Le Grand Prix d'Argentine 1958 (), disputé sur le circuit Oscar Alfredo Galvez le , est la soixante-cinquième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la première manche du championnat 1958.
Contexte avant le Grand Prix Le championnat du monde Pour sa cinquième année d'existence, la Formule 1 2,5 litres (moteur atmosphérique ou suralimenté) a subi deux changements radicaux : La première modification porte sur la réglementation technique. Depuis le , l'usage d'un carburant unique est imposé ; les concurrents doivent désormais utiliser le carburant aviation ('Avgas'), similaire à l'essence du commerce mais d'un indice d'octane nettement plus élevé (130, contre un maximum de 100 pour le carburant commercial). Cette règle impose aux motoristes de profondes adaptations, les moteurs étant jusqu'alors alimentés par des carburants à base d'alcool et éventuellement de nitrométhane. Le second point concerne l'organisation des Grands Prix : la durée des épreuves est désormais limitée à trois cents kilomètres (contre cinq cents auparavant) et trois heures. Cela permet indirectement un allègement des structures des nouvelles monoplaces, qui disposeront de réservoirs nettement plus petits. En outre, la Commission Sportive Internationale (C.S.I.) a créé, en parallèle du championnat des pilotes, une coupe des constructeurs basée sur un barème identique.
La lutte pour le titre mondial 1958 s'annonce très ouverte, le quintuple champion du monde Juan Manuel Fangio semblant disposé à se retirer de la compétition et n'ayant pas prévu de disputer les épreuves européennes ; parmi ses anciens adversaires, les Britanniques Stirling Moss et Mike Hawthorn semblent les mieux à même de lui succéder.
Le circuit
thumb|left|alt=Autodrome|Les stands de l'autodrome du 17 octobre, en 1957. Situé dans la banlieue est de Buenos Aires, l'Autodrome du , inauguré en 1952, est un circuit aux installations très modernes, permettant de nombreuses configurations. Le tracé numéro 2, utilisé pour le Grand-Prix, est très sinueux et développe près de quatre kilomètres. Le record officiel de la piste est depuis 1957 détenu par Stirling Moss, auteur d'un tour à 134,5 km/h de moyenne au volant de sa Maserati. Véritable héros national, Juan Manuel Fangio a remporté les quatre dernières éditions de cette épreuve.
L’organisation du Grand Prix d'Argentine thumb|alt=Maserati 250F|Malgré ses quatre victoires en championnat obtenues l'année précédente avec sa 250 F, Maserati a officiellement renoncé aux Grands Prix. En ce début d'année 1958, le sport automobile international est au bord de la crise : malgré ses nombreux succès en Formule 1, Maserati a renoncé à la compétition, licencié ses pilotes et vendu la majeure partie de son matériel de course. Chez Vanwall, le patron Tony Vanderwell n'a pas encore confirmé sa participation pour la saison, ses voitures n'étant pas encore adaptées à la nouvelle réglementation. Seules la Scuderia Ferrari et l'équipe BRM ont pour l'instant confirmé leur implication en Grand PrixRevue Moteurs n°15 - 1958.
Faisant face à des difficultés financières, les organisateurs du Grand Prix d'Argentine ont été sur le point d'annuler leur épreuve, d'autant que le nombre d'inscriptions est très faible, beaucoup d'écuries n'étant pas préparées à l'utilisation du carburant unique. Les constructeurs britanniques se sont d'ailleurs associés pour demander un report de l'épreuve inaugurale en mars. L'épreuve est finalement maintenue au calendrier, mais la confirmation tardive et la participation restreinte ont conduit la C.S.I. à émettre des réserves sur la validité de l'épreuve dans le cadre du championnat du monde, et à se prononcer sur le sujet deux semaines après la course, lors d'une réunion de la commission à Monaco. Les concurrents prendront donc le départ sans connaître l'enjeu de la course !
Monoplaces en lice Ferrari Dino 246 "Usine" thumb|left|alt=Ferrari 246|La Ferrari Dino 246. La Scuderia Ferrari est la seule équipe disposant d'une monoplace conçue en fonction de la nouvelle réglementation. Dérivée de la Dino 156 de Formule 2, la Dino 246, conçue par l'ingénieur Vittorio Jano, est apparue lors du Grand Prix du Maroc 1957, aux mains de Peter Collins qui mena le début de course avant de sortir de la route. Animée par un moteur V6 baptisé Dino en hommage au regretté Dino Ferrari qui avait participé à sa conception, la 246 pèse environ , pour une puissance de 285 chevaux à dans sa version . La Scuderia a engagé trois voitures pour Luigi Musso, Peter Collins et Mike Hawthorn. Seul ce dernier dispose du nouveau châssis 246, les monoplaces de Musso et Collins étant des 156 F2 de la saison précédente dotées du nouveau moteur F1.
Maserati 250F thumb|alt=Cooper T43|Une Cooper-Climax T43, à moteur central arrière, lors d'une course historique. Malgré le retrait officiel de la marque, les Maserati sont encore une fois les plus nombreuses en piste. Six 250F à moteur six cylindres en ligne (270 chevaux, dans leur version 'Lightweight') ont été engagées. Champion du monde en titre, Juan Manuel Fangio dispose d'une voiture fournie par l'usine mais engagée par la Scuderia Sud Americana, qui aligne une voiture identique pour Carlos Menditéguy. Jean Behra pilote la 250F personnelle de Ken Kavanagh et Harry Schell celle de Joakim Bonnier. Horace Gould et Francisco Godia, engagés à titre privé, disposent de modèles un peu plus anciens.
Cooper T43 Pilote officiel de l'équipe Vanwall, dont les voitures ne sont pas prêtes, Stirling Moss a été autorisé à piloter une Cooper T43 de l'écurie de Rob Walker. Elle est équipée d'un moteur quatre cylindres Coventry Climax de deux litres de cylindrée, d'une puissance de 175 chevaux à et monté en position centrale arrière, accouplé à une boîte de vitesses Ersa à quatre rapportsRevue Moteurs courses n° 16 - 1958. Cette petite monoplace a pour principaux atouts sa légèreté () et sa maniabilité.
Coureurs inscrits + Liste des pilotes inscrits Pilote Écurie Constructeur Modèle N° châssis Moteur Pneumatiques 2 Juan Manuel FangioScuderia Sud Americana Maserati Maserati 250F 2528 Maserati L6 4 Jean Behra Ken Kavanagh Maserati Maserati 250F 2529 Maserati L6 6 Carlos MenditéguyScuderia Sud Americana Maserati Maserati 250F 2527 Maserati L6 8 Harry Schell Joakim Bonnier Maserati Maserati 250F 2519 Maserati L6 10 Francisco Godia Privé Maserati Maserati 250F 2524 Maserati L6 12 Horace Gould Gould's Garage Maserati Maserati 250F 2514 Maserati L6 14 Stirling Moss Rob Walker Racing Team Cooper Cooper T43 F2-7-57 Coventry Climax L4 16 Luigi Musso Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 156/0011 Ferrari V6 18 Peter Collins Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 156/0012 Ferrari V6 20 Mike Hawthorn Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 246/0001 Ferrari V6
Qualifications thumb|upright|alt=Fangio|Fangio reste Fangio : malgré des rumeurs de retraite et malgré une 250F en bout de développement, l'ancien s'est montré intraitable lors des trois journées d'essais. Les séances d'essais qualificatifs se déroulent les jeudi, vendredi et samedi précédant la course. Au volant de sa Maserati, Juan Manuel Fangio domine chacune des trois séances, bouclant son meilleur tour le samedi à plus de 138 km/h de moyenne . Il devance finalement les deux Ferrari de Mike Hawthorn et Peter Collins, qui ont réalisé le même temps, tandis que Jean Behra, quatrième sur sa Maserati, complète la première ligne. Malgré la légère perte de puissance due à l'utilisation du carburant Avgas, Fangio a battu le meilleur temps de qualification obtenu par Stirling Moss l'année précédente. Ce dernier, au volant de la petite Cooper rendant plus de cent chevaux à ses concurrentes, en seulement trois tours lancés et malgré une légère blessure à l’œil gauche, se qualifie à deux secondes de Fangio et s'élancera de l'extérieur de la deuxième ligne.
+ Résultats des qualifications Pilote Écurie Temps Écart 1 Juan Manuel Fangio Maserati 1 min 42 s 0 - 2 Mike Hawthorn Ferrari 1 min 42 s 6 + 0 s 6 3 Peter Collins Ferrari 1 min 42 s 6 + 0 s 6 4 Jean Behra Maserati 1 min 42 s 7 + 0 s 7 5 Luigi Musso Ferrari 1 min 42 s 9 + 0 s 9 6 Carlos Menditeguy Maserati 1 min 43 s 7 + 1 s 7 7 Stirling Moss Cooper 1 min 44 s 0 + 2 s 0 8 Harry Schell Maserati 1 min 44 s 2 + 2 s 2 9 Francisco Godia Maserati 1 min 49 s 3 + 7 s 3 10 Horace Gould Maserati 1 min 51 s 7 + 9 s 7
Grille de départ du Grand Prix + Grille de départ du Grand Prix et résultats des qualifications 4 3 2 1 BehraMaserati1 min 42 s 7 CollinsFerrari1 min 42 s 6 HawthornFerrari1 min 42 s 6 FangioMaserati1 min 42 s 0 7 6 5 MossCooper1 min 44 s 0 MenditéguyMaserati1 min 43 s 7 MussoFerrari1 min 42 s 9 10 9 8 GouldMaserati1 min 51 s 7 GodiaMaserati1 min 49 s 3 SchellMaserati1 min 44 s 2
Déroulement de la course Le départ est donné sous un soleil radieux. Au baisser du drapeau, Peter Collins (pilote automobile), ne peut s'élancer, un demi-arbre de sa Ferrari s'étant rompu lorsqu'il a embrayé (sa voiture avait conservé ses demi-arbres de formule 2, trop fragiles pour le moteur F1). Ils ne sont donc plus que neuf à aborder le premier virage, que Jean Behra (Maserati) passe en tête devant Mike Hawthorn (Ferrari) et Juan Manuel Fangio (Maserati), talonnés par Stirling Moss qui a pris un excellent départ sur sa petite Cooper. Ces quatre pilotes repassent dans cet ordre devant les stands, mais dès le début du deuxième tour Hawthorn attaque Behra et prend la tête. Au suivant, Fangio déborde Moss pour le gain de la troisième place et commence à revenir sur Behra, tandis que Luigi Musso (Ferrari) est remonté en cinquième position après avoir dépassé les Maserati d'Harry Schell et de Carlos Menditeguy. Au quatrième tour, Musso passe Moss, dont la boîte de vitesses est bloquée en seconde, et prend la quatrième place. Moss regagne son stand à allure réduite lorsqu'un caillou vient percuter le verrouillage d'embrayage, solutionnant le problème. Moss reprend son rythme et en quelques tours rattrape son retard sur Musso. Fangio commence à hausser la cadence et au huitième tour il déborde son coéquipier Behra. Il remonte alors rapidement sur Hawthorn, qu'il passe deux tours plus tard, s'installant en tête de la course. Il se détache progressivement de Hawthorn, tandis que Moss, qui conduit tout en finesse une monoplace rendant plus de cent chevaux à ses concurrentes, repasse Musso et commence à se rapprocher de Behra. En quelques tours, il rejoint le pilote français, qu'il parvient à dépasser peu après, prenant la troisième place. Devant Fangio a creusé l'écart sur Hawthorn, gêné par un problème de grippage d'un frein avant, et en passe d'être rejoint par Moss. La jonction est faite au vingtième tour et au suivant, à la surprise générale, la petite Cooper est en seconde position à une quinzaine de secondes de Fangio. Informé de la remontée de Moss, le champion du monde accélère et tourne désormais sur un rythme de qualifications : au trentième passage, il porte le record du tour à plus de 138 km/h de moyenne, ayant battu son meilleur temps des essais ! Mais à cette cadence, les pneus arrière de la Maserati de tête se dégradent rapidement, et le champion du monde va devoir s'arrêter pour en changer au début du trente-cinquième tour. Le changement ne s'effectue pas dans les meilleures conditions, l'organisation du stand laissant à désirer. Lorsqu'il redémarre, Fangio a chuté en quatrième position, avec près d'une minute de retard sur Moss, désormais en tête devant Behra et Musso. Egalement retardé par un arrêt au stand pour un problème de pression d'huile, Hawthorn occupe la cinquième place.