique et quittent, au moins provisoirement, le parti.
Début , alors que la France est entrée en guerre, le secrétariat du Comité exécutif de l'Internationale communiste envoie un télégramme, dont la direction du parti prend connaissance entre le et le du même mois, dans lequel il précise : , et . Les dirigeants du PC redresseront leur ligne politique en fonction de cette directive. Après l'entrée des troupes soviétiques en Pologne, le parti approuve cette intervention.
Daladier dissout le Parti communiste le . Léon Blum prend publiquement position contre cette interdiction, tout en réprouvant le PC : , écrit-il dans Le Populaire du . Il ajoute : .
Soutien des propositions de paix germano-soviétiques Le , l'Allemagne et l'URSS signent le « Pacte d'amitié et de démarcation de la frontière » et déclaration commune, qui réclame l'arrêt immédiat de la guerre. De nouveaux protocoles secrets incluent la Lituanie dans la « sphère d'intérêt » de l'URSS. La direction du Parti communiste décide de soutenir les propositions de paix en les présentant comme l'initiative de l'URSS. La lettre à Édouard Herriot, signée par 44 députés communistes sur 74, appelle le Parlement à débattre du qu'ils souhaitent . Contrairement à l'espoir de ces députés, la paix n'est cependant possible que dans les conditions imposées par l'Allemagne qui prévoient la conservation des conquêtes allemandes en Pologne. La lettre accuse l'Angleterre et la France d'être des « fauteurs de guerre » et donne ainsi à la presse des raisons d'accuser les communistes de « trahison ». Le gouvernement Daladier saisit l'occasion fournie par la lettre pour en finir avec la dernière organisation communiste légale, le Groupe ouvrier et paysan. Le , il clôt la session parlementaire, privant les députés de leur immunité.
À Moscou, Dallidet et Beaufils n'ont pu rencontrer que des personnalités de second plan. Ils rentrent en France sans véritable éclaircissement sur les intentions soviétiques. C'est à la fin du mois de septembre que Georgi Mikhailov Dimitrov, secrétaire de l'Internationale, fait parvenir à Paris des directives beaucoup plus sérieuses, transmises par Raymond Guyot, en poste à Moscou en tant que secrétaire général des jeunesses de l'Internationale. Ordre est donné de cesser les attaques contre les Allemands et de ne plus dénoncer que la « guerre impérialiste » des Britanniques et des Français.
Les communistes qui quittent le parti pour cause de désaccord avec le Pacte sont l'exception. Dans le groupe parlementaire où les défections sont particulièrement nombreuses, on compte finalement 25 démissions sur les 72 députés du groupeBernard Pudal, Le député communiste : 1920-1940. Éléments pour une analyse des logiques de fidélisation au sein du PCF, Histoire & Mesure, Année 1986, 1-2, pp. 49-68, dont deux membres du Comité central. Les autres députés sont arrêtés, déchus de leur mandat le et condamnés le par le tribunal militaire de Paris à quatre ans de prison avec sursis ou cinq ans de prison ferme, ou francs d'amende et cinq ans de privation de leurs droits civiques et politiques pour appartenance au groupe ouvrier et paysan et pour avoir Condamnation des ex-députés communistes, Le Matin, 4 avril 1940, sur gallica.bnf.fr.. Certains seront emprisonnés en France et déportés en Algérie. Ils seront libérés après le débarquement allié en Afrique du Nord en 1943. D'autres vivront dans la clandestinité en France, et certains seront tués par le régime de Vichy.
En , des représentants du Parti négocient avec les autorités allemandes la reparution légale de L'Humanité..
Repli de la direction sur la Belgique, désertion de Thorez et plongée dans la clandestinité L'Internationale décide de regrouper son appareil et l'essentiel de la direction française en Belgique. Eugen Fried, le délégué de l'Internationale qui suit le parti français, s'y installe le . Giulio Cerreti reçoit le premier l'ordre de le rejoindre et est suivi de Maurice Thorez, Jacques Duclos, Arthur Ramette et Maurice Tréand. Un ordre officiel de Dimitrov, transmis par Mounette Dutilleul, enjoint à Thorez de déserter. Dans la nuit du 4 au , il quitte son poste de Chauny et passe la frontière belge. Il arrive à Moscou le et y reste en secret.
Pour la vie quotidienne des communistes, le fait majeur à partir du est qu'on ne peut plus être communiste que mobilisé, clandestin ou emprisonné. Cette règle reste en vigueur jusqu'à la Libération, en , mais à partir de , on ne peut plus être mobilisé. En , tous les hommes jusqu'à 40 ans sont mobilisés. Jacques Duclos, Benoît Frachon et Charles Tillon ont passé la limite d'âge. Pour ces responsables, qui ne sont pas mobilisés, mieux vaut ne plus dormir chez soi. Ceux qui ne sauront pas appliquer cette consigne de sécurité se feront arrêter. Ainsi, la moitié du Comité central et trois membres du Bureau politique, Marcel Cachin, Pierre Sémard et François Billoux, se retrouvent incarcérés.
Malgré le petit nombre de défections au sein de l'appareil, le PC, dans son ensemble, est complètement désorganisé. Il dispose bien d'un appareil clandestin, avec des planques, des caches de rechange, des imprimeries, mais il semble bien que l'hypothèse de la mobilisation n'ait pas été envisagéeStéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, Ramsay, 1980, p.56-57; Courtois cite notamment Giulio Cerreti. C'était pourtant une condition de l'adhésion à la Troisième Internationale que de maintenir en place l'appareil clandestin. Ainsi, même si le parti avait pu mener une vie légale, il aurait dû être préparé à passer, volontairement ou non, dans la clandestinité. La plupart des responsables sont des hommes jeunes, qui sont allés peupler les casemates de la ligne Maginot. La conjonction de la mobilisation et de la dissolution du parti provoque cette désorganisation, que la mise sur pied d'un appareil clandestin avait précisément pour vocation d'éviter.
Nouvelle organisation du Parti, suivi de la ligne de l'Internationale et répression Les dirigeants qui ne sont pas mobilisés par l'armée et que l'Internationale ne transfère pas à Bruxelles sont envoyés dans les différentes régions. Ainsi, Charles Tillon sera responsable régional à Bordeaux, Gaston Monmousseau à Marseille et Auguste Havez en Bretagne.
À Paris, le parti maintient une activité minimale : distributions de tracts, parution épisodique de L'Humanité clandestine. Le , le premier numéro paraît sous la direction de Benoît Frachon. Le journal déclare que les communistes, en France comme en Allemagne, sont . Il appelle les travailleurs à s'unir « contre la dictature de Daladier ». Bien qu'elle suive pour l'essentiel les directives de l'Internationale, la direction du parti s'en distingue par son appel à la lutte contre l'hitlérisme et la dénonciation des du gouvernement français. Depuis MoscouAnnie Kriegel & Stéphane Courtois, Eugen Fried, le grand secret du PCF, Seuil, 1997, ., André Marty s'active en particulier pour que la direction française sa ligne politique et prend lui-même position contre la « guerre impérialiste ». Se référant à l'action des députés communistes qui avaient voté les crédits de guerre et leur déclaration de septembre dans l'esprit de l'« Union nationale », il prépare un véritable acte d'accusation contre la direction du parti. Il reproche notamment au manifeste du de ne contenir « aucune attaque contre Daladier et le gouvernement actuel » et de ne dénoncer « pas suffisamment l'attitude de la social-démocratie ».