Le Potez 540 est un multiplace de combat français de l'entre-deux-guerres, qui symbolise l'application à la française des théories du célèbre général italien Giulio Douhet. Utilisé durant la guerre civile espagnole par une escadrille internationale commandée par André Malraux, il était encore employé au début de la Seconde Guerre mondiale par l'armée de l'air française comme avion de reconnaissance.

Conception Le concept BCR Le Pierre Cot, ministre de l'Air, signa un décret séparant l'Aéronautique militaire des armes terrestre et navale. Il y avait alors urgence à rénover le parc aérien de la nouvelle armée de l'air, et en particulier les aviations de bombardement et de reconnaissance. Soit 631 bombardiers Breguet 19 et LeO 20 (issus d'un programme datant de 1923), Amiot 122 et Blériot 127, mais aussi Breguet 19, Breguet 27 et Potez 25 de reconnaissance à remplacer. En le Conseil supérieur de l'air adopta un programme visant au réaménagement des bases aériennes, à la réorganisation des unités et au renouvellement complet du parc. Le Plan I fut voté par le parlement le . Il prévoyait l'achat de 350 bombardiers, 350 chasseurs et 310 avions de renseignement, soit appareils modernes à construire en comptant le volant. La grande nouveauté de ce programme était l'abandon des traditionnels biplaces de bombardement et d'armée au profit de multiplaces polyvalents désignés BCR.

Tirant les enseignements de la Grande Guerre, le général Giulio Douhet avait développé une théorie de la maîtrise de l'air et défini les concepts de guerre totale et de guerre d'usure. Selon lui la défense du territoire relevait des forces terrestres et navales, tandis que l'aviation, arme suprême, frappant les centres vitaux de l'adversaire, tels qu'usines, arsenaux ou voies de communication, provoquant l'effondrement rapide de l'adversaire. Toujours selon Douhet, l'issue d'un combat aérien était déterminé par la puissance de feu des protagonistes, la vitesse n'intervenant que dans l'interception ou la fuite. D'où l'émergence du concept de l'avion de bataille ou croiseur aérien fortement armé, capable d'assurer seul sa défense et de bombarder massivement les zones urbaines et industrielles après acquisition de la maîtrise du ciel.

C'est de ce principe simpliste que naquit en France au début des années 1930 le concept du multiplace Bombardement, Chasse, Reconnaissance (BCR), solution miracle qui devait permettre de doter la nouvelle armée de l'air d'un seul appareil pour assurer à la fois les missions d'observation aérienne qu'elle devait assurer au profit de l'armée de terre, et compléter les forces de bombardement. Le programme BCR fut formalisé en et les constructeurs français invités à concevoir une machine de 5 à avec un équipage de 4 à 5 hommes, armé de mitrailleuses en tourelles, capable de transporter de bombes, des appareils photographiques et un équipement radio. Il devait pouvoir évoluer à à une altitude de croisière de avec un rayon d'action de à . Un tel programme n'était réalisable qu'en acceptant des compromis et les avions issus des programmes BCR furent en fait utilisés, en France du moins, principalement aux missions de reconnaissance.

Trois appareils furent testés initialement, les Breguet 460, et Bloch MB.130. Mais finalement, c'est le Potez 540 qui fut retenu et commandé en série.

La solution Potez Dessiné par l'ingénieur Coroller et construit sur fonds propres, le prototype de ce quadriplace fut mis en chantier le et prit l'air le 14 novembre 1933, piloté par Labouchère, un record de rapidité pour l'époque. C'était un curieux mélange de modernité (postes fermés, train semi-escamotable, postes de tir équipés de tourelles, canon de à tir automatique Hispano S9 équipant la tourelle supérieure, …) et d'archaïsme (construction en bois, volumineux fuselage de section rectangulaire comportant deux grands panneaux en bois, aile haute semi-cantilever à structure métallique entoilée, une forêt de mats soutenant les moteurs suspendus sous la voilure, …). Équipé d'une double dérive, le prototype était tracté par des moteurs 12 cylindres en V refroidis par eau Hispano-Suiza 12Xbrs de ( à ) entraînant des bipales en bois à pas fixe. Cet appareil était maniable, dépassait avec ses équipements militaires, équipé pour le vol nocturne et le PSV, mais pénible à piloter en raison de vibrations importantes au niveau des fuseaux-moteurs. 4 appareils de présérie ( à 5) à moteur Hispano-Suiza 12Xirs/Xjrs (la puissance est identique mais le sens de rotation des hélices est inversé) et hélices tripales métalliques furent commandés dès la fin 1933.

Les essais officiels débutèrent le au Centre d'essais du matériel aérien (CEMA), pour s'achever le , période durant laquelle le prototype subit quelques modifications : pour améliorer la stabilité un empennage monodérive fut essayé puis adopté, le train d'atterrissage fut renforcé, on essaya en vain d'améliorer le freinage, la disposition du poste de pilotage fut revue, les bipales en bois remplacées par des tripales métalliques à pas variable. D'autres motorisations furent également expérimentées : un Potez 541 reçut des moteurs 14 cylindres en double étoile à refroidissement par air Gnome et Rhône 14Kdrs de . Cet appareil fut refusé par l'armée de l'air, mais servit de base au Potez 543, version d'exportation dont le gouvernement roumain commandera 10 exemplaires courant 1935, commande ramenée par la suite à 8 appareils. Ces appareils ainsi que l'unique Potez 541 furent livrés entre 1936 et 1939.

Le le prototype fut remis à l'armée de l'air. La mise en place du Plan I de rééquipement de l'armée de l'air permit fin décembre de régulariser la commande des 4 appareils de présérie et de commander un prototype Potez 542 à moteurs Lorraine Petrel 12Hdrs/Hers de et 39 Potez 540 ( à 44). Ces appareils de série, comme les suivants, étaient quintuplaces, et le canon Hispano-Suiza de en tourelle dorsale fut remplacé par une classique mitrailleuse MAC 34 de . Équipés d'hélices tripales métalliques Ratier, ces bimoteurs devaient remplacer les multiplaces de combat Breguet 413/414 dont la commande fut annulée début 1935.

L'annonce du réarmement allemand entraîna le une nouvelle commande de 50 Potez 540 ( à 94) mais aussi de 40 Potez 542 ( à 134), dont le prototype Potez 542-01 avait fait son premier vol le . Enfin le général Denain réagit à l'annonce du rétablissement du service militaire en Allemagne, violation manifeste du traité de Versailles, en commandant un an plus tard 6 Potez 540 ( à 140) et 10 Potez 542 ( à 150) à Potez, mais aussi 30 appareils chez Blériot ( à 180), 20 à la société Latécoère ( à 200) et 40 à produire par l'usine Breguet de Saint-Nazaire ( à 240). Ces 90 dernières machines étaient toutes de type 540. Les premiers Potez 540 de série sortirent d'usine à Méaulte en . Ils rééquipèrent les GR I/54 au Bourget et GR I/33 à Nancy, puis le GR I/55 à Lyon-Bron et le Groupe de reconnaissance autonome de Cazaux. Les Potez 542 sortirent à leur tour d'usine en 1936, permettant au GR II/33 d'abandonner enfin ses Potez 25.

Dans le cadre du Plan II de rééquipement de l'armée de l'air, approuvé en , on note encore la commande de 3 Potez 540 ( à 243) et 16 Potez 542 ( à 259) début 1937. Ces appareils étaient de type TOE, donc tropicalisés en vue d'utilisation dans les colonies. 1937 vit donc la livraison des derniers appareils (40 Potez 540 et 24 Potez 542), et le début de leur déploiement outre-mer : Afrique du Nord, mais aussi Liban, Afrique équatoriale et finalement Indochine.

Avec les appareils roumains ce sont donc 270 Potez 54x qui ont été construits.

Carrière opérationnelle La guerre civile espagnole vignette|300px|Le Potez 540 Ñ des forces aériennes de la République espagnole. Le destin tragique de cet appareil a inspiré à André Malraux son film Espoir, sierra de Teruel, adaptation au cinéma de son roman L'EspoirPhotos des Potez 540 espagnols. Le la Légion étrangère espagnole, commandée par le général Franco, entra en rébellion contre le gouvernement de Madrid. Le le mouvement gagna des casernes en Espagne et le José Giral, chef du gouvernement espagnol sollicita l'aide du Président du Conseil français, Léon Blum. Alors que les troupes marocaines débarquaient en Andalousie et faisaient rapidement mouvement sur Madrid, soutenus par des avions saisis à Séville, Blum acceptait de fournir une vingtaine d'avions de bombardement. Mais le gouvernement de Front populaire français était partagé sur la question et le Président de la République Française Albert Lebrun opposé à une aide directe. Léon Blum décida donc d'aider les Républicains espagnols avec discrétion, attitude qu'il justifia par le traité franco-espagnol signé quelques mois plus tôt. Pierre Cot, ministre de l'Air et chaud partisan d'une aide à l'Espagne républicaine, chargea son chef de cabinet Jean Moulin de suivre le dossier espagnol. Les services du ministère de l'Air recensèrent les avions disponibles ou en cours de production pouvant être vendus. On trouva un lot de Potez 540/542 et, le , vingt machines en attente de livraison à l'armée de l'air quittèrent Étampes pour Toulouse. Ces avions étaient désarmés et la présence à bord de personnel de l'armée de l'air strictement interdite. Ils furent ostensiblement livrés à la compagnie aérienne LAPE, dont les pilotes assurèrent le convoyage entre Toulouse et Barcelone. 5 appareils passèrent en Espagne entre le 15 et le 18 aout 1936, un autre fin septembre. Mais les mitrailleuses Vickers de qui devaient équiper ces bimoteurs n'arrivèrent jamais à destination, pas plus que les lance-bombes.

Pendant ce temps, à Paris, André Malraux, membre du Comité mondial antifasciste, organisait chez lui une annexe de l'ambassade d'Espagne aux fins de recruter des pilotes et organiser administrativement et financièrement leur transfert vers l'Espagne, sans expérience aéronautique ou militaire, mais avec enthousiasme. Grâce à Jean Moulin il obtint une liste de pilotes réservistes susceptibles de volontariat.

Tous ces efforts aboutirent à la constitution à Barcelone de lEscuadrilla España, transférée le à Madrid, où le gouvernement espagnol, réticent devant ces mercenaires bien payés et indépendants, accepta de leur confier les 5 Potez, et quelques vieux chasseurs Nieuport 52 pour les escorter. Symboliquement les Potez furent identifiés par les lettres E, S, P, A et Ñ que Malraux fit peindre sur les dérives. L'aviation nationaliste étant encore mal organisée et équipée de vieux avions saisis au gouvernement espagnol, les premières missions de l'Escadrille Espagne furent spectaculaires : le , le groupe attaqua par surprise un aérodrome secret des insurgés près d'Olmedo, épisode romancé dans un des chapitres de L'Espoir. Le trois avions seulement étaient en état de vol, les autres ayant été endommagés par la chasse adverse. Le , au cours d'un raid sur Grenade, le « E » fut victime d'une panne moteur et se posa sur le ventre dans la Sierra de Guadarrama. Le , un autre bimoteur était abattu ; le , tous les Potez étaient hors d'état de vol, et certains pilotes français rentraient déjà chez eux. Heureusement, le , la CAMS (filiale de Potez) livrait 6 Potez 542. Deux autres arrivèrent en Espagne avant la fin du mois. Le , trois Potez 542 décollaient à la tombée de la nuit d'Albacete et pilotés par Abel Guidez, René Darry et Victor Veniel, survolèrent l'aérodrome de Talavera de la Reina et bombardèrent l'état-major du général Franco sans rencontrer de résistance.