Le Grand Prix de France 1959 (XLVe Grand Prix de l'A.C.F.), disputé sur le circuit de Reims-Gueux le , est la soixante-dix-neuvième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la quatrième manche du championnat 1959. Il est également dénommé Grand Prix d'Europe 1959.
Contexte avant la course Le championnat du monde La saison 1959 marque un tournant dans le monde des Grands Prix, de nouvelles valeurs montantes apparaissant sur le devant de la scène qui en quelques mois a vu disparaître des champions établis, tandis que l'as argentin Juan Manuel Fangio a définitivement raccroché son casque. Donné favori dans la course au titre, Stirling Moss, qui court désormais pour des écuries privées, a vécu un début d'année difficile marqué par deux abandons successifs, tandis que Jack Brabham a parfaitement exploité les qualités de sa petite Cooper à moteur central arrière ; vainqueur de l'International TrophyRevue Moteurs n° 21 - 1959 (hors championnat) et du Grand Prix de Monaco, second aux Pays-Bas malgré des problèmes de boîte de vitesses, le discret pilote australien est rapidement sorti de l'anonymat pour occuper la tête du championnat du monde. Par deux fois les puissantes Ferrari, malgré le niveau de performance de Tony Brooks et Jean Behra, se sont inclinées face aux monoplaces britanniques.
Le circuit
Inauguré en 1926, le circuit de Reims-Gueux dispute à celui de Spa-Francorchamps le statut de piste la plus rapide d'Europe. Son tracé triangulaire empruntant des routes nationale et départementales comporte de longues lignes droites et permet des vitesses de pointe frôlant les 300 km/h. En 1958, le Britannique Mike Hawthorn avait qualifié sa Ferrari à près de 211 km/h de moyenne et avait établi un nouveau record officiel en course, à plus de 206 km/h. Le meeting de Reims comporte également une course de Formule 2, qui clotûre le week-end, mais cette année les organisateurs ont supprimé l'épreuve d'endurance des 12 Heures, jusqu'alors disputée en lever de rideau du Grand PrixRevue Moteurs n° 22 - 1959.
Monoplaces en lice Ferrari Dino 246 "Usine" thumb|upright=0.9|left|alt=Ferrari 246|La Ferrari Dino 246, de loin la plus puissante du plateau. La Scuderia Ferrari avait initialement prévu d'engager quatre Dino 246 pour finalement en aligner cinq, encouragée par les importantes primes de départ accordées par les organisateurs. Sur ce circuit rapide, c'est la dernière version « 256 » de 2474 cm3 du moteur V6 qui a été retenue, délivrant 300 chevaux. La situation est assez tendue au sein de l'équipe, Jean Behra (vainqueur à Aintree, hors championnat, en début de saison) revendiquant le rang de premier pilote alors qu'Enzo Ferrari préfère ne pas statuer et laisser s'établir une rivalité interne avec l'autre pilote de pointe Tony Brooks. Les trois autres voitures sont confiées à Phil Hill, Olivier Gendebien et Dan Gurney, qui effectue ici ses premiers pas en championnat du monde.
Cooper T51 "Usine" thumb|upright=0.9|right|alt=Cooper-Climax T51|La Cooper T51, à moteur central arrière. John Cooper dispose de son équipe complète, Jack Brabham étant épaulé par Masten Gregory et Bruce McLaren. Leurs trois monoplaces T51 se singularisent par leur architecture, le moteur Coventry Climax FPF de 2495 cm3 développant 220 chevaux à étant monté en position centrale arrière. Sur les circuits sinueux, le faible poids (485 kg) et les qualités de tenue de route et de maniabilité de ces voitures compensent leur handicap de puissance face à leurs principales concurrentes, mais sur la très rapide piste champenoise les petites monoplaces britanniques risquent d'être fortement pénalisées par leur modeste vitesse de pointe. Aussi l'équipe a-t-elle préparé une T46, version carénée devant s'avérer plus véloce. En désaccord avec Stirling Moss qui a préféré s'aligner sur une BRM, Rob Walker n'engage qu'une seule monoplace T51, confiée à Maurice Trintignant. La Scuderia Centro Sud a engagé deux T51 équipées d'un moteur quatre cylindres Maserati pour les Britanniques Ian Burgess et Colin Davis, tandis que Roy Salvadori, sans volant après le forfait d'Aston Martin pour cette course, dispose finalement de la Cooper T45 engagée par High Efficiency Motors, également équipée du moteur Maserati.
BRM P25 "Usine" Auréolée de sa récente victoire au Grand Prix des Pays-Bas, la marque de Bourne a préparé trois P25 pour l'épreuve française, et dispose en outre de l'appui de Stirling Moss qui a acquis un modèle identique engagé par l'écurie British Racing Partnership dirigée par son père Alfred Moss. Désormais parfaitement au point, cette monoplace de 550 kg se révèle très maniable, et sa finesse de ligne compense en partie sa puissance modeste (250 chevaux). Les trois voitures officielles sont aux mains de Joakim Bonnier, Harry Schell et Ron Flockhart.
Lotus 16 "Usine" Colin Chapman aligne la même équipe qu'aux Pays-Bas, Graham Hill et Innes Ireland disposant de leurs habituelles « Type 16 ». Leur moteur Climax FPF est le même que celui qui équipe les Cooper, mais il est disposé à l'avant. Très compactes, les Lotus ne pèsent que 450 kg. Fragiles, elles se révèlent en outre délicates à piloter et ne peuvent briguer une place sur le podium.
Maserati 250F Malgré l'arrêt de son activité F1 depuis l'automne 1957, la marque de Modène reste bien présente sur les circuits par le biais des équipes privées qui continuent à faire confiance à la vénérable 250F (moteur six cylindres en ligne, 270 chevaux), dont la conception initiale remonte à 1953. Quatre exemplaires sont présents à Reims, deux engagés par la Scuderia Ugolini pour Giorgio Scarlatti et Carel Godin de Beaufort, deux autres par la Scuderia Centro Sud pour les Sud-Américains Fritz d'Orey et Asdrúbal Fontes Bayardo.
Coureurs inscrits + Liste des pilotes inscrits Pilote Écurie Constructeur Modèle Moteur Pneumatiques 2 Stirling Moss British Racing Partnership BRM BRM P25 BRM L4 4 Joakim Bonnier Owen Racing Organisation BRM BRM P25 BRM L4 6 Harry Schell Owen Racing Organisation BRM BRM P25 BRM L4 8- Jack Brabham Cooper Car Company Cooper Cooper T51Cooper T46 Coventry Climax L4 10 Masten Gregory Cooper Car Company Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 12 Bruce McLaren Cooper Car Company Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 14 Maurice Trintignant Rob Walker Racing Team Cooper Cooper T51 Coventry Climax L4 16 Roy Salvadori High Efficiency Motors Cooper Cooper T45 Maserati L4 18 Ian Burgess Scuderia Centro Sud Cooper Cooper T51 Maserati L4 20 Colin Davis Scuderia Centro Sud Cooper Cooper T51 Maserati L4 22 Jean Behra Olivier Gendebien Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 24 Tony Brooks Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 26 Phil Hill Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 28 Dan Gurney Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 30 Olivier Gendebien Jean Behra Scuderia Ferrari Ferrari Ferrari Dino 246 Ferrari V6 32 Graham Hill Team Lotus Lotus Lotus 16 Coventry Climax L4 34 Innes Ireland Team Lotus Lotus Lotus 16 Coventry Climax L4 36 Asdrúbal Fontes Bayardo Scuderia Centro Sud Maserati Maserati 250F Maserati L6 38 Fritz d'Orey Scuderia Centro Sud Maserati Maserati 250F Maserati L6 40 Giorgio Scarlatti Scuderia Ugolini Maserati Maserati 250F Maserati L6 42 Carel Godin de Beaufort Scuderia Ugolini Maserati Maserati 250F Maserati L6 44 Ron Flockhart Owen Racing Organisation BRM BRM P25 BRM L4
En plus de sa Cooper T51 habituelle, Brabham disposait également d'une version carénée T46. Elle arborait le numéro quatre lors des essais, et non son numéro d'engagement. Behra et Gendebien ont échangé leurs monoplaces au début des essais. Utilisant occasionnellement un moteur de 2474 cm3, les versions 1959 des Ferrari Dino 246 sont parfois désignées « Dino 256 ».
Qualifications Les essais qualificatifs se déroulent en fin d'après-midi, les mercredi, jeudi et vendredi précédant la course . Sur cette piste rapide, les puissantes Ferrari sont largement favorites et le premier soir, avec des conditions de piste parfaites, Tony Brooks, dans son style coulé caractéristique, domine nettement ses adversaires. Frôlant les 300 km/h dans la longue ligne droite, il bat d'emblée les meilleurs temps de l'année précédente et terminera la session en établissant un nouveau record officieux de la piste à 214,4 km/h de moyenne ! Moins à l'aise, ses coéquipiers sont à plus d'une seconde. Behra, qui revendique le statut de premier pilote de la Scuderia, est mécontent de la monoplace qui lui a été attribuée et échange sa monture avec celle d'Olivier Gendebien, récupérant ainsi le châssis qu'il avait utilisé aux Pays-Bas. Seul pilote à essayer de rivaliser avec Brooks, Stirling Moss tire le maximum de sa BRM privée mais sa voiture est nettement moins rapide en pointe ; malgré une tentative en partant de l'échappatoire de Thillois pour obtenir une plus grande vitesse de passage devant les stands, il échoue à une demi-seconde de son compatriote, établissant cependant le deuxième temps de la séance. Chez Cooper, Jack Brabham a pu apprécier la vélocité de la version carénée, mais l'a toutefois jugée très instable de l'avant et a préféré revenir à son habituelle T51.
La soirée du jeudi est plus chaude que la veille, et Brooks et Moss ne prennent pas la piste tandis que les autres pilotes tentent d'améliorer leurs performances. Malgré son handicap en vitesse de pointe, Brabham démontre une nouvelle fois les qualités de sa petite Cooper ; à seulement trois dixièmes de seconde du temps de référence réalisé par Brooks, il est le plus rapide de cette deuxième journée, ayant battu le temps de Moss. En toute fin de séance, Phil Hill, sur sa Ferrari égale pratiquement le temps de l'Australien, reléguant Moss en seconde ligne. Bien qu'ayant nettement amélioré ses temps de la veille, Behra est cependant battu par son coéquipier américain.
Il fait encore plus chaud le vendredi, et les performances des monoplaces s'en ressentent, aucun pilote n'étant en mesure d'améliorer ses temps. Brooks s'octroie donc la pole position et partira à la corde de la première ligne au côté de Brabham et Phil Hill, Moss étant à l'intérieur de la seconde ligne au côté de Behra, très déçu de sa cinquième place devant son public.
thumb|upright=0.9|alt=BRM P25 (BRP)|Moss a préféré la BRM P25 (photo) à son habituelle Cooper. Malgré ses efforts, il ne parviendra pas à se placer en première ligne. + Résultats des qualifications Pilote Écurie Temps Écart 1 Tony Brooks Ferrari 2 min 19 s 4 2 Jack Brabham Cooper-Climax 2 min 19 s 7 + 0 s 3 3 Phil Hill Ferrari 2 min 19 s 8 + 0 s 4 4 Stirling Moss BRM 2 min 19 s 9 + 0 s 5 5 Jean Behra Ferrari 2 min 20 s 2 + 0 s 8 6 Joakim Bonnier BRM 2 min 20 s 6 + 1 s 2 7 Masten Gregory Cooper-Climax 2 min 20 s 8 + 1 s 4 8 Maurice Trintignant Cooper-Climax 2 min 21 s 3 + 1 s 9 9 Harry Schell BRM 2 min 21 s 5 + 2 s 1 10 Bruce McLaren Cooper-Climax 2 min 21 s 5 + 2 s 1 11 Olivier Gendebien Ferrari 2 min 21 s 5 + 2 s 1 12 Dan Gurney Ferrari 2 min 21 s 9 + 2 s 5 13 Ron Flockhart BRM 2 min 23 s 4 + 4 s 0 14 Graham Hill Lotus-Climax 2 min 23 s 7 + 4 s 3 15 Innes Ireland Lotus-Climax 2 min 24 s 2 + 4 s 8 16 Roy Salvadori Cooper-Maserati 2 min 26 s 4 + 7 s 0 17 Colin Davis Cooper-Maserati 2 min 32 s 3 + 12 s 9 18 Fritz d'Orey Maserati 2 min 34 s 0 + 14 s 6 19 Ian Burgess Cooper-Maserati 2 min 35 s 2 + 15 s 8 20 Carel Godin de Beaufort Maserati 2 min 35 s 4 + 16 s 0 21 Giorgio Scarlatti Maserati 2 min 35 s 6 + 16 s 2
Grille de départ du Grand Prix